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Innovation
L'innovation, une prise de risque à cadrer ?

L’innovation sociale: entre effet de mode et changement sociétal

Alter Échos n° 445 7 juin 2017 Cédric Vallet

L’innovation sociale est à la mode. On la trouve à toutes les sauces. En Belgique francophone, le secteur non marchand s’accorde sur quelques éléments de définition. Il s’agit avant tout de répondre à un besoin non couvert, dans un lieu précis. Souvent loué pour son potentiel de transformation de la société, le concept d’innovation sociale, mal utilisé, peut fragiliser encore un peu plus le secteur social.

C’est beau, c’est chaud, c’est nouveau. L’innovation sociale est à la mode depuis quelques années. On la trouve partout ou presque. L’Europe se mobilise considérablement sur la question. Elle a son programme pour l’innovation et l’emploi. La Banque européenne d’investissement organise chaque année des «tournois d’innovations sociales» permettant de récompenser des entrepreneurs sociaux. La France, de son côté, développe des «incubateurs d’innovation sociale».

La Belgique n’est pas en reste. Des appels à projets bourgeonnent à Bruxelles ou en Wallonie depuis plusieurs années. La Région bruxelloise soutenait, en 2016, les «projets d’économie sociale innovants». Innoviris – l’Institut bruxellois pour la recherche et l’innovation – a lancé «Co-create», finançant des «projets innovants autour du thème de la résilience urbaine». Petit dernier en date, le service public de programmation (SPP) Intégration sociale lance un appel à projets à destination des CPAS, intitulé «innovation sociale dans la lutte contre le sans-abrisme».

De Tesla à Kris Peeters, l’innovation sociale est partout

Les termes «innovation sociale» dépassent largement le monde associatif et l’économie sociale. Une entreprise multinationale comme Tesla – qui construit des voitures électriques – vante le caractère socialement innovant de ses activités. Dans un article du journal français Les Échos du 3 mars 2016, on parlait d’innovation sociale à propos de Nestlé qui s’associait aux «petits producteurs» pour ses cafés Premium. On mange donc de l’innovation sociale à toutes les sauces. «Kris Peeters avait même utilisé le terme au sujet de sa loi sur le travail faisable et maniable, se souvient Bruno Gérard, conseiller à la Coordination bruxelloise des entreprises du non-marchand. Cela montre les difficultés à trouver une définition de l’innovation sociale. Car cette définition varie en fonction des interlocuteurs. On voit que le secteur commercial s’approprie le terme.»

Lorsqu’on se penche plus particulièrement sur le secteur non marchand, quelques éléments saillants d’une définition d’innovation sociale font consensus. Il s’agit de répondre à un besoin social non couvert, dans un lieu précis, en proposant un nouveau service, un nouveau produit, voire un nouveau processus. Il est souvent considéré que l’innovation sociale doit porter en elle les germes d’un changement profond de la société. On dit qu’elle doit être «transformationniste» (cf.: définition de l’UNIPSO).

Un partenariat entre pouvoirs publics et associations

En Belgique, le monde associatif n’a pas attendu les appels à projets innovants pour proposer des idées originales et novatrices, en réponse aux grands enjeux sociétaux. Les années 70 furent celles de grands moments sociaux qui se sont transposés en une série d’innovations aujourd’hui institutionnalisées. Les services d’aide en milieu ouvert (AMO), dans le monde de l’Aide à la jeunesse, en sont un bon exemple (ces services permettent d’aider un mineur en difficulté, sans mandat des conseillers et directeurs de l’aide à la jeunesse), tout comme les maisons médicales, et même les plannings familiaux.

La Belgique n’a pas l’apanage de l’innovation. Bien sûr. Mais les caractéristiques de son tissu associatif peuvent expliquer son dynamisme. C’est ce que décrit Thomas Lemaigre, chercheur indépendant et enseignant, dans une note qu’il a consacrée à ce sujet: «En Belgique, l’État et les acteurs sociaux collaborent étroitement au fonctionnement et au développement des politiques sociales, au point où la quasi-totalité de l’offre de services à la population est assurée par des associations.»

