Alter Échosr
L'actualité sociale avec le décodeur

Sus aux placements pour raison de pauvreté

Depuis 1998, le groupe Agora fait progresser le dialogue entre les familles pauvres et les différents services de l’Aide à la jeunesse. Le point sur les placements.

31-01-2010 Alter Échos n° 288

Voilà douze ans que le groupe Agora tente de faire évoluer les mentalités et les pratiques afin d’éviter le placement des enfants pour raison de pauvreté.À l’entame d’une année qui s’annonce rude pour les familles précarisées, son travail est plus que jamais nécessaire.

Trois mois par an, à la saison froide, on se souvient que la très grande pauvreté existe encore en Belgique. On lance des coups de projecteurs impudiques sur les files pour lasoupe populaire, sur les personnes sans domicile fixe, sur les familles qui vivent dans des logements insalubres, mal chauffés, voire dangereux. Ces familles qui cumulent les souffrances sonten outre confrontées à une épée de Damoclès supplémentaire : se voir séparées de leurs enfants, placés en raison d’un «danger » supposé ou réel. Difficile de savoir en quelle proportion, mais le phénomène est avéré : aujourd’hui encore des enfants sontretirés de leur famille et placés en maison d’accueil à cause de la grande précarité des parents. Le constat a été posé il y a plus dequinze ans, dans le Rapport général sur la pauvreté1 et lors des Assises de l’Aide à la jeunesse. Il a été réitéré dansune étude récente de l’OEAJ et dans le dernier rapport du délégué général aux droits de l’enfant2 : la précaritéest l’un des motifs le plus souvent invoqué lors des demandes de prise en charge au sein des services d’accueil spécialisés de la petite enfance.

En 1998, dans le sillage du Rapport pauvreté, un dialogue s’est mis en place entre les familles en situation de grande pauvreté et l’administration de l’Aideà la jeunesse. Mais il a fallu attendre 2001, et l’instauration d’une certaine confiance, pour que le dialogue s’élargisse et accueille des représentants desconseillers et des directeurs de l’Aide à la jeunesse, des délégués des SAJ et des SPJ ainsi que des représentants de l’inspection pédagogique.Les réunions mensuelles se sont alors formalisées sous le nom de groupe Agora3. Les parties prenantes se sont donné pour objectif de trouver des pistes afind’éviter les placements des enfants et d’instaurer une relation plus équilibrée entre les familles et les professionnels. L’échange n’allait pas desoi.

Au début des rencontres, la plupart des travailleurs sociaux réfutaient qu’il puisse y avoir des placements pour cause de pauvreté. Et pour de nombreuses familles, lesrapports avec le service d’Aide à la jeunesse restaient et restent encore terrorisants. Cette peur peut amener les personnes à réagir de façon totalementinadéquate. « Un papa, à la suite de plusieurs interventions des services sociaux, était persuadé que son logement était insalubre et qu’on allait luienlever ses enfants. Il a tenté de déménager précipitamment, mais il n’a pas réussi à louer une nouvelle maison. Toute la famille s’estretrouvée à la rue. Pour les assistants sociaux, cette attitude est incompréhensible. Mais il faut savoir que ces parents eux-mêmes ont parfois connu le placement dans leurjeunesse, c’est un traumatisme terrible et ils veulent à tout prix l’éviter pour leurs propres enfants», explique Vincent de la Maison Quart Monde àChenée4.

La peur au cœur des relations

Ces appréhensions semblent aujourd’hui mieux prises en compte. « La peur était au cœur des relations. La peur des familles mais aussi celle des travailleurssociaux, surtout depuis la Commission Dutroux. Il y a toujours la crainte de se tromper, de passer à côté d’une situation dangereuse. En outre, les travailleurs,confrontés à des familles noyées dans une accumulation de problèmes, ne percevaient pas forcément que la cause première d’une situationproblématique pouvait être la pauvreté. Aujourd’hui, grâce aux témoignages et discussions que nous avons au sein du groupe Agora, chacun a une perception plusjuste de ce que vit l’autre », se félicite Jacqueline Detry, qui représente la Direction de l’Aide à la jeunesse au sein du groupe.

