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Les piliers
Oh, le jeune, t’as pas entendu le message du secteur de l’Aide à la Jeunesse? On a dit: « Lève-toi et marche » (saint Marc 2, 1-12)…

Aide à la jeunesse: la (gué)guerre de religion

Alter Échos n° 454 14 novembre 2017 Cédric Vallet

L’allocation de nouvelles ressources dans l’Aide à la jeunesse a ravivé le feu des querelles entre catholiques, pilier historique du secteur, et laïques. La création d’une nouvelle fédération de services agréés, se revendiquant de la laïcité, rebat les cartes et divise l’Aide à la jeunesse. Cette fédération est née dans le giron de l’équipe de Rachid Madrane, ministre de l’Aide à la jeunesse.

Laïques contre cathos. La tension, en sommeil depuis plusieurs années, se réveille dans l’aide à la jeunesse. «Ce clivage a jadis été assez vif, se souvient Étienne Hesbois, président de la fédération Groupement d’associations de l’Aide à la jeunesse (GAAJ). Il se ravive en général lorsque le secteur discute de la répartition des ressources.»

Et bingo! C’est justement ce qu’il se passe depuis l’annonce, en 2016, du refinancement du secteur par le ministre en charge de l’Aide à la jeunesse, Rachid Madrane (PS). L’enthousiasme suscité par ce refinancement a été tempéré par les soupçons de favoritisme et de conflit d’intérêts du cabinet du ministre, comme Alter Échos le révélait en mai.

Malgré les remous, le ministre a trouvé des soutiens dans le secteur. Celui d’une nouvelle fédération de services agréés: la Fédération laïque de l’Aide à la jeunesse (Flaj). Le président et le trésorier de la Flaj, Jacques Duchenne et Jacques Taylor, sont venus à la rescousse de Rachid Madrane en publiant, en juin 2017, dans le guide social, une carte blanche intitulée: «Aide à la jeunesse: entre désir d’inertie et force de progrès».

«Ce clivage a jadis été vif. Il se ravive lorsque le secteur discute de la répartition des ressources.» Etienne Hesbois, président de la fédération Groupement d’associations de l’Aide à la jeunesse (GAAJ).

Selon eux, les allégations de favoritisme qui touchent l’entourage de Rachid Madrane sont des manœuvres de déstabilisation politique dont l’origine serait à chercher du côté des catholiques. Ces derniers craindraient en fait une érosion de leur pouvoir face à une volonté politique ambitieuse, celle de Rachid Madrane.

Le discours est offensif. La création de la Flaj, le 26 janvier 2017, s’inscrit bien dans ce clivage et cette lutte d’influence qui secoue épisodiquement le secteur l’Aide à la jeunesse depuis des décennies, entre catholiques et laïques, même si, pour Jacques Duchenne, la laïcité n’est «pas un pilier» qui s’opposerait au pilier catholique, mais «simplement ce que l’État et les institutions qu’il subsidie devraient garantir».

Haro sur l’Interfédération

Le jour de sa naissance officielle, la Flaj comptait 24 associations fondatrices attachées «aux valeurs et à une définition de la laïcité progressiste». Dès le début, c’est très clair: la Flaj se place hors du champ de l’Interfédération de l’Aide à la jeunesse, dont elle n’est pas membre.

L’Interfédération de l’Aide à la jeunesse, comme son nom l’indique, regroupe huit fédérations patronales du secteur – principalement des asbl, les services dits «privés» de l’Aide à la jeunesse, qui assument une prise en charge des mineurs en danger ou en difficulté. On considère qu’elle rassemble environ 85% des services du secteur (un peu moins de 300 services sur les 365 agréées, même si, bizarrement, aucune donnée précise n’est disponible).

«L’Interfédération représente davantage le sous-secteur de l’hébergement, en grande majorité catholique.», Jacques Duchenne, Fédération laïque de l’Aide à la jeunesse

L’Interfédé est clairement pointée du doigt par la Flaj comme étant sous le joug des catholiques, avec une conséquence concrète: tout ce qui concerne la prévention, et donc le travail des services d’aide en milieu ouvert, serait mis à l’écart, ou insuffisamment soutenu, dans ce groupement d’asbl. Jacques Duchenne et Jacques Taylor l’écrivaient dans leur carte blanche: «L’Interfédération défend par priorité le secteur mandaté et les intérêts des institutions catholiques.» (Le secteur mandaté travaille sous mandat d’un conseiller ou directeur de l’aide à la jeunesse, ou d’un juge de la jeunesse, NDLR.)