«Quand les associations découvrent un nouveau besoin, elles tentent de trouver des solutions, mais ne sont pas vraiment soutenues en ce sens.» Quentin Mortier, SAW-B

Un modèle de «liberté subventionnée» où l’État confie au secteur associatif l’organisation de services. Selon Thomas Lemaigre, ce modèle a ceci d’original qu’il ne peut pas vraiment s’assimiler à une déresponsabilisation de l’État (comme on peut le voir par exemple au Royaume-Uni où l’innovation sociale, centrée sur l’individu, est l’argument de ce désengagement), mais davantage à un partenariat entre le public et le privé.

Sur le terrain, ce sont les associations – au plus proche des réalités de leur public – qui repèrent des besoins et imaginent des réponses. Le «housing first» en est un exemple – ce projet renverse le paradigme habituel de la réinsertion sociale des sans-abri en prônant l’octroi d’un logement comme point de départ de l’accompagnement et non comme la fin d’un processus. L’association «Nos Oignons», à cheval entre monde agricole et secteur de la santé mentale, est souvent citée en exemple d’innovation sociale intéressante. Elle permet à des personnes souffrant de troubles mentaux de «participer à des processus de production alimentaire s’inscrivant dans la lignée de l’agriculture biologique». «Cette idée originale est née du constat qu’il existait un besoin non couvert entre la sortie d’un centre de santé mentale et le monde du travail», explique Quentin Mortier, coordinateur «études et animations» chez SAW-B.

Des projets innovants, qu’il s’agirait d’encourager, il en existe un paquet. Comme le souligne Thomas Lemaigre, «nous traversons une série de crises depuis plusieurs décennies et les solutions proposées ne sont pas toujours convaincantes; alors cela vaut le coup d’en essayer de nouvelles», même si le chercheur constate parfois les dérives ou la récupération marchande d’anciennes innovations. «On l’a vu avec les titres-services, apparus dans les années 90 et portés par l’économie sociale. Sa mise en œuvre politique a permis à l’Intérim de s’ancrer dans l’aide aux personnes.»

Inscrire l’innovation dans une perspective de long terme

Le monde du non-marchand innove. Mais est-il soutenu en ce sens par les pouvoirs publics? Là, les avis sont plus nuancés. «Les associations ne sont pas financées pour innover, affirme Quentin Mortier. Quand elles découvrent un nouveau besoin, elles s’adaptent, elles bricolent, tentent de trouver des solutions mais ne sont pas vraiment soutenues en ce sens.»

Depuis quelques années, elles peuvent parfois dégoter un financement facultatif via un appel à projets. «La principale difficulté réside dans la possibilité de pérenniser et développer ces innovations. Là, il n’y a pas de soutien clair de la part des pouvoirs publics», regrette Bruno Gérard. Car l’enjeu, pour les associations, est d’essaimer, de généraliser de bonnes idées.

Et là, ce n’est pas simple. Bruno Gérard donne l’exemple de «Spaf», service provincial d’aide familiale, une association namuroise d’accompagnement à domicile des personnes atteintes d’Alzeihmer et qui «vivote plus ou moins alors que cette aide répond à un besoin et qu’elle existe depuis sept ans».

«Énormément d’associations sont contraintes de recourir à ces appels à projets innovants pour survivre.» Note de Jean Blairon (RTA)

Quelques initiatives, comme «Co-create», d’Innoviris à Bruxelles, accompagnent des projets sur plusieurs années. Mais cela reste rare. Les appels à projets lancent souvent une impulsion bien fragile. C’est ce dont témoigne Cécile de Préval, responsable projets formation à l’Unipso: «Parmi les lauréats de notre prix de l’Innovation sociale, Andage a obtenu une distinction pour son projet de logements supervisés pour personnes porteuses de handicap et d’alter-boutique (vêtements de seconde main) tenue par ces mêmes personnes. Après pas mal d’efforts, ils ont fini par trouver un financement, mais pour combien de temps?»

Pour l’Unipso, l’innovation sociale pourrait véritablement être un «moteur pour Bruxelles et la Région wallonne», mais ce n’est pas vraiment le cas, «surtout en Région wallonne, où il manque une politique de soutien à l’innovation sociale. Les pouvoirs publics ne comprennent pas toujours de quoi on parle. Une structure avait imaginé une chaise pliable pour des personnes handicapées, c’est une innovation assez facile à identifier car elle comporte un aspect technologique. La Région wallonne avait lancé l’appel à projets WISDOM afin de faire travailler ensemble des chercheurs et les associations de terrain sur l’innovation sociale dans le secteur du vieillissement. Dans ce programme il a été difficile de faire comprendre que l’innovation sociale n’est pas que technologique, mais c’est aussi et souvent, le service qui est rendu ou bien les processus internes mis en place».

