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Après la maison d'accueil, le suivi post-hébergement

À la sortie de la maison d’accueil, l’accompagnement post-hébergement joue un rôle capital pour tisser un filet de sûreté autour de la personneprécarisée et l’empêcher de retomber dans la rue. Lors du colloque qui célébrait le 40e anniversaire de l’Association des maisonsd’accueil et des services d’aide aux sans-abri (AMA)1, un atelier présentait des expériences de terrain démontrant l’importance de ce service «anti-rechute ».

06-06-2008 Alter Échos n° 253

À la sortie de la maison d’accueil, l’accompagnement post-hébergement joue un rôle capital pour tisser un filet de sûreté autour de la personneprécarisée et l’empêcher de retomber dans la rue. Lors du colloque qui célébrait le 40e anniversaire de l’Association des maisonsd’accueil et des services d’aide aux sans-abri (AMA)1, un atelier présentait des expériences de terrain démontrant l’importance de ce service «anti-rechute ».

Deux expériences ressortaient de cet atelier consacré à la thématique « Vivre dignement ». Une expérience d’accompagnementpost-hébergement mise en place par l’Étape2, une maison d’accueil de Tournai, et une autre menée par Diogènes3 et ses partenairesauprès des sans-domicile vivant en rue.

L’Étape

L’idée de l’accompagnement social est née d’un constat au sein de l’équipe de l’Étape : « Une fois que le séjour en maisond’accueil touche à sa fin, un nombre important de personnes hébergées quittaient l’institution pour aller se loger dans des taudis aux loyers exorbitants, humides etinchauffables, explique Marie-Françoise Couillard, directrice. Rapidement, leurs ressources ne suffisaient plus à couvrir les frais de la vie courante, leur santé sedégradait et ils venaient solliciter un nouvel hébergement tout en perdant leur caution locative, ce qui accentuait leur précarité. » Le phénomèneprenait une telle ampleur que l’équipe a dans un premier temps décidé de réaliser un travail d’identification des besoins et du public. Il s’agitd’un public disposant de faibles ressources, inspirant la méfiance auprès du monde extérieur et qui accédait difficilement à l’autonomie aprèsdes années de vie en groupe et dans la marginalité.

L’équipe de l’Étape a donc conçu un service d’accompagnement post-hébergement comme approche globale de la personne, accessible avant tout aux ancienslocataires de la maison d’accueil l’Étape, « mais cette situation est en voie d’assouplissement », précise Marie-Françoise Couillard. « Lademande de suivi doit être introduite auprès de l’équipe en cours ou en fin de séjour, poursuit-elle. Cette demande suppose la négociation d’un contratécrit et dûment signé qui précise les droits et devoirs réciproques. Limites que se donne l’équipe de l’Étape en cas de non-respect desclauses du contrat. »

L’objectif de l’accompagnement est de donner à la personne dont le séjour à la maison d’accueil touche à sa fin, les outils pour assumer son autonomietout en maintenant des liens au delà de la fin du séjour. Il est en effet important de maintenir des liens à très long terme.

Ces services sont axés autour de cinq priorités : assurer le paiement du loyer et les devoirs de locataires, le respect de l’hygiène personnelle et du logement, lesrelations saines de voisinage, le suivi administratif qui maintient les ressources et l’intégration sociale notamment à travers le travail et des activités.

Payer le loyer, une priorité

Le loyer est la dépense prioritaire car, non assurée, c’est le retour à la rue. Or très vite, les personnes la font passer au deuxième plan. « Pour yremédier, le service impose une gestion budgétaire stricte avec, petit à petit, la constitution d’une épargne, précise Marie-Françoise Couillard. Cettegestion plus ou moins bien acceptée est régulièrement discutée, remise en question, réorganisée avec souplesse et renégociée au fil du temps.Il ne faut pas perdre de vue que ce fameux loyer représente une part conséquente du budget. En outre, certains sont endettés, ils doivent par ailleurs payer des pensionsalimentaires. Des dépenses « petit plaisir » font aussi partie de la négociation. » Il faut aussi apprendre à assumer d’autres obligations comme locataire : respect des clauses du contrat de location, relations avec le propriétaire, entretien des lieux, rapports de voisinage, paiement des charges.

Les problèmes d’hygiène est un problème délicat car, constate-t-on à l’Étape, il est difficile à résoudre une bonne fois pourtoutes. « Même si la personne semble avoir retrouvé un certain équilibre et se sent bien dans son logement, elle peut n’avoir aucunement modifié son attitudeface aux règles élémentaires d’hygiène corporelle, vestimentaire et de son habitat. Comment faire évoluer cette problématique ? Commentl’interpréter ? Est-elle une manière de se garantir l’attachement du suivi du travailleur social ? Une façon de garder le lien avec ceux qu’elle a connus etcôtoyés durant les années de galère ? », s’interroge Marie-Françoise Couillard.