Jacques Duchenne, aujourd’hui président de la Flaj, met un peu d’eau dans son vin: «Notre fédération ne se construit pas en opposition à un pilier, nous dit-il. Elle est le fruit d’un constat: l’aide en milieu de vie n’est pas, ou peu représentée dans l’Interfédération. L’Interfédé représente davantage le sous-secteur de l’hébergement, en grande majorité catholique. Il fallait proposer quelque chose pour les services qui avaient besoin d’être défendus et qui ne le sont pas.»

Car, derrière le clivage entre catholiques et laïques, se cacherait un clivage idéologique plus profond entre tenants de solutions en hébergement et défenseurs d’une aide à destination des jeunes qui serait plus préventive ou davantage ancrée dans le milieu de vie.

Une histoire ancrée dans le catholicisme

La vivacité du débat entre laïques et catholiques s’inscrit dans une histoire plus que centenaire. Alain Lising est l’ancien directeur de cabinet d’Evelyne Huytebroeck (Écolo). Il fut aussi membre du cabinet de Nicole Maréchal (Écolo et ministre de 1999 à 2004). En 2015, il a terminé un mémoire sur l’aide à la jeunesse et ses évolutions. «Le secteur s’est construit autour des années 1900, explique-t-il. Des sœurs commencent alors à ouvrir des maisons pour accueillir des enfants abandonnés.» Des orphelinats sont créés. Le phénomène prend de l’ampleur après chaque guerre et la Belgique prend l’habitude de s’appuyer sur ces «services» pour héberger les enfants abandonnés. «Dès le départ, l’accueil des enfants ne relève pas du service public», rappelle Alain Lising. Et c’est justement cette «faille historique» mêlant Église et État qui devrait, selon le président de la Flaj, se refermer.

Lors de l’adoption du décret relatif à l’Aide à la jeunesse, en 1991, lorsque cette compétence est communautarisée, la Fédération Wallonie-Bruxelles fait sien ce modèle de délégation d’un service public à des asbl privées – dont beaucoup ont une origine dans l’action de congrégations religieuses. Une origine encore notable aujourd’hui. L’Institut du Sacré-Cœur, l’Institut Notre-Dame-de-Lourdes ou le home Saint-François n’en sont que quelques exemples et l’Aide à la jeunesse en regorge. Les représentants des congrégations religieuses se trouvent surtout dans les conseils d’administration ou les assemblées générales de ces associations. À Liège, par exemple, la «Maison heureuse» regroupe une quinzaine de services. Ce mastodonte de l’Aide à la jeunesse a été fondé par l’abbé Gerratz. Son président est aujourd’hui l’abbé Klinkenberg. Au sein de l’Interfédération, une des plus grosses fédérations de services, la Fisaaj – pour Fédération des institutions et services spécialisés d’aide aux adultes et aux jeunes –, revendique encore dans ses statuts son «inspiration chrétienne».

Une sécularisation des institutions

L’histoire du secteur est donc bien ancrée dans le catholicisme. Pour les représentants de l’Interfédération, cette assertion ne saurait suffire. C’est du moins l’avis de Xavier Verstappen, président de l’Interfédération: «Dans notre secteur, aujourd’hui, la pluralité est réelle. Le secteur est riche de conseils d’administration qui veulent être le reflet de la société. Je suis moi-même laïque et je constate que le secteur a fait sa révolution, il y a 20 ans. Le secteur est le produit d’une histoire portée par des catholiques, car ce sont eux qui ont mis des sommes énormes pour créer ce que l’État n’avait pas créé. Mais il est aujourd’hui bien plus varié que cela.»