Du nouveau pour du nouveau

Dans un contexte de disette budgétaire, l’injonction à innover via des appels à projets sème parfois la zizanie. D’abord parce que cela contribue à créer une concurrence entre acteurs, et parfois une méfiance entre tenanciers du social et nouveaux arrivants. Mais aussi parce que l’appel à projets fait parfois de l’innovation un but en soi et peut fragiliser certaines associations. «Les appels à projets ne mentionnent pas tous le mot innovation, mais celle-ci est souvent suggérée, pense Bruno Gérard. Certains services, qui ont démontré leur utilité, peuvent se retrouver fragilisés, victimes d’une tendance à valoriser l’innovation pour l’innovation. Autant dire que les responsables d’entreprises sociales doivent faire preuve d’imagination pour trouver des projets qui répondent à un besoin et qui permettent en même temps de décrocher un financement.»

«Il faudrait un cadre légal qui reconnaisse le droit à l’expérimentation.» Quentin Mortier, SAW-B

Une difficulté que résume Jean Blairon, expert associé chez RTA (réalisation, téléformation, animation) dans une note au titre haut en couleur: «Sept conseils pour tuer l’innovation associative dans l’œuf pour qu’elle s’étrangle avec son propre cordon ou qu’elle s’étouffe en avalant trop de couleuvres.» On peut y lire: «On propose de plus en plus aux associations des appels à projets supposés soutenir la recherche et l’invention via des financements complémentaires alors que les financements structurels sont insuffisants […]. Ce qui fait qu’énormément d’associations sont contraintes de recourir à ces appels à projets pour survivre.» Quitte à ne plus s’acquitter de leurs missions premières. C’est surtout dans ce contexte que, selon Quentin Mortier, il faut être très vigilant et soutenir des projets plus anciens «qui peuvent être encore très innovants et qui ne se sont pas développés. Sans cela on pousse à faire du nouveau pour du nouveau». À l’Unipso, Cécile de Préval nuance ces points de vue. Selon elle, le financement par appels à projets «pose en effet des problèmes de financement pour le futur des entreprises sociales»; mais l’enjeu n’aurait que peu à voir avec l’innovation sociale. «En général, il y a peu de programmes ou appels à projets qui sont directement dédiés à l’innovation sociale en tant que tels. Nous avons plutôt du mal à faire reconnaître l’innovation sociale comme un moteur de changement.»

Pour un droit à l’expérimentation

La plupart des projets dits «innovants» sortent des ornières des décrets et des commissions d’agrément. Ils sont parfois à cheval entre différents secteurs, et dépendent donc de différentes administrations (exemple avec Solidarcité entre Jeunesse et Aide à la jeunesse). L’innovation suppose justement de sortir de ces cadres. C’est ce que défend Quentin Mortier: «Pour contourner les freins légaux et administratifs qui entravent parfois l’innovation sociale, il faudrait un cadre légal qui reconnaisse le droit à l’expérimentation.» Un plaidoyer pour soutenir l’innovation sociale en créant une sorte de cadre hors cadre.

L’Unipso en haute définition

Oui, il existe une définition de l’innovation sociale qui fait à peu près l’unanimité dans le secteur non marchand de Belgique francophone. C’est celle de l’Unipso: «L’ensemble des initiatives innovantes et originales permettant d’apporter une réponse nouvelle aux besoins fondamentaux de la population, émergents ou insuffisamment satisfaits, en matière d’éducation, d’action sociale, de santé, de culture et d’emploi. Ces initiatives s’inscrivent sur un territoire et en collaboration avec les acteurs locaux (usagers, pouvoirs publics, entreprises, etc.). Elles peuvent être technologiques ou non technologiques […]. Enfin, elle est également transformationniste puisqu’elle suscite les changements de comportement nécessaires pour relever les grands défis sociétaux.»

 

En savoir plus

Lire le dossier d’Alter Echos 445 (juin 2017) : «Innovation, la mode du neuf»

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A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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