Alter Échosr
L'actualité sociale avec le décodeur

Une jeunesse critique et citoyenne

Rencontres avec de jeunes Tunisiens qui s’investissent dans la vie politique et associative post-révolution. Entre espoirs et désillusions.

09-10-2011 Alter Échos n° 324

Coup de sonde à Tunis auprès d’une jeunesse engagée dans la vie citoyenne. Un aperçu des motivations, des espoirs et des craintes de ces jeunes révolutionnaires.Où l’on découvre, à quelques jours des élections de l’assemblée constituante qui auront lieu le 23 octobre, que les partis politiques ne sont pas trèspopulaires. Un sujet réalisé dans le cadre d’un projet d’échange de journalistes et blogueurs soutenu par Wallonie-Bruxelles International.

« Jeunes tunisiens, la révolution nous a unis, les partis nous ont divisés » est l’aphorisme que l’on peut lire sur Facebook ces derniers jours. Larévolution tunisienne fut belle. Elle est partie des jeunes. Parmi eux, certains ont embrayé sur un engagement politique. D’autres ont monté leur association. Beaucoup d’autresencore préfèrent rester en retrait, soit par méfiance à l’égard des partis, soit parce que leur situation sociale n’a pas changé depuis la chute de BenAli.

Méfiance à l’égard des partis

Les partis politiques, en Tunisie, suscitent une certaine réserve chez les jeunes. C’est en tout cas l’avis d’Omezzine Khélifa, jeune tunisienne de vingt-sept ans (voir notrePortrait en ligne : “Omezzine Khélifa : l’optimisme au service de l’engagement politique”). Pourtant, ça ne l’a pas empêchée de franchir le pas et de s’inscrire sur leslistes du parti social-démocrate Ettakatol, crédité de bons scores dans les sondages. Elle n’est pas peu fière de cette « jeunesse à l’avant-garde de larévolution, une jeunesse désespérée qui n’a pas eu peur de la mort ni des balles. » Malgré cet élan révolutionnaire, Omezzine estime queles jeunes qui s’engagent le font plus volontiers dans les associations, dont le nombre a explosé ces derniers mois. « En politique, c’est moins évident, dit-elle. Il y a unepeur d’être associé à un futur parti dictatorial. En restant à l’extérieur, ils pensent qu’ils resteront indépendants. » Mettre sescompétences « pour aider à la construction » est son leitmotiv, comme tant d’autres jeunes. Toutefois, Omezzine reste lucide sur la réalité de cetengouement  : « Il est vrai que les jeunes qui s’impliquent sont en général des personnes éduquées, diplômées ou qui ont un travail. J’airencontré des jeunes de la révolution qui sont au chômage et qui sont laissés pour compte, car il y a toujours cette énorme fracture sociale. » Dans cecontexte, reconstruire une citoyenneté ne sera pas une mince affaire. « Cela prendra du temps », estime Omezzine Khélifa.

« Les jeunes peu représentés sur les listes »

Maez Bassalah nous propose de le rejoindre aux confins de Tunis, dans la Maison de la culture et de la jeunesse où son association citoyenne « Ma voix » organise undébat entre candidats tunisois et jeunes étudiants. Surprise, la salle est vide. Deux ou trois étudiants font face à quatre candidats. Outre le manque de publicitédont pâtit cet évènement, Maez croit voir dans cette désaffection des signes plus profonds  : « Il y a quelques mois, un tel débat faisait sallecomble. Pendant trois à quatre mois, il y avait un réel engouement mais depuis on constate que les jeunes sont très peu représentés dans les listesélectorales et que les partis sont assez éloignés des réalités de terrain. » D’ailleurs, lui-même fait partie « de ceux qui pensentqu’on a donné trop d’importance aux partis ». C’est pour ça que Maez a choisi de s’investir dans le monde associatif et de créer un mouvement de jeunesse, dont ildessine les contours  : « Nous essayons d’organiser des débats, des rencontres, d’être un peu les porte-parole des jeunes et d’être un contre-pouvoir. Nous faisonscirculer un bus citoyen en Tunisie. Il s’agit de sensibiliser les jeunes à la vie politique et citoyenne pour clarifier le discours politique et pousser les candidats à aller àla rencontre des citoyens. »