«Les institutions catholiques sont parfois un peu plus paternalistes et pas toujours à la pointe en pédagogie.», un connaisseur  -anonyme- du secteur

Des membres de l’Interfédé mettent en avant la trajectoire de sécularisation que suivraient les asbl agréées, même dans des établissements estampillés «catholiques». Les employés, les directions, ne sont pas forcément accrochés à une identité religieuse, nous dit-on. C’est ce que pense Vincent Dufour, pourtant directeur de l’Institut d’éducation Saint-Jean de Dieu à Namur. Selon lui, les institutions évoluent: «Il y a dix, quinze ans, des sœurs faisaient partie du personnel. Ce n’est plus le cas. Deux religieuses sont aujourd’hui au conseil d’administration. Ça évolue. Notre personnel, en majorité, ne se revendique pas de la religion (nous avons même un syndicat socialiste) et il n’est pas question de faire du prosélytisme. Je pense que la relation éducative avec les jeunes est la même que dans des services laïques.» Une dernière affirmation qui est relativisée au sein même des rangs de l’Interfédération, par un connaisseur du secteur, préférant rester anonyme. «Il y a tout de même des différences d’approche entre services. Les institutions catholiques sont parfois un peu plus paternalistes et pas toujours à la pointe en pédagogie.»

À la Flaj, on «applaudit des deux mains tout ce qui va vers une sécularisation de l’aide à la jeunesse», comme l’affirme Jacques Duchenne. Ce dernier aimerait que l’on pousse les choses plus loin en inscrivant dans le décret le «principe de neutralité» qui devrait s’appliquer à tous les services.

Des «forces d’inertie»?

Si les services d’obédience catholique gênent les fondateurs de la Flaj, c’est que, selon eux, ces institutions ont constitué des «forces d’inertie» ayant empêché de mettre en œuvre, concrètement, des politiques plus progressistes. Depuis les années 70, l’Aide à la jeunesse navigue entre deux modèles, pas forcément opposés l’un à l’autre. L’un insiste sur la nécessaire prise en charge de jeunes hors de leur milieu de vie – dans des «homes» ou services d’hébergement – lorsque les familles deviennent toxiques pour l’enfant; et l’autre qui met en avant les prises en charge dans le milieu de vie, via un accompagnement en famille, ou même la prévention.

Dans les années 70, les critiques à l’égard des grandes maisons d’hébergement d’enfants se multiplient. En 1977, le Conseil de la jeunesse d’expression française publie son fameux «Livre blanc de la protection de la jeunesse». Le document fera date: l’inhumanité, la froideur, voire la brutalité de ces vastes lieux d’hébergement, majoritairement tenus par des catholiques, sont dénoncées. Mais un membre du bureau de l’Interfédération affirme que «certains services n’avaient pas attendu le Livre blanc pour faire du travail à l’extérieur, même si le Livre blanc a accéléré les choses».

Quoi qu’il en soit, les années 80 sont celles du développement de prises en charge «préventives», via les services d’aide en milieu ouvert (AMO) qui font leur apparition. L’idée d’une prise en charge en famille ou dans le milieu de vie domine les débats jusqu’à être intégrée dans le décret de 1991 comme principe cardinal de l’Aide à la jeunesse. «Malgré un décret qui fait la part belle à la prévention et au suivi dans le milieu de vie, les choses n’ont pas beaucoup évolué depuis 1991, regrette Jacques Duchenne, puisque l’Inter-fédération est constituée dans son immense majorité par des membres représentant l’hébergement. Que 80% du bâti dépende du pilier catholique n’arrange pas les choses.»

«La prédominance de l’hébergement»

En 1999, Laurette Onkelinx, alors ministre de l’Aide à la jeunesse, avait supprimé 1.000 places d’hébergement pour les remplacer par des prises en charge en milieu de vie, tout en limitant la taille des services d’hébergement à 15 lits. Autant dire que la mesure n’a pas toujours ravi le secteur. «Mais tout le monde a fini par jouer le jeu, affirme aujourd’hui Philippe Renard, vice-président de la Fisaaj et directeur d’une AMO. Parfois en traînant des pieds, certes, souvent du fait des travailleurs eux-mêmes, mais nous l’avons fait. Et 15 ans plus tard, on recrée des lits, car c’est à nouveau un besoin.»

Les membres de l’Interfédération mettent plutôt en avant la créativité d’un secteur qui n’est plus composé exclusivement d’anciens orphelinats, mais aussi de petites structures diverses et variées qui éclosent depuis pas mal d’années, au gré des appels à projets et qui proposent différents types de prise en charge, sans forcément revendiquer une quelconque appartenance religieuse.

