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" Al-Jazira " et l’immigration d’origine maghrébine : phénomène identitaire

Avec la multiplication des paraboles ces dernières années, la chaîne de télévision arabe par satellite Al-Jazira semble être rentrée dans lesfamilles d’origine arabo-musulmane et en particulier marocaine où elle est devenue un important pourvoyeur d’images. Face à la guerre de l’information qui vient alimenter laguerre réelle en Irak – et parfois les fantasmes des professionnels du social qui rencontrent ces publics –, Alter Échos a sollicité l’avis de Pierre Vanrie,journaliste au Courrier International et à La Revue nouvelle où il écrit sur le Moyen-Orient.

01-08-2005 Alter Échos n° 140

Avec la multiplication des paraboles ces dernières années, la chaîne de télévision arabe par satellite Al-Jazira semble être rentrée dans lesfamilles d’origine arabo-musulmane et en particulier marocaine où elle est devenue un important pourvoyeur d’images. Face à la guerre de l’information qui vient alimenter laguerre réelle en Irak – et parfois les fantasmes des professionnels du social qui rencontrent ces publics –, Alter Échos a sollicité l’avis de Pierre Vanrie,journaliste au Courrier International et à La Revue nouvelle où il écrit sur le Moyen-Orient.

Alter Échos – Émettant en arabe, Al-Jazira est-elle pour autant bien comprise par cette catégorie de la population ?

Pierre Vanrie – Non. Il faut, pour comprendre cela, distinguer un certain nombre de facteurs ethnolinguistiques. Tout d’abord, une bonne partie des Marocains de Belgique et/ou deBelges d’origine marocaine sont des Berbères originaires du Nord (le Rif), du Moyen-Atlas et du Sud (Sous). Hormis celles qui ont été arabisées avantd’émigrer vers la Belgique, ces familles pratiquent à la maison un des trois principaux dialectes berbères. Or, la langue berbère est tout à faitdifférente de l’arabe. En outre, il faut préciser que l’arabe dialectal marocain, parlé par les Belgo-Marocains arabes non berbères, est de toute façontrès différent de l’arabe classique, ou arabe standard, qui est parlé sur une chaîne comme Al-Jazira.

AE – Donc, un Belgo-Marocain, d’origine arabe comme d’origine berbère, aura toutes les peines du monde à comprendre Al-Jazira où c’est l’arabeclassique, l’ » arabe écrit « , qui est de mise ?

PV – Oui, mais cela dépend tout de même du niveau d’éducation en arabe et donc de la génération concernée. La premièregénération, si elle a été scolarisée au Maroc, mais ce n’est pas toujours le cas, est en principe capable de comprendre ce qui se dit sur une chaînecomme Al-Jazira1. Toutefois, le niveau de scolarisation arabe souvent très élémentaire de cette première génération ne permet pas une compréhensionparfaite des nuances, en particulier de certains débats qui se déroulent sur Al-Jazira. Pour les jeunes, nés ici, et qui n’ont pas du tout étéscolarisés en arabe – hormis pour certains d’entre eux qui apprennent à lire le Coran à la mosquée, mais de nouveau cela ne suffit pas pour comprendre unjournal télévisé en arabe – le discours d’Al-Jazira est en réalité pratiquement inaudible.

AE – Dans ces conditions, Al-Jazira n’a-t-elle pas alors une valeur essentiellement symbolique ?

PV – Certainement, a fortiori dans un contexte de mondialisation des conflits où la question palestinienne et la guerre en Irak ont des répercussions sur le processusidentitaire de jeunes Belges d’origine arabe, berbère et musulmane qui sont tentés de s’identifier aux victimes de ces deux conflits.

AE – Avec le risque que ces jeunes, mais aussi l’ensemble de la communauté belgo-marocaine, ne voient dans Al-Jazira que la valorisation d’une culture politiqueradicale incarnée par un Ben Laden ou un Saddam Hussein suscitant éventuellement une certaine sympathie ?

PV – Reste à prouver que c’est bien ce message-là qui passe sur la chaîne qatarie, ce qu’on ne peut affirmer sans une sérieuse étude sur lesujet. D’autant plus que cette communauté est loin de former un bloc homogène. En outre, il ne faut pas oublier que la  » communauté belgo-marocaine  » regarde aussi beaucoupla télévision marocaine, bien moins politique et plus ludique qu’Al-Jazira, mais également surtout les chaînes belges et françaises. Toutefois, dès lorsque pour les raisons précitées, la symbolique radicale panarabe d’une chaîne qui a diffusé les derniers messages de Ben Laden et qui diffuse des clips à fortecharge émotionnelle sur les victimes civiles de la guerre en Irak, est bien présente, le message diffusé par Al-Jazira risque d’être tronqué.

AE – Pourquoi ?

PV – Parce que, s’il est vrai qu’Al-Jazira, a fortiori pendant les périodes de fortes tensions, verse souvent dans la démagogie nationaliste et islamiste –autant, voire davantage, pour des raisons d’audimat que par idéologie – il ne faut pas perdre de vue que cette chaîne diffuse aussi des débats critiques aux proposcontradictoires et plus nuancés, et qui sont d’autant plus intéressants qu’ils brisent certains tabous dans la société arabe. Malheu-reusement, ces nuances nepeuvent, pour les raisons sociologiques et linguistiques que je viens d’évoquer, être comprises par la majorité des téléspectateurs belges d’Al Jazira.

1. Pour en savoir plus : Dossier de presse (régulièrement remis à jour) sur le site Internet de l’Institut Medea :  » Al-Jazira, un phénomènemédiatique arabe « , site : http://www.medea.be/site.html?page=7&lang=fr&doc=1132

Donat Carlier

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