Pour Maez Bassalah, cela ne fait pas de doute, aujourd’hui comme hier, le problème principal des jeunes, « c’est le chômage, un des facteurs majeurs de larévolution. Sur le terrain, beaucoup de jeunes ont à peine de quoi manger. C’est une grosse masse difficile à canaliser. » Une opinion qui ne convainc guèreMalek Guettat qui, du haut de ses vingt-cinq ans, estime que « le chômage est un faux sujet, ce n’est pas une urgence. » Nous le rencontrons à la marge d’uneréunion internationale de collectifs d’extrême gauche qui a plus de chances que « Ma voix » en termes d’affluence. Son dada, c’est la Constitution. « Lapremière des priorités, dit-il, c’est de faire une constitution qui permette d’établir de nouveaux textes juridiques et une redéfinition des structures du pouvoir ens’opposant à l’organisation pyramidale. » Pour ce faire, Malek est impliqué dans plusieurs associations, dont le « Manifeste du 20 mars ». Cetteassociation, en compagnie de trois autres, a mis sur pied l’été dernier des « assises de la Constitution », un processus participatif qui a accouché d’untexte de deux cent cinquante articles. Il replace cette initiative dans le contexte des derniers mois  : « A l’époque le débat était polarisé sur les« pro-islam » et « anti-islam » alors qu’il fallait se concentrer sur les vrais enjeux, à savoir la corruption et la reconstruction de l’Etat depuisla base. » Ce texte, « l’unique projet solide de constitution », comme aime le dire Malek, sera défendu par des candidats indépendants lors desélections. Il est aussi proposé aux partis classiques. Finalement Malek aspire à voir « les revendications de la révolution devenirréalité » grâce à ce texte.

Les jeunes d’Ennhada  : l’Islam en étendard

A midi, sur l’avenue Bourguiba, le soleil tape fort. Entre les terrasses de café et les enseignes occidentales, on aperçoit un cortège qui prend son élanà partir du théâtre de la ville pour gagner le ministère de l’Intérieur.

Ce cortège, c’est celui du parti Ennhada qui lance sa campagne électorale. Ce parti islamiste, longtemps martyrisé par le régime Ben Ali, est crédité desmeilleures intentions de vote. Selon toutes probabilités, il devrait être le premier au soir du 23 octobre, jour de l’élection de l’assemblée constituante. Il est l’objetde nombreuses attentions et la cause de beaucoup de peurs. Les dirigeants d’Ennhada défendent-ils vraiment un modèle de parti islamique modéré et démocrate ou bienavancent-ils avec un agenda secret fait d’islamisme radical et de régression du droit des femmes ?

< p>La manifestation attire quelques centaines de militants, dont beaucoup de femmes, toutes voilées. Karim Harouni, tête de liste à Tunis et célèbre prisonnierpolitique, arpente d’un pas sûr l’avenue Bourguiba. En bon communiquant, il serre la main à des policiers devant la caméra. Le symbole est fort de la part de celui qui futenfermé des années durant sous l’ancien régime. Des voitures s’arrêtent et encouragent le cortège.

On remarque que beaucoup de jeunes prennent part activement à l’évènement. Certains de ces jeunes se prêtent volontiers à l’exercice de l’interview. Dèsque les premières questions sont posées, des membres de l’encadrement du parti, que l’on reconnaît à leur badge, débarquent autour de nous. La parole del’interlocuteur est contrôlée.

Montassar Mekkaoui appartient à la Fédération des jeunes du parti. En convaincu, il croit constater que son parti « attire de très nombreuxjeunes ». Les raisons de ce succès sont dues à la notoriété d’Ennahda  : « Notre parti est le plus ancien et le plus célèbre. C’estmieux que les partis que les gens ne connaissent pas. C’est un parti caractérisé par ses actions sociales. Ennahda est plus proche du peuple que ces autres partis qui misent tout surl’investissement étranger. Pour les jeunes, le principal problème, c’est le chômage et les salaires très bas. Ennhada veut mettre le paquet sur la formation desjeunes. » Quant à la place des femmes, Montassar veut nous rassurer  : « L’Islam a libéré les femmes. Ce sont les mauvaises interprétations quiposent problème. »

Entre deux calicots, une jeune femme accepte de nous répondre. Elle s’appelle Sarah Tissaoui. Cela fait cinq mois qu’elle milite chez Ennhada. Là encore, la réputation desdirigeants du parti a contribué à ce ralliement, comme elle le stipule  : « Ce parti a trente ans. Les dirigeants ont très bonne réputation, onconnaît leur morale, leur culture. Rached Gannouchi [NDLR un des fondateurs] est très instruit. Ils défendent des principes liés à l’Islam. Des principes qui forcentà être cultivé, à travailler, à être propre. Regardez à Tunis, les poubelles ne sont plus ramassées. Les gens grillent les feux rouges. AvecEnnahda, il y aura un respect des règles. » Pour Sarah Tissaoui, l’affection qu’elle éprouve à l’égard de son parti puise ses origines dans des blessuresintimes. « J’étais maltraitée à l’école car je portais le voile, raconte-t-elle. Ces gens prétendent être tolérants et nous interdisent denous habiller comme on le veut. » Si Sarah affirme qu’Ennhada est pour la liberté de choix, elle s’emporte contre « celles qui ne sont pas voilées. Elles se disentmusulmanes mais ne connaissent pas l’islam. Le voile dans l’islam est obligatoire mais tu ne peux forcer personne. »

