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Santé

Va, vis et va bien : la nouvelle ordonnance de l’INAMI

Plus de séances, un meilleur remboursement, un renforcement de l’offre: la santé mentale deviendrait-elle une priorité pour les pouvoirs publics? Sous couvert d’une plus grande accessibilité, certains acteurs s’alarment d’une vision toujours plus managériale des soins psychologiques. 

Marie Bodson, sans titre, 2017, © Collection La "S" Grand Atelier

Tous un peu au bout du rouleau : quoi de plus normal ? Alors qu’il était autrefois tabou de consulter un psy, il deviendrait presque suspect – on pourrait même être taxé de mauvaise volonté – de ne pas désormais avoir le sien (faut aller voir quelqu’un !). À condition de ne pas y passer sa vie. À condition que ça marche. À condition de reprendre ensuite le cours normal de son existence. À condition, bien sûr, d’en avoir les moyens. Ainsi les autorités se sont-elles mises à considérer avec attention les « besoins en santé mentale » de la population, chaque année un peu plus dépressive, chaque jour plus chimiquement traitée. Ne parlons même pas de la crise sanitaire qui est passée par là. Ou plutôt, parlons-en : en décembre 2020, au cours du deuxième confinement, le fédéral et les entités fédérées signaient un protocole d’accord pour la mise en place d’une offre de soins psychologiques de première ligne renforcée. Neuf mois plus tard, l’INAMI traduisait les modalités de cette offre au sein d’une convention, assortie d’un budget inédit de 152 millions débloqué par le SPF Santé. Une coquette somme dans un contexte où la santé mentale représente moins de 1 % des dépenses de santé dans le pays.

Rééducation psychologique

S’adressant en priorité à un public vulnérable (mais en ordre de mutuelle…), cette convention prévoit le remboursement des huit premières séances chez un psychologue conventionné par le Réseau 107, soit 11 euros à charge pour le patient (4 euros pour les BIM – bénéficiaires d’intervention majorée), sur une base de 75 euros la séance. Un remboursement qui ne sera pas soumis à une prescription médicale par le généraliste, comme il l’était précédemment. Néanmoins, dans le cas où le patient n’irait pas mieux après ces huit séances centrées sur la « psycho-éducation », l’« auto-soin » et la « résilience », il lui faudrait passer par un « bilan fonctionnel » pour espérer poursuivre son traitement aux mêmes conditions et bénéficier de 20 séances de soins « spécialisés ». Réalisé conjointement par un médecin (généraliste ou psychiatre) et un psychologue, ce bilan fonctionnel comprendra entre autres une description des troubles, un « plan de traitement » et des « objectifs » de soin, mais aussi un entretien d’évaluation en milieu de parcours… Un vocabulaire qui fleure bon la remise en forme et le coaching, sans même parler de l’énigmatique rubrique « style personnel » prévue par le document et qui fait craindre le pire en termes d’étiquetages psychiques. « Cette offre reste beaucoup trop calquée sur la médecine somatique, estime Yahya Hachem Samii, directeur de la Ligue bruxelloise pour la santé mentale (LBSM). Elle méconnaît les spécificités du travail en santé mentale en termes de temporalité et de rapport au patient. Ce cadre génère une sorte de pression, de norme. Oui, parfois, les choses se dénouent très vite, après quelques séances, mais ces choses se passent quand la personne se sent parfaitement libre d’avancer à son rythme. » 

« Nous sommes ici dans une inversion de l’offre et de la demande. La demande vient désormais de l’État qui demande aux psychologues de remettre les gens sur pied à travers des procédures simplistes, inspirés du management. » Hélène Coppens, APPELpsy