Les discussions ont donc mis en évidence les incompréhensions mutuelles et permis d’avancer sur des propositions concrètes, notamment en termes de transparence dans lacommunication entre familles et travailleurs sociaux. « Finalement, ce que les familles demandent c’est que le décret du 4 mars 1991 soit respecté et mis en œuvre.Mais cela implique de revoir les pratiques des travailleurs de terrain, ça ne se fait pas du jour au lendemain, poursuit Jacqueline Detry. Sur ce point, les formations des assistants sociauxévoluent. Car ce n’est pas aisé de décoder certains comportements lorsque l’on n’a pas soi-même connu la pauvreté extrême. »Concrètement, une première brochure, fruit des réflexions du groupe Agora sur ce que devrait être, idéalement, « le premier contact entre une famille et unservice d’Aide à la jeunesse », a été éditée en octobre 2005 avec une série de conseils pratiques pour renforcer la qualité del’accueil. L’une des grandes préoccupations des familles, reprise dans la brochure, était de pouvoir accéder à leur dossier, d’obtenir des écrits,de connaître exactement ce qui leur était reproché et que leur vision des choses soit également consignée fidèlement dans les rapports.

« L’idéal serait que les familles reçoivent les écrits, mais on n’y est pas encore ! Cette trace écrite, c’est aussi la preuve que les famillesse sont battues. C’est important que les enfants puissent savoir ce que leurs parents ont fait pour eux », insiste Carine, membre d’ATD Quart Monde. « Il ne faut pas que lesmots soient utilisés contre nous. Nous avons besoin d’aide, pas de contraintes supplémentaires. »

Prendre le temps du dialogue

L’esprit du décret va également dans ce sens, mais il semblerait que l’air du temps ait changé depuis. « On sent bien que la politique actuelle prôneplus de contrôles, comme pour les chômeurs. Il ne faudrait pas grand-chose pour que le décret soit mal interprété. Surtout quand on sait que la plupart des servicesn’ont pas les moyens de l’appliquer correctement », ajoute Colette Januth, volontaire à ATD Quart Monde. Les moyens, ce n’est pas seulement une question de gros sous,mais aussi de temps : du temps pour permettre aux familles de comprendre ce qu’on leur reproche, du temps pour ne pas se laisser envahir par la peur et la honte, du temps, enfin, pours’exprimer et pour chercher ense
mble des solutions. Ce qui implique aussi une certaine prise de risque de la part des travailleurs sociaux. Mais à écouter les témoignagesdes personnes en situation de pauvreté, il reste du chemin à parcourir avant de sortir de la « tolérance zéro »… Ici, une famille a étésignalée par un travailleur social qui a mentionné « un problème d’hygiène » dans son rapport : la mère nettoyait le sol avec un vieux t-shirtplutôt qu’un torchon. Là, c’est une famille qui est suspectée de « ne pas faire d’efforts » pour s’en sortir, mais les services sociaux lui ontfourni du charbon en guise d’aide alors qu’elle se chauffe avec un convecteur au gaz…

En outre, dans les quartiers précarisés, les familles sont beaucoup plus soumises au contrôle social et si cela permet de venir en aide aux plus démunis, cette «veille » des travailleurs est parfois considérée comme pesante et jugeante. « Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on fait tout pour s’en sortir. Jeconnais un monsieur qui travaille au noir. Il fait plus de cinquante heures par semaine, à distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres. Au total, il gagne entre 150 et 200euros par mois, ce qui lui permet de boucler son loyer. Et on a le culot de dire que ça, c’est profiter du système ? Ou bien de lui reprocher de ne jamais être chez luiquand il y a des visites de contrôle  ? C’est ça, la réalité de beaucoup de familles en grande pauvreté », insiste Vincent. De fait, pour les membresdu groupe Agora, l’accès à un emploi digne et sûr est sans doute la meilleure façon de sortir les familles de la misère de manière constructive. Tant qu’ellesdevront cumuler les petits boulots mal payés voire dangereux, cela ne fait qu’envenimer la situation : difficile de faire face à de telles conditions de travail qui ne permettent pas devivre décemment et d’assurer pleinement ses obligations familiales. C’est à ce moment-là que peuvent intervenir des accusations de négligence. Et dans pareilles situationsoù les familles ont le sentiment de se débattre par tous les moyens pour s’en sortir, le placement des enfants est vécu comme une injustice terrible.

