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BPost : et si l’Etat n’était plus capable de réguler les missions de service public ?

Quand flexibilité du marché de l’emploi et libéralisation des services postaux se renforcent mutuellement.

03-02-2012 Alter Échos n° 331

Où va la Poste à l’heure des échéances prévues au niveau européen pour libéraliser ce juteux marché ?

James Meek, journaliste anglais, en a livré une vision préapocalyptique l’an dernier. Voulant se figurer les effets de la privatisation en cours de la Poste royale britannique, il est allé faire un tour aux Pays-Bas, où l’ouverture du marché postal, entamée dès la fin des années ’80, a été boostée par les plans de flexibilisation du marché de l’emploi, et où un oligopole de quatre entreprises se dispute désormais le bifteck1.

Des facteurs néerlandais payés à la caisse de courrier triée et distribuée, accumulant chez eux des dizaines de kilos de plis en retard. Chez eux ? Oui : travail à domicile, à temps partiel, sous-payé, sans contrat fixe, sans matériel, sans syndicats, mais avec des normes de productivité qui font passer notre si controversé « Géoroute » pour une balade du dimanche. Tout cela pour une qualité de service calamiteuse et pour la libre concurrence entre des entreprises dégageant des marges bénéficiaires lamentables. L’ancienne poste publique, au capital désormais mondialisé, qui, pour contourner ses propres conventions collectives, crée une autre société qui va lui prendre ses marchés en pratiquant des prix plus bas avec un personnel moins bien rémunéré.

Sans doute est-ce pour cela qu’on n’a plus trop reparlé de cet horizon prometteur alors qu’était annoncée il y a quelques jours l’issue de la plainte déposée contre BPost par deux sociétés de courrier privées. « Trop élevées, les subventions aux titres de certaines missions de service public », a en substance statué la Commission européenne.

BPost aurait fait des bénéfices sur le dos de l’Etat dans la distribution des pensions et des périodiques matinaux2. Il y aurait donc une scandaleuse distorsion à la concurrence avec les opérateurs privés, nationaux comme étrangers3. Bpost devra se passer désormais de cette manne annuelle et rembourser environ 300 millions. Ces missions qui relèvent du service public, les Etats doivent les subventionner au lieu de les organiser eux-mêmes. Qui dit ouverture du marché dit concurrence et appels d’offre, donc choix du prestataire le meilleur marché, qui sera aussi en général le moins-disant social.

Pas difficile de se figurer ce qui va se passer chez nous à court terme. Prenons la distribution des pensions : le coût sera reporté sur le client, soit en frais, soit en temps d’attente aux guichets. Pour la distribution matinale de la presse, pas sûr que les UPS et DHL rafleront toute la mise… Les éditeurs s’adresseront au plus offrant, comme c’est déjà le cas pour les imprimés toutes-boîtes. Et de voir plus encore de sans-papiers ou d’intérimaires arpenter nos rues avec de vieux caddies surchargés, sillonner nos campagnes avec des camionnettes rouillées jusqu’à la moelle et immatriculées on ne sait où…

Il a été tentant de faire passer BPost pour une victime de la méchante Europe ultra-libérale. En réalité, BPost est poussée vers son cap, plus que jamais. C’est que ce contentieux européen était le principal obstacle à son entrée en bourse, désormais imminente – chouette, bientôt pouvoir briguer le AAA !
Prochain défi : malgré la concurrence, garder son volume d’activité pour ne pas détricoter les conditions de travail ni licencier4. Mais ici, on ne sait pas très bien si le management y croit, ni qui sera en mesure de défendre cette vision une fois que l’Etat ne sera plus actionnaire majoritaire.

1. Repris dans le Courrier international n° 1103-1104 du 22 décembre 2011. En anglais : http://www.lrb.co.uk/v33/n09/james-meek/in-the-sorting-office
2. La Commission a revu le montant des subventions pour qu’ils correspondent aux coûts de revient de certaines missions de service public.
3. Et on vous épargne ici le fait qu’il est désormais nécessaire pour les organismes publics et certaines asbl subventionnées de passer par des ouvertures de marché pour recourir aux services postaux, ce à quoi, à en croire l’UVCW, BPost n’a pas encore assez adapté ses procédures.
4. Pour le moment, les compressions de l’emploi reposent sur les départs naturels des baby-boomers.

Thomas Lemaigre

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