Pour Hélène Coppens, psychologue clinicienne et présidente d’APPELpsy, Association des psychologues cliniciens pour la parole et le langage, « cette convention s’inscrit dans une évolution de la vision du soin psychologique commencée avec la réforme 107 puis les mesures du KCE (Centre fédéral d’expertise des soins de santé) visant à ‘lutter’ contre les maladies de longue durée, dans le cadre de la multiplication des burn-out. » Une vision devenue médicale et médicalisée et dans laquelle les bénéfices de la rencontre et du lien sont balayés d’un revers de données objectives. « Nous sommes ici dans une inversion de l’offre et de la demande, poursuit Hélène Coppens. La demande vient désormais de l’État qui demande aux psychologues de remettre les gens sur pied à travers des procédures simplistes, inspirés du management. C’est une infantilisation des patients et une instrumentalisation des psys. » Cette clinicienne s’alarme de la pente qui fait lentement mais sûrement passer la notion de soin à celle de rééducation. « À terme, je pense très clairement qu’on arrivera à l’exclusion du droit à la mutuelle des patients de longue durée. Il y aura d’un côté les bons patients qui guérissent vite et de l’autre les mauvais patients qui ne font pas suffisamment d’efforts alors qu’on met tout en place pour qu’ils aillent mieux… S’ils ne vont pas mieux, ce sera donc leur faute ou la faute des soignants qui ne travaillent pas de manière assez efficace », analyse-t-elle. Et qu’importe si la détresse desdits malades prend elle-même sa source dans des logiques managériales déshumanisantes. 

Ôter le symptôme

Traiter le symptôme plutôt que les causes : serait-ce devenu une posture hégémonique dans le champ de la psychologie ? Trop lentes, trop incertaines, non reproductibles, imprévisibles comme l’humain, les approches d’inspiration psychanalytique en particulier ne correspondent pas au nouvel idéal de la thérapie comme science. Les associations de psychologues correspondantes n’ont d’ailleurs pas été invitées à la table des négociations. À l’inverse, les approches cognitivo-comportementales sont présentées comme la panacée : courtes, « efficaces » et, si l’on voulait ironiser, sans effets secondaires politiques. « À l’intérieur du champ même de la santé mentale, il y a des gens persuadés qu’il faut s’inscrire dans un discours scientifique, que la psychologie peut être ramenée à une série de paramètres, qu’en dehors de ça, elle n’est pas scientifique et que, si elle n’est pas scientifique, elle n’est pas digne d’intérêt », explique Yahya Hachem Samii. « Il y a d’excellents psys cognitivo-comportementalistes, car il y a un sens clinique qui ne s’apprend pas, précise Hélène Coppens. Mais viser la disparition des symptômes le plus vite possible, je n’y crois pas. Bien sûr, généralement, ça marche, mais un autre symptôme encore pire apparaît… Alors que les effets thérapeutiques du transfert et de la rencontre, ça existe ! » Yahya Hachem Samii estime pour sa part que cette convention pèche par son approche fragmentaire du patient. « On sait très bien qu’en dehors de la thérapie, ce sont les facteurs sociaux et environnementaux qui font la différence. On ne peut pas se contenter de dire ‘Monsieur, vous avez un problème avec l’image de vos parents, ce problème est aggravé par toute une série de choses, mais ces choses-là ne sont pas notre problème.’ Nous voulons endosser cette complexité. »

« On sait très bien qu’en dehors de la thérapie, ce sont les facteurs sociaux et environnementaux qui font la différence. On ne peut pas se contenter de dire ‘Monsieur, vous avez un problème avec l’image de vos parents, ce problème est aggravé par toute une série de choses mais ces choses-là ne sont pas notre problème.’ Nous voulons endosser cette complexité. » Yahya Hachem Samii, LBSM

Inquiet du précédent que pourrait représenter cette convention à la fois pour la liberté de choix du patient, l’autonomie de la pratique, mais aussi le respect du secret professionnel, APPELpsy a introduit avec trois autres associations professionnelles (APPPsy, KLIPsy et Uppsy-Bupsy) un recours devant le Conseil d’État. « Je suis très inquiète de la numérisation des dossiers, notamment ceux des enfants, détaille Hélène Coppens. Supposons qu’un médecin prescrive un neuroleptique à un enfant de 8 ans. Dans 20 ans, ce sera toujours dans son dossier ! Qui nous dit que les employeurs, les assureurs n’auront pas plus tard accès à ces données ou qu’elles ne seront pas volées ? Il faut que cette question sur la protection des données de santé mentale devienne un débat démocratique, parlementaire, pour qu’elles puissent bénéficier d’un régime d’exception par rapport aux données de santé somatiques. » Car le glissement qui consiste à considérer que le psychisme humain est un organe comme un autre, qu’il fonctionne ou dysfonctionne, qu’il est uniquement à réparer ou à mettre en veille, qu’il est le problème et non la solution au problème, est peut-être, à bien y regarder, la seule dictature sanitaire dont il faille se méfier.

Julie Luong

Julie Luong

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