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Banlieues d’Europe : la culture comme moyen de résolution des conflits

Ces 23, 24 et 25 novembre, Belfast a accueilli les 13e rencontres du réseau européen Banlieues d’Europe1. Le choix de la ville n’est pas dû auhasard, elle était en effet le décor idéal pour débattre du thème « Cultures et conflits ». Les participants, pour l’essentiel des personnestravaillant sur des projets culturels et artistiques, étaient venus des quatre coins de l’Europe pour présenter leurs projets et croiser leurs expériences. Si l’artiste nesaurait empêcher le conflit, il est un catalyseur qui ne peut être réduit au rôle de démineur comme l’y invite parfois le politique.

22-01-2007 Alter Échos n° 221

Ces 23, 24 et 25 novembre, Belfast a accueilli les 13e rencontres du réseau européen Banlieues d’Europe1. Le choix de la ville n’est pas dû auhasard, elle était en effet le décor idéal pour débattre du thème « Cultures et conflits ». Les participants, pour l’essentiel des personnestravaillant sur des projets culturels et artistiques, étaient venus des quatre coins de l’Europe pour présenter leurs projets et croiser leurs expériences. Si l’artiste nesaurait empêcher le conflit, il est un catalyseur qui ne peut être réduit au rôle de démineur comme l’y invite parfois le politique.

Depuis 1992, le réseau Banlieues d’Europe, constitué d’acteurs culturels, d’artistes, de chercheurs, d’élus, travaille à l’échangede pratiques et d’informations « pour évaluer et promouvoir les projets d’action culturelle naissant dans les quartiers en difficultés en Europe. »

Pour ses 13e rencontres, Banlieues d’Europe a mis l’accent sur l’importance de la culture dans les conflits : « Certains pourraient arguer que la culture etl’art ne sont que purs divertissements imaginaires, mais nous répondons que la force des représentations imaginaires et symboliques est déterminante. L’histoirerécente des conflits ethniques et religieux dans le monde, de la montée du nationalisme ou de la xénophobie, au nom de l’identité culturelle le démontrelargement. La culture est au centre de tous ces conflits, au croisement de l’imaginaire et du symbolique, de l’ensemble des représentations et des valeurs qui traversent unesociété humaine. »

D’où l’idée du réseau européen d’inviter des représentants de projets artistiques et culturels qui cherchent à développer ledialogue entre les différentes communautés, « en conflit ou en voie de l’être ». Pour Banlieues d’Europe, « il s’agit de les faire valoir et desoutenir le développement d’activités de ce type dans des contextes de conflits existants ou larvés, afin de contribuer à leur prévention, à leurrésolution ». Les débats, organisés en partenariat avec le Community Arts Forum et qui se sont tenus au Spectrum Centre de Shankill Road, ont d’ailleursdémontré à quel point le rôle de la culture et des artistes n’est pas à négliger.

Au cœur du sujet

« Avoir choisi Belfast nous évitera de rester dans le discours », déclare d’entrée de jeu Olivier Gagnier, chargé de mission au ministère de laCulture – Délégation au développement et aux Affaires internationales (France). Soulignant le fait qu’il y a une diversité culturelle à faire vivre, ilinsiste sur la nécessité de moderniser les relations de partenariat entre les organismes de gestion des pouvoirs publics et la société civile et les associations, quin’ont pas de légitimité politique, mais qui ont en revanche un rôle d’éclairage, d’avertissement. « On n’est plus dans l’animationculturelle des années 60, mais dans une problématique de cohésion sociale et territoriale pointée lors du sommet de Lisbonne », complète l’orateur. Dansce cadre, l’éducation culturelle et artistique peuvent être un vecteur d’échanges et devraient faire partie du socle de l’éducation.

Heather Floyd, directrice du Community Arts Forum (Irlande du Nord) abonde dans ce sens. Pour elle, il y a eu beaucoup de changements dans les quartiers en crise grâce àl’action culturelle. « L’art est une vraie contribution au processus de réconciliation en Irlande du Nord. Il stimule l’imagination, la société. »Gerri Moriarty, artiste et consultante à Belfast, ajoute qu’aujourd’hui les deux grandes communautés d’Irlande du Nord ont comme défi de combler le vide del’incompréhension culturelle : « Il est temps de passer de la tolérance, qui n’exige pas d’implication – on peut vivre l’un àcôté de l’autre sans se rencontrer –, au respect qui exige de s’engager et a donc un impact en termes culturels. »