De bonnes relations avec les autres : les poubelles qui traînent sur les paliers, les odeurs diverses, le tapage nocturne, les comportements violents ou asociaux, autant d’occasionsd’entrer en conflit. « Le service est attentif à la capacité relationnelle des personnes, en ce compris le respect de soi et des autres, en intervenant rapidement.L’idéal serait que la personne impliquée aborde d’elle-même ces difficultés. De cette manière, elle peut être aidée à comprendre cequi s’est passé, à trouver d’autres manières d’exprimer sa frustration voire sa souffrance. Par contre, si c’est le travailleur social qui aborde leproblème, pour parler de la plainte, l’usager risque d’être frustré, de se fermer à la confiance, sa parole pourrait être mise en cause… » Undosage subtil à trouver.

Dernière priorité : l’intégration sociale et les permanences du service post-hébergement. « Ce service joue depuis plusieurs années dans laconstruction d’une nouvelle relation à l’autre, aux autres. Là, les usagers se découvrent les uns à travers les autres, ils apprennent des modes defonctionnement différents, apprécient le bien-être qu’il peut y avoir à partager ses problèmes plutôt que de s’y enfermer. » C’estainsi que le service d’accompagnement post-hébergement de l’Étape a installé un bureau décentralisé qui symbolise une prise de distance avec la maisond’accueil. « C’est devenu avec le temps un lieu de rencontres privilégiées, chaleureuses et informelles. Une permanence y est organisée deux fois par semaineavec, en fonction des disponibilités, la répartition et la remise de colis alimentaires », explique Marie-Fra
nçoise Couillard.

Se construire un chez-soi : cela se joue dans la tête aussi

Rêver son chez-soi, cela fait partie du processus de reconstruction et d’autonomie. « Que ferez-vous lorsque vous serez installé ? Comment mûrir ets’approprier cet objectif en fonction des échecs précédents ? Comment concrétiser ce rêve pour qu’il devienne accessible, concret, travaillé ?Comment enfin choisir : où, avec qui, à quel coût, comment se présenter et inspirer de la confiance ? » Ce sont quelques-unes des questions travaillées danscet atelier. « La prospection fait partie du processus d’autonomisation de l’usager et de son appropriation du projet, explique Marie-Françoise Couillard.L’emménagement et l’installation s’organisent avec la recherche d’aides et de primes ainsi que de l’équipement minimum de base. La personnehébergée reste toujours l’acteur de ses démarches et de ses choix. L’équipe l’oriente et lui communique les informations indispensables. »

Accompagnement entre rue et logement : le cas de Marcel

Le travail d’accompagnement des personnes sans-abri se fait soit en maison d’accueil, soit en rue. Le lien entre les deux secteurs est rarement fait. Lancé dans le cadre ducontrat de quartier Tanneurs entre 2001 et 2004, le projet de « Soutien au logement » de l’asbl Diogènes, travail de rue auprès des sans-abri, est original car il faitjustement le lien entre les deux types de service aux sans-domicile.

« Ce soutien s’adresse aux sans-abri en rupture de lien sociaux et dont le morcellement du parcours de vie inhérent à l’enchevêtrement de problèmesmultiples rend difficile la recherche d’un logement décent ou son appropriation une fois qu’i est trouvé », souligne Laurent Demoulin, directeur de Diogènes.

Un cas illustre cette approche : Marcel. Autour de lui s’est lentement tissé un réseau de soutien, afin de l’aider lui et sa compagne à espacer les ruptures età multiplier les points d’ancrage autour d’un objectif : l’entrée en logement.

Aline Strens, travailleuse de rue à Diogènes, a suivi de près le cheminement de Marcel. Elle témoigne de la nécessité de ce travail en dentelle et de sadifficulté aussi. Comme beaucoup de sans-abri, Marcel avait connu un parcours chaotique fait de séjours en rue, dans des squats, chez des amis. En très mauvaise santé, sasituation devenait critique. Lors des premiers contacts avec Aline, Marcel a d’abord exprimé le besoin de régler ses problèmes administratifs et financiers. «C’est une demande souvent prétexte sur laquelle nous rebondissons car nous savons d’expérience qu’elle peut être un point de départ vers un travail plussuivi avec la personne », explique la collaboratrice de Diogènes.