« Mener à terme notre rêve »

Il y a ceux qui s’engagent et ceux qui, petit à petit, se désengagent. Linda Meganem correspond en partie à ce profil. Pendant la révolution, elle a relayé desinformations via Facebook, elle a procuré des analyses, démenti l’intox du gouvernement et fait de la « veille d’information ». « Tout est parti d’unbesoin viscéral. C’est la colère qui était notre moteur principal », s’emporte-t-elle. Au premier abord, on la sent désabusée, à tel point qu’ellerécuse le terme « révolution » concernant la situation tunisienne  : « On aurait pu avoir une révolution, mais les chances que ça ledevienne diminuent. La révolte a été entamée par la jeunesse et récupérée par une vieille garde politicienne sclérosée. »Linda s’est elle-même beaucoup impliquée. Dans la lutte contre la « dette odieuse » qui pèse sur la Tunisie. Mais aussi dans les « assises de laConstitution » mentionnées ci-dessus. Aujourd’hui, elle est salariée d’un web-magazine et délaisse un peu le militantisme. Elle refuse le terme« pessimisme » la concernant. « On a eu la permission de rêver, explique-t-elle. Donc nous sommes perfectionnistes et notre but c’est de mener àterme notre rêve. Ce n’est pas du pessimisme, c’est la niaque de réussir ». Son rêve, c’est celui « d’une organisation horizontale, d’unedécentralisation des pouvoirs, d’équité de la répartition des richesses ». Elle fustige le système éducatif tunisien, premièrepriorité des jeunes selon elle  : « Nous sommes comme castrés car l’éducation reçue n’a pas permis de construire notre vie. A la sortie de l’école,il y a tout à faire. »

« Le patriarcat s’est fissuré »

Le rôle des jeunes dans cette révolution est à mettre en perspective. C’est ce que propose de faire Youssef Tlili, ancien militant du parti communiste historique Ettajdid etancien syndicaliste étudiant. Il a lui aussi créé son association « Forum des jeunes pour la citoyenneté ». Son constat est le suivant  :« Vu que 70  % de la population tunisienne a moins de trente-cinq ans, il est automatique que les jeunes soient surreprésentés. Ce qui est vraiment important, c’est cequi s’est passé dans les familles. Elles ont longtemps été un instrument de la dictature pour calmer les protestations des jeunes. En janvier, pour la première fois, lesfamilles laissaient faire. Le patriarcat tunisien a commencé à se fissurer. » Ce soutien tacite des anciens pour renverser un régime ne suffit toutefois pas àgommer les différends. « Il y a un problème de générations. La société civile et les partis d’avant la révolution ont toujoursété opposants. Ils n’ont pas appris à écouter les autres. Avec les élections, ils voient leur dernière occasion de briller. » Youssef a doncchoisi la vie associative pour s’impliquer. Lorsqu’il a imaginé son projet dès 2008 avec quelques amis, c’était pour proposer un espace inédit pour les jeunes. Ce n’estqu’en 2011 qu’il a pu concrétiser son idée. Son association organise des débats, aide les jeunes à monter leurs propres projets et recrute ces jours-ci des observateursélectoraux. La politique semble le passionner mais pas au point de s’inscrire sur une liste. « Il y a une inflation de listes électorales du côté desdémocrates, détaille-t-il. Les forces politiques qui ne croient pas à la démocratie sont nombreuses, de l’extrême gauche aux islamistes. Ces derniers sont en ordrede marche, très bien organisés. S’ils sont en tête des sondages, c’est parce qu’ils n’ont pas de concurrents, alors que les démocrates ont choisil’émiettement. » Lorsqu’on lui rapporte les propos souvent tenus vis-à-vis de cette jeuness
e qui « s’investit peu » dans la politique, Youssef Tlilipense que « cela n’est pas forcément vrai », mais il regrette que les gens aient été peu à peu écartés del’après-révolution. Il lance un dernier argument  : « Les jeunes, dans les partis, sont souvent des “alibis”. Ils ont une place de petit soldat mais ne participent pasà la réflexion de fond. »

Ces jeunes très impliqués dans la vie politique et associative – appartenant globalement à des catégories sociales relativement élevées –aident à comprendre la méfiance profonde manifestée à l’égard des partis. Comme si la révolution leur avait été en partie volée.Néanmoins, tous iront voter le 23 octobre. L’inconnue réside dans l’attitude des nombreux jeunes chômeurs et précaires que compte la Tunisie. C’est-à-dire le plusgrand nombre.

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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