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Aide alimentaire : la nouvelle mue des fonds européens inquiète

Les fonds européens, qui financent environ la moitié de l’aide alimentaire en Belgique, sont-ils menacés? C’est la crainte du secteur, à l’aube d’une longue négociation sur la prochaine programmation budgétaire européenne (2021-2027). L’enveloppe risque d’être sérieusement amputée, alors même que la précarité grandissante a doublé le nombre des bénéficiaires au cours de la dernière décennie.

Les fonds européens, qui financent environ la moitié de l’aide alimentaire en Belgique, sont-ils menacés ? C’est la crainte du secteur, à l’aube d’une longue négociation sur la prochaine programmation budgétaire européenne (2021-2027). 300.000 Belges en bénéficient aujourd’hui, un nombre qui a doublé au cours de la dernière décennie.

Emblématique, le Fonds européen d’aide aux démunis (FEAD) ? Ce programme d’aide alimentaire est en effet cher au cœur de ceux qui, à défaut d’une Europe véritablement sociale, voient en lui un instrument efficace de réduction de la précarité. La moitié de l’aide alimentaire est actuellement financée par l’Europe – l’autre moitié provenant des surplus donnés par l’industrie agroalimentaire. Les autorités nationales et régionales ne financent, quant à elles, que très peu d’aide alimentaire. Celle-ci a donc la spécificité de relever exclusivement – ou presque – du niveau européen.

C’est peut-être aussi l’histoire du FEAD qui explique l’attachement de plusieurs États, en particulier la France, à son maintien, déjà plusieurs fois menacé au cours d’une vie tumultueuse. Cette histoire est intimement liée à celle d’une icône de la solidarité à la française : Coluche et ses Restos du Cœur. En février 1986, quelques mois avant sa mort, l’humoriste avait rendu une visite au Parlement européen, à Strasbourg, pour plaider la cause des Restos. « Ce qu’on est venu dire ici, c’est que tous les pays, pour les déshérités qui n’ont pas à manger, puissent avoir accès à ces excédents de production qui très souvent sont détruits. » Un an plus tard, l’UE instituait le Programme européen d’aide aux démunis (PEAD). Le principe ? Affecter aux plus pauvres les excédents agricoles, alors impressionnants.

On parlait de « montagnes de beurre » et de « lacs de lait », mis à l’écart des marchés pour éviter la chute des prix.

À l’époque, la Politique agricole commune (PAC) encourageait encore le stockage d’importants volumes excédentaires : on parlait de « montagnes de beurre » et de « lacs de lait », mis à l’écart des marchés pour éviter la chute des prix. Avec le PEAD, une partie des excédents de céréales, de sucre, de poudre de lait et de beurre furent prélevés, afin de permettre aux États membres de les échanger contre des denrées alimentaires. Celles-ci étaient ensuite mises à la disposition des associations, comme les Restos du Cœur et les banques alimentaires.

La réforme de la politique agricole ayant entraîné la diminution des excédents, l’Europe a progressivement mis en place un système d’enveloppes budgétaires. Prélevées sur le budget agricole, elles permettaient aux États d’acheter directement les denrées alimentaires. Las, l’Allemagne et les pays nordiques ne l’entendaient pas de cette oreille. Distribuer des excédents agricoles, pourquoi pas ; mais financer un programme social avec les fonds destinés aux agriculteurs, c’était hors de question pour ces pays, qui ont obtenu gain de cause devant la Cour de justice de l’UE.

Quittant l’Agriculture, le PEAD a par conséquent été transféré sur une autre ligne budgétaire et, après une mobilisation importante, a pu conserver une dotation presque équivalente : le programme, devenu un fonds à part entière, troquant contre un F le P de son acronyme, bénéficie de 3,8 milliards d’euros sur la période budgétaire actuelle (2014-2020).