C’est ainsi que Marcel a été mis en contact avec un assistant social travaillant dans un centre d’accueil de jour proposant des services multiples, en mesured’assurer une guidance large des problèmes de Marcel. Une autre demande a suivi : la santé de Marcel fortement détériorée par des années de vie en rue.« Nous avons trouvé un médecin généraliste dans une maison médicale qui peut jouer le rôle d’interlocuteur pour les questions de santé avecMarcel. L’important était que celui-ci puisse entrer en contact régulièrement, de manière souple et informelle avec les partenaires du projet de soutien pour briserl’isolement et l’aider à se stabiliser. Beaucoup de sans-abri entrent en contact avec un médecin uniquement en situation de crise », précise Aline Strens.

L’importance d’un accompagnement très souple et concerté vers le logement

Cette collaboration entre les trois partenaires a permis notamment de convaincre Marcel de rentrer dans un lieu d’accueil dont la structure devait être souple. « Aprèsvingt ans de rue, il n’arrêterait pas de boire sur la simple contrainte d’un règlement d’ordre intérieur ! Il n’y avait pourtant pas que la question de laboisson ; tout le cadre de la structure devait faire preuve de souplesse pour une personne comme Marcel, insiste Aline Strens. Nous avons donc trouvé une structure qui n’était pasreconnue en tant que maison d’accueil. Il s’agit d’une sorte de home dont la direction est un peu particulière, ouverte à un public différent de celui des homeshabituels. Les résidents peuvent y passer la fin de leur vie, mais aussi se saisir de l’endroit comme d’un lieu transitoire pour un projet de logement en autonomie. On ytolère un problème d’alcool, et en cas de crise, il n’y a pas de règles strictes, de sanctions définies, de principes abstraits qui soient appliqués parles travailleurs à des résidents fautifs ; on y essaie plutôt d’arranger les choses, de calmer le jeu et de discuter avec la personne de ce qui a provoquél’éclat ; puis on repart sur de nouvelles bases. »

Résistances et rechute

Le rôle de Diogènes auprès de Marcel a été celui de la médiation : « Il continuait de boire beaucoup, ne venait pas aux heures de repas etréclamait à manger quelques heures plus tard en disant qu’il payait pour ça. Nous avons travaillé à aplanir les choses, à faire le relais de sesrécriminations auprès de la direction. Nous recherchions avec le personnel des solutions souples : quand il ne venait pas, son repas était mis de côté et un petitfour était à disposition dans la salle commune pour qu’il puisse réchauffer son plat. Sans ce travail de coordination, Marcel aurait pu à de multiples reprisesêtre mis dehors ou choisir de quitter les lieux, il était toujours sur le fil, à la limite. »

Les choses se sont progressivement stabilisées. Marcel vivait désormais avec sa compagne et la question de l’autonomie s’est posée sous la forme d’unappartement qui appartient au home, mais situé dans un autre quartier. Diogènes a maintenu le contact régulièrement. Une fois en appartement, Marcel et sa compagne ontmaintenu leurs contacts avec la rue mais progressivement leurs horizons se sont ouverts sur d’autres quartiers, d’autres connaissances.

Puis naissent les premiers projets comme celui de rejoindre Kodiel4, une ferme ouverte aux personnes sans-abri. Marcel et sa compagne y passaient de temps en temps une journée etl’idée germait dans la tête de Marcel d’y être suivi. Malheureusement, il est décédé peu de temps après. « Lors de lacérémonie d’enterrement, un intervenant a dit qu’il était étonnant qu’alors qu’on lui donnait quinze jours à vivre, il ait encorevécu quinze mois », se souvient Aline Strens.

De ce récit, les participants à l’atelier, retiendront quelques éléments importants dont la coordination des intervenant
s et la concertation continue entreceux-ci. La continuité aussi des soins et l’accompagnement sur le long terme, à travers des situations de vie très différentes et en lente évolution et enfin,l’extrême souplesse dont a fait preuve la structure d’accueil.

1. AMA :
– adresse : rue de Gheude, 49 à 1070 Bruxelles
– tél. : 02 513 62 25
– site : www.ama.be

2. La maison d’accueil L’Étape est située rue de Sondart, 17 à 7500 Tournai – tél. : 069 21 45 34 – courriel : etape@skynet.be. Elle est membre de l’AMA
3. Diogènes :
– adresse : place de Ninove, 10 à 1000 Bruxelles
– tél./fax : 02 502 19 35
– courriel : asbldiogenesvzw@hotmail.com
4. Kodiel :
– adresse de contact : place de Ninove, 10 à 1000 Bruxelles
– tél. : 0478 65 91 89 ou 052 25 69 58
– courriel : kodiel@scarlet.be

nathalieD

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