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Tohu, la Cité des arts du cirque de Montréal : entre terre et humain

Rallier autour d’un même projet innovant une entreprise privée de 3 000 personnes comme le Cirque du Soleil, une institution d’enseignement comme l’Écolenationale du cirque et un regroupement de professionnels et de compagnies artistiques comme En Piste… Tel est le parti pris par les fondateurs de l’asbl Tohu1 crééeen 1999 sur l’un des sites d’enfouissement de déchets situé en milieu urbain, le plus grand d’Amérique du Nord. Le quartier Saint-Michel de Montréal,l’un des plus sensibles au Canada, a en effet été choisi comme lieu d’expérimentation d’un rêve qui ne cesse de grandir tant du côté descréateurs que des habitants de ce quartier multiethnique.

08-09-2006 Alter Échos n° 214

Rallier autour d’un même projet innovant une entreprise privée de 3 000 personnes comme le Cirque du Soleil, une institution d’enseignement comme l’Écolenationale du cirque et un regroupement de professionnels et de compagnies artistiques comme En Piste… Tel est le parti pris par les fondateurs de l’asbl Tohu1 crééeen 1999 sur l’un des sites d’enfouissement de déchets situé en milieu urbain, le plus grand d’Amérique du Nord. Le quartier Saint-Michel de Montréal,l’un des plus sensibles au Canada, a en effet été choisi comme lieu d’expérimentation d’un rêve qui ne cesse de grandir tant du côté descréateurs que des habitants de ce quartier multiethnique.

« Lors du Sommet des États généraux de la culture de 1999, force a été de constater que la demande en productions artistiques dépassait largementl’offre disponible, et ce, malgré la présence à Montréal du siège social du Cirque du Soleil et de l’École nationale du cirque », commenteChristiane Bonneau, agente de programmation à la Tohu. L’asbl, qui possède la première salle de spectacle circulaire au Canada, a une triple vocation : celle de faire deMontréal la capitale internationale des arts du cirque, celle d’oser réhabiliter un site honni en bordure d’autoroute et enfin, celle de redonner un souffle de vie auquartier Saint-Michel qui compte bon nombre de jeunes issus des « minorités visibles »2 et dont le parcours scolaire est jonché d’obstacles.

Tous en piste

Le premier volet, culturel, est de permettre un lieu d’expression et d’échanges entre les diverses compagnies non seulement nationales3 mais aussi continentales voireinternationales. Des partenariats avec les écoles nationales de cirque de Belgique et de France sont notamment en cours. Pour la directrice des programmations, « l’objectifculturel majeur est de mettre les installations à disposition de compagnies soit reconnues comme le Cirque du Soleil, qui a fourni une bonne partie du budget lors de la création de laTohu, soit de petites troupes qui ont besoin d’espace de création et de répétition avant de prendre leur envol ». La possibilité de résider sur leComplexe environnemental de Saint-Michel (CESM) est un facteur attractif pour les artistes tout comme celui de créer des liens directs avec les institutions artistiquesquébécoises vu le rassemblement en un seul lieu.

Quand le cirque voit « vert »

« Asseoir le projet sur une ancienne déchetterie nécessitait la prise en compte de la donne environnementale. C’est pourquoi, outre la construction de la Tohu enmatériaux ou recyclés ou respectueux de l’écosystème, la proximité du site de tri de Montréal et d’une centrale électrique,Gazmont4, était une véritable aubaine », argumente Charles-Mathieu Brunelle, vice-président exécutif et directeur général de la Tohu.« Gazmont est une entreprise qui produit de l’électricité à partir des biogaz, soit des déchets provenant du site. En quelques mots, l’énergieproduite par la combustion des déchets est transformée en énergie mécanique, elle-même changée en électricité. La Tohu profite directement deseaux de Gazmont pour le réchauffement en hiver ou la climatisation en été de ses diverses salles. Un circuit sous-terrain permet de maintenir la grande salle circulaire àtempérature idéale tant pour les artistes sur scène… que ceux à plusieurs mètres de haut sur les trapèzes ! ».

En chiffres absolus, le processus de valorisation des biogaz dans la société permet de réduire annuellement d’un million de tonnes les émissions de gaz àeffet de serre, ce dont les défenseurs du protocole de Kyoto ne se plaindront pas.

Impliquer une population fragilisée

En accueillant en moyenne une trentaine de jeunes en décrochage ou difficultés d’intégration, la Tohu compte exploiter le volet communautaire. L’asbl, sans marchersur les plats de bande des organismes officiels de remise à l’emploi et d’insertion socioprofessionnelle, entend encourager les communautés de migrants às’approprier, du moins en partie, le projet intersectoriel. À travers les métiers de l’accueil et des services (ex : restauration, entretien du site, visites guidéesdu Complexe environnemental), certains arrivent graduellement à retrouver une activité génératrice de revenus. « La Tohu reste très souple surl’organisation et le recrutement des jeunes qui viennent lors de notre journée portes ouvertes en début d’année. Même si l’un des objectifs futurs est derendre le tout plus institutionnalisé, l’essentiel, pour l’heure, est de les encadrer dans leur volonté de reprendre soit une scolarité soit une activitérégulière », explique Christiane Bonneau.

Outre l’aspect réinsertion, la Tohu offre une quarantaine d’activités ou animations gratuites par an pour les habitants du quartier et les écoles. Chaque dimanche,des artistes en herbe peuvent côtoyer des professionnels sur le vaste espace extérieur de la Tohu. Du breakdance à la capoeira en passant par du théâtre amateur ou dela jonglerie, l’ensemble de la population peut bénéficier d’un moment de répit.

Pourquoi pas chez les « cousins » belges ?

Un projet tel que la Tohu ne serait pas imaginable sans un soutien étatique. Le directeur général reconnaît que près de 50 % du budget initial sortent des pochesdu gouvernement québécois. Sur un total de 73 millions de dollars même canadiens (51,5 millions d’euros !), la volonté n’est pas que de papier. Le Cirque duSoleil a trouvé quelques rayons pour la bagatelle de 21 millions d’euros et les partenariats privés avec des boîtes de communication et d’assurances ont fait le reste.« Nous projetons d’augmenter la capacité d’accueil et osons rêver d’un chapiteau propre qui accueillerait un public large. Un autre axe est de toucher plus enprofondeur des publics cibles comme les enfants, les communautés visibles qui ont moins accès à la culture. Grandir graduellement tout en incitant les habitants du quartierà s’intégrer au projet. La grosse erreur dès le départ, selon moi, fut d’imposer en quelque sorte un projet à un quartier. Maintenant que la Tohu estacceptée, à nous d’avancer au rythme des besoins des habitants de Saint-Michel », conclut Brunelle.

1. Tohu, 2345 rue Jarry Est à H1Z 4P3 Montréal, Québec (Canada) – contact : Christiane Bonneau –tél : +1 514 374 35 22 poste 2232 – fax : +1 514 729 9964 – courriel : christiane.bonneau@tohu.ca
Selon le dossier de presse de l’association, la dénomination « Tohu » (de tohu-bohu) ramène à l’idée de recherche d’équilibre, aux terres en mouvance, à deshumeurs joyeusement changeantes et à des éléments opposés qui se rencontrent et s’adoptent mutuellement.

2. Terme employé au Québec pour « minorités culturelles » ou « ethniques ».
3. Outre le Cirque du Soleil, citons le Cirque Eloize ou la Compagnie Les 7 doigts de la main.
4. Pour plus de détails techniques, visiter le site du CEMR, le centre d’expertise sur le matières résiduelles.

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