Dilution dangereuse

Mais alors que débutent les négociations pour la prochaine programmation budgétaire (2021-2027), le fonds s’apprête à connaître une nouvelle mutation. La Commission a en effet proposé qu’il soit dilué au sein d’un Fonds social européen élargi (FSE+), avec d’autres budgets dédiés à l’emploi, à la jeunesse ou à la santé.

L’aide alimentaire ne pèsera pas lourd dans cette manne, qui représentera plus de 100 milliards d’euros sur sept ans. De nombreux observateurs craignent qu’elle soit, au passage, sérieusement rabotée.

« Nous risquons de recevoir moins d’aide. » Jef Mottar, Fédération belge des banques alimentaires.

Pour dissiper les craintes, la Commission a proposé qu’au minimum 2 % de l’enveloppe octroyée aux États reste réservée à l’aide alimentaire, et a fixé un objectif non contraignant de 4 %. « Mais 2 % de l’enveloppe belge ne représentent qu’un montant de 23 millions d’euros », calcule Alexandre Lesiw, le président ad intérim du SPP Intégration sociale. En comparaison, l’aide européenne s’élève à 73 millions d’euros pour la période en cours. Avec le cofinancement imposé (minimum 15 %), l’enveloppe totale belge s’élève à 88 millions. On est loin du compte.

Pour compenser, la Commission européenne compte imposer un taux de cofinancement plus élevé, à 50 %. Autrement dit, les États membres devront mettre davantage la main au portefeuille pour préserver l’aide alimentaire.

S’ils décident de le faire, et s’ils atteignent l’objectif de 4 % proposé, l’aide alimentaire sera préservée. Mais cela rend ce maintien très hypothétique, et le secteur s’en inquiète.

« Nous risquons de recevoir moins d’aide », alors que les volumes actuels ne suffisent déjà pas à répondre aux besoins, affirme Jef Mottar, l’administrateur délégué de la Fédération belge des banques alimentaires. « Nous appelons le gouvernement belge à consacrer 4 % de l’enveloppe du FSE+ à l’aide alimentaire », comme le propose la Commission.

Les négociations intra-belges sur le sujet démarreront en mai. En parallèle, au niveau européen, s’amorce une négociation entre les États membres et le Parlement européen sur le cadre financier pluriannuel. Un grand marchandage à coups de milliards d’euros, au milieu duquel l’aide alimentaire risque d’être une simple variable d’ajustement. À moins qu’une fois encore, l’attachement du public ne mobilise suffisamment de soutien politique pour que le programme et l’héritage de Coluche soient préservés.

Une aide de plus en plus nécessaire

En Belgique, les fonds octroyés par l’Union européenne pour l’aide alimentaire sont administrés par le SPP Intégration sociale. Celui-ci gère une enveloppe annuelle d’environ 12,5 millions d’euros. Chaque année, il lance un appel d’offres pour une vingtaine de produits, après consultation d’experts (nutrition, santé, développement durable) et aval du conseil des ministres. L’idée est de proposer un panier de produits de base sains. Au départ, une douzaine de produits étaient proposés, mais l’offre a été diversifiée, avec notamment désormais deux plats préparés au lieu d’un seul. Aucun produit frais n’est par contre inclus, car la gestion en serait impossible avec des associations bénévoles. Les produits achetés sont acheminés vers les banques alimentaires (pour 85 % du total), mais aussi vers la Croix-Rouge et d’autres opérateurs. Les banques alimentaires elles-mêmes les dirigent ensuite vers des centaines d’associations et de CPAS, qui en assurent la distribution finale vers les publics. Ceux-ci sont de plus en plus nombreux en Belgique : on est passé de 225.000 bénéficiaires en 2014 à 300.000 aujourd’hui. Une étude récente a permis de mieux connaître le profil des bénéficiaires : 55 % sont des parents isolés et, parmi eux, 80 % sont des femmes. Celles-ci représentent en tout 66 % des bénéficiaires. Dix pour cent ont un emploi rémunéré ; à l’opposé, 13 % n’ont aucune ressource du tout, notamment les migrants en situation irrégulière.

 

 

 

Eric Walravens

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