Dans les faits, les hébergements restent largement majoritaires et mal distribués sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Les prises en charge en milieu de vie ont augmenté depuis les années 90. Selon le décret elles devraient être prioritaires. Pourtant, dans les faits, les hébergements restent largement majoritaires et mal distribués sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est l’un des constats que dresse Alain Lising dans sa recherche. Sur la base des chiffres fournis par l’administration, il affirme que les prises en charge en hébergement représentent encore 76% de l’offre disponible. Selon l’auteur du mémoire, il s’agit là d’un «verrouillage du secteur». Une inertie qui s’expliquerait notamment par la possession de bâtiments. «C’est le poids des institutions qui peut être un facteur explicatif de ce relatif immobilisme, estime Alain Lising, pas le poids de la religion.»

Notons au passage que les tenants d’une approche laïque de l’Aide à la jeunesse dénoncent le poids d’associations comme l’Association chrétienne des institutions sociales et de santé (ACIS), qui prospèrent grâce à la gestion du bâti. Mais, dans l’Aide à la jeunesse, l’ACIS n’est pas très influente (elle l’est beaucoup plus dans les maisons de repos, NDLR), car elle ne compte que deux membres.

Et l’Ance dans tout ça?

Pourquoi créer une nouvelle fédération, la Flaj, alors que l’Interfédération compte déjà parmi ses membres une fédération laïque, l’Ance – Association nationale des communautés éducatives – et une fédération pluraliste majoritairement composée d’AMO, la Fédération des institutions d’éducation préventive (FIPE)?

Pour les fondateurs de la Flaj, la réponse est claire: ces fédérations ont été plus ou moins englouties par le poids des catholiques dans l’Interfédération. «Ce lobby (catholique, NDLR) est tellement puissant qu’il est arrivé à assimiler un secteur laïque minoritaire au sein d’une interfédération», pouvait-on lire dans la cette carte blanche des deux dirigeants de la Flaj. «Si j’ai rejoint la Flaj, c’est que je ne me sentais pas soutenu dans mes prises de position mettant en avant la prévention», ajoute Jacques Duchenne.

Du côté de l’Ance, on l’a un peu mauvaise avec la création d’une seconde fédération laïque, qui lui a piqué quelques membres au passage. Michel Dupont, président de l’Ance, affirme que sa présence «au sein de l’Interfédération» ne l’a jamais empêché «d’exprimer une opinion». Il reconnaît que sa fédération est tiraillée: «D’un côté, la liberté d’association fait partie intégrante de nos valeurs. Donc rien n’empêche de créer une nouvelle fédération. De l’autre, l’indépendance fait aussi partie de nos valeurs… et la Flaj est très proche du cabinet. Pour nous, c’est plus une manœuvre politique qu’un enjeu lié à la religion.»

«Personnellement, je n’ai pas de contact avec des membres du cabinet.», Jacques Duchenne, Flaj

Une manœuvre politique dont on trouverait l’origine aux côtés de Rachid Madrane. Alberto Mulas, directeur adjoint du cabinet du ministre de l’Aide à la jeunesse, est directeur (empêché car détaché chez Rachid Madrane) de cinq associations parmi les 24 fondatrices. Quant à Philippon Toussaint, lui aussi membre du cabinet du ministre, il fut directeur de l’asbl Dynamo. La galaxie «Dynamo» compte trois membres fondateurs de la Flaj. C’est ce qui fait dire à certaines voix de l’Interfédération que la Flaj est la «création d’un outil proche du cabinet». «Cela permet par exemple au cabinet de dire que le secteur ne parle pas d’une seule voix lorsque des critiques sont émises à l’encontre de son projet de code», nous dit-on.

À la Flaj, Jacques Duchenne ne nie pas qu’il y ait eu une «certaine proximité» entre des membres fondateurs de la Flaj et des membres du cabinet. «Mais personnellement, ajoute-t-il, je n’ai pas de contact avec des membres du cabinet. Et je peux même vous dire que je fais remonter des objections du terrain, des difficultés, sans les épargner. Je ne suis pas leur porte-drapeau.»

Ces précisions étant faites, chaque service insiste pour dire que cette poussée de fièvre religieuse est terminée. «Chacun travaille de manière constructive.» Jusqu’au prochain refinancement?

En savoir plus

Dossier «Cathos, laïcs: la chute des piliers?», Alter Echos 454 (novembre 2017)

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A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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