De son côté, Roger Tropéano, président du réseau « Les rencontres », qui regroupe les élus à la Culture dans les différentescollectivités territoriales, estime également que le monde artistique participe à la résolution des conflits, mais il se demande aussi si les conflits ne sont pas uneconséquence de diversités culturelles exacerbées. Pour sa part, Jean Hurstel, président du réseau Banlieues d’Europe, considère que « c’està la frontière que se jouent les regards de l’autre ». « On a souvent une image dépréciative de l’autre, constate-t-il. La vraie question duconflit n’est pas d’avoir une mauvaise image de l’autre. Tout comme la question n’est pas le conflit, car le conflit est permanent. La vraie question est de comprendrepourquoi on passe à l’acte. Pourquoi en une nuit des Serbes et des Bosniaques deviennent-ils des ennemis alors qu’ils mangeaient et festoyaient encore ensemble la veille ? Pourquoipasse-t-on à l’acte ? » Réponse : « Parce qu’il manque la symbolique, la culture, la possibilité de parler avec l’autre, d’échanger desreprésentations. » Bref, comment éviter le passage à l’acte via la culture ?

La situation en Irlande du Nord

Changer l’image des communautés en transition est l’objectif que se sont fixé les acteurs culturels nord-irlandais. Paul Sweeney, Permanent Secretary, Departement ofCulture, Arts and Leisure (Irlande du Nord), constate que d’autres communautés, d’autres religions, ont émergé depuis la fin du conflit. Dès lors, de nouvellesvoies pour vivre ensemble doivent être explorées. Et cela nécessitera du temps, car de nombreux voisins ont vécu le conflit. À cette fin, de nombreux investissementsont été consacrés à la création artistique et à la création de lieux publics partagés, par le biais des programmes européens deréconciliation Peace 1 et Peace 2.

Pour James Kerr, Executive Director du Verbal Arts Centre à Derry, le monde des arts est confronté à deux défis en Irlande du Nord : premièrement, il fautconvaincre les pouvoirs publics d’investir dans les communautés locales ; deuxièmement, il faut évaluer les avantages des programmes d’art pour les faire valoirauprès du gouvernement. « Si on ne peut pas quantifier ces avantages, il y aura toujours quelqu’un pour dire qu’il y a d’autres priorités. » Mais lesdéfis ne s’arrêtent pas là. Francesca Biondi du New Belfast Community Arts Initiative identifie tout d’abord un défi politique en termes de perception descommunautés par rapport aux programmes artistiques. Il s’agit d’encourager la régénération rurale et urbaine par le biais de la culture. Deuxièmedéfi : il faut réfléchir à la signification d’une œuvre, non seulement par rapport au message véhiculé, mais aussi en termes artistiques. Pourcela, la consultation et la participation des communautés sont indispensables, pour renforcer le sentiment de propriété des projets. Et c’est là le troisièmeenjeu : les communautés ont un rôle moteur pour les processus artistiques dans le cadre de la régénération et du renouvellement des espaces publics. Cesingrédients prennent tout leur sens, surtout lorsqu’on remplace des peintures murales à connotation politique par d’autres totalement neutres. L’intervention de KatrinaNewell, Youth Arts Coordinator au New Lodge Arts, abonde dans ce sens : la régénération doit avoir un objectif de renforcement de la communauté.

Lutter contre le racisme : quelques expériences de terrain

Contrer la montée de la xénophobie et de l’extrême droite implique de recourir à divers modes de résistance. La culture en est un.

• À Liverpool, le poète Levi Tafari travaille sur des projets d’éducation en menant des ateliers d’écriture dans les écoles, lescollèges, les universités, les maisons de jeunes, les prisons et les bibliothèques.

• Dans la banlieue de Lyon, Fernanda Leite, directrice du Centre culturel de Villeurbanne, mène des activités axées sur le dialogue interculturel.

• À Ottakring, un quartier comptant beaucoup d’immigrés et de logements dégradés, près de Vienne, un groupe d’architectes et d’artistesveillent à assurer la participation de la communauté locale à la revitalisation urbaine du quartier. La Brunnemark est l’épine dorsale du quartier : 600m2 de bazar avec 75 % de commerçants d’origine immigrée. Le groupe d’architectes et d’artistes mènent des projets engagés qui touchent lasociété, avec le secteur associatif, les associations de jeunesse et les centres scolaires. Ces projets incluent des personnes marginalisées. Il n’y a pas degentrification, car le but est de garder les gens dans le quartier.

• En Israël, le projet « Hand in hand » regroupe trois écoles mixtes mélangeant des enfants juifs israéliens et des enfants arabes israéliens.« Chaque classe compte deux enseignants : l’un enseigne en arabe, l’autre en hébreu », raconte Simone Susskind, présidente de « Actions enMéditerranée » (Bruxelles). On y parle de la religion de l’autre, des fêtes de l’autre. Après la première année, chaque enfant peutcomprendre la langue de l’autre, après quatre ans, ils maîtrisent totalement la langue. Cela a un impact sur les parents puisque les enfants vont les uns chez autres, dorment surplace… Les parents doivent donc se rencontrer, être en relation. Pour Simone Susskind, la généralisation de ces projets à l’ensemble du système scolaireisraélien permettrait de résoudre nombre de problèmes.

L’action des Villes

Résister à la montée lancinante de l’extrême droite est le but que s’est fixé la Ville d’Anvers depuis le « dimanche noir » de 1991,où le Vlaams Belang a obtenu 25 % des voix, rien que sur Anvers. Se démarquant des autres interventions, Bruno Verbergt, chef exécutif du département de la Culture, desSports et des Loisirs, a montré que la culture n’était pas forcément la meilleure arme pour lutter contre l’extrême droite. Pendant des années, la Villea vainement tenté d’enrayer la progression de ce parti par le biais de programmes socio-artistiques et en développant les infrastructures culturelles. Pour finir, la Ville aplutôt décidé de s’attaquer aux problèmes que pointaient les gens : la criminalité, le sentiment subjectif d’insécurité, les nuisances,etc. Cette approche constituée d’interventions physiques et sociales rapides sur le terrain a permis de redécouvrir des problèmes urbains et d’agir directement etconcrètement. Par ailleurs, il a été mis fin à la tendance de voir la ville de manière divisée entre « nous et eux » (« eux »désignant les électeurs d’extrême droite) qui a été changée entre « nous et vous », entre autres, avec le slogan « La ville appartientà chacun ». Ces politiques – sur lesquelles nous reviendrons dans un prochain numéro d’Alter Echos – ont, semble-t-il, contribué à freiner la progression del’extrême droite. À la suite des dernières élections communales à Anvers, les résultats du Vlaams Belang stagnent, il est passé de la place de premierparti à celle de deuxième.

À Barcelone, le problème majeur est la violence des bandes de jeunes originaires d’Amérique latine et du Maroc, et aussi des filles, qui, tous, se sentent exclus de lasociété, a expliqué David Bondia Garcia (Barcelone), directeur de l’Institut des droits de l’homme de Catalogne. La répression n’ayant contribué qu’à lesécarter davantage de la société, il a été décidé de les réinsérer et de les reconvertir dans des associations de jeunes (au traversd’activités sportives, culturelles, festives). Dès lors, ils commencent à être mieux acceptés par la société ; les bandes pactisent et la violencediminue. Pour sensibiliser les jeunes aux droits de l’homme, l’Institut recourt aussi aux raconteurs d’histoire qui utilisent le conte pour diffuser la Déclaration universelle des droits del’homme.

Dans la capitale allemande, la violence est principalement le fait des bandes d’extrême droite, qui constituent un véritable défi pour Berlin, d’autant plusqu’elle doit aussi assurer l’intégration des immigrés qui représentent 25 à 30 % de la population. Quelque 180 nationalités coexistent, expose lepeintre Kedron Barrett, qui déplore que la politique culturelle à Berlin soit tellement sous-développée, et pointe la méconnaissance des autoritésmunicipales quant au pouvoir de l’art pour lutter contre le racisme et la xénophobie.

La culture ne résout pas tout

Au cours des débats, plusieurs intervenants ont toutefois souligné la tendance lourde des politiques à se décharger de leur mission en comptant sur les artistes pourrésoudre les conflits. Ainsi, Daniel Rottner de Francfort observe-t-il que « lorsque les politiques ne savent plus à qui s’adresser, ils demandent aux artistes d’aller dans lesquartiers où les politiques et la police ne vont plus. » Tout en reconnaissant l’intérêt de voir l’artiste intervenir en cas de conflit, Daniel Rottner estimeimportant que celui-ci ne soit pas au service du politique.

Siobhan Stevenson, Culture and Arts Manager au Belfast City Council, reconnaît quant à elle que « le culturel ne va pas tout résoudre, mais peut créer de bonnesconditions. Il apprend aux gens à avoir confiance pour présenter leur opinion ». En situation de conflit, les gens ont trop souvent vu une culture exprimée à leurplace ou en leur nom. « Le culturel offre des opportunités pour se développer soi-même et développer l’Irlande du Nord. » Et de conclure : « En fait,l’enjeu est de voir comment, grâce à la culture et aux arts, on peut amener les gens à bosser ensemble pour appuyer le processus de réconciliation. »

1. Banlieues d’Europe, rue Hohwald 13A à F 67 000 Strasbourg (France) – tél. : + 33 (0)3 88 2224 43 – fax : + 33 (0)3 88 32 94 83 – courriel : banlieues.deurope@wannadoo.fr.

Baudouin Massart

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