Carine s’interroge sur la pertinence de telles mesures. « Le logement est insalubre  ? Mais pourquoi ne pas trouver une solution de logement pour toute la famille plutôt quede séparer les parents et les enfants ? À quoi ça sert de prendre des mesures de placement si rien n’est prévu pour sortir la famille de la pauvreté ? On nesoutient pas la famille pour trouver des solutions durables, on ajoute juste du malheur. Que deviennent ces enfants quand ils sont placés ? Qu’est ce qu’on met en place pouréviter les traumatismes de la séparation ? »

Les travailleurs de l’Aide à la jeunesse sont de plus en plus conscients de cette question et de ses conséquences à moyen et long terme. « Ces jeunes qui ontété placés pour cause de pauvreté de la famille, que ressentent-ils ? On leur a montré une image de la société qui est extrêmement dure,violente, d’une société qui non seulement exclut mais juge. Ils ont ressenti la honte de leurs parents. À l’adolescence, comment s’étonner que ces jeunesaient besoin de s’opposer à la société ? Comment s’étonner qu’ils sombrent dans la délinquance ? Le coût social des placements esténorme car il fabrique des jeunes en rupture avec la société », insiste Jacqueline Detry. Raison pour laquelle, même si les progrès ne sont ni fulgurants, nigénéralisés, elle estime que le travail du groupe Agora doit se poursuivre. Au fil des ans, les travailleurs sociaux participant au dialogue ont reconnu avoir radicalementchangé leur manière de travailler. Maintenant, il s’agit que ces méthodes nouvelles, plus respectueuses des enfants et de leur famille, essaiment.

Un appel croisé des familles et des professionnels

Octobre 2009, le groupe Agora rédige un « Appel croisé des familles et des professionnels pour une politique qui libère ». Il s’agit de mettre à platl’état de ses réflexions et de réaffirmer les principes prioritaires du décret relatif à l’Aide à la jeunesse. L’appel insiste notammentsur le fait que « les responsables politiques à chaque niveau de pouvoir, doivent tout mettre en œuvre pour que les conditions des familles changent, pour que les droitsfondamentaux soient effectivement respectés. Ils doivent garantir les moyens pour que les professionnels puissent prendre des risques et s’engager, après un vrai dialogue avec lespersonnes concernées ». La « politique qui libère », ce sont donc des stratégies à long terme, durables, pour permettre aux familles de sortir de leursituation de grande pauvreté et enrayer la spirale infernale qui enferme les familles dès que les conditions de vie se fragilisent. Surtout, il est demandé de trouver au maximumdes solutions et des aides effectives au sein des familles, dans le milieu de vie. « Les familles et les jeunes en grandes difficultés sont trop vite renvoyés vers le secteur del’Aide à la jeunesse, vers le secteur de la psychiatrie ou vers le judiciaire. Le travail social risque de devenir de plus en plus un lieu de contrôle et de disqualification», préviennent les signataires.

L’Appel a visiblement été entendu : lors de la présentation de sa politique Jeunesse et Aide à la jeunesse à la presse, la ministre ÉvelyneHuytebroeck (Écolo) avait souligné qu’elle souhaitait travailler en partenariat avec le groupe, notamment sur les questions du placement. Mais il faudra plus que cettedéclaration d’intention. Impulser une révolution des mentalités dans le secteur demande certes du temps, changer le contexte d’une société de plus enplus duale et injuste, c’est une autre paire de manches.

1. « Rapport général sur la pauvreté », réalisé en 1994 par ATD Quart Monde, l’Union des villes et des communes belges, et la Fondation RoiBaudouin.
2. Le « Rapport relatif aux incidences et aux conséquences de la pauvreté sur les enfants, les jeunes et leur famille » peut être téléchargé surle site du Délégué général aux droits de l’enfant. Site : www.dgde.cfwb.be.
Les publications de l’Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’Aide à la jeunesse sont également disponibles sur le site : www.oejaj.cfwb.be
3. Le groupe Agora est composé de différents partenaires issus de la Direction générale de l’aide à la jeunesse, des associations ATD Quart Monde et LuttesSolidarités Travail (LST), le Service de lutte contre la pauvr
eté, la précarité et l’exclusion sociale.
– DGAJ, bd Léopold II, 44 à 1080 Bruxelles – tél. : 02 413 27 19
– LST, rue Pépin, 64 à 5000 Namur – tél. : 081 22 15 12
– Service de lutte contre la pauvreté, rue Royale, 138 à 1000 Bruxelles – tél. : 02 212 30 00.
4. ATD Quart Monde :
– adresse : rue des Grands Prés, 23 à 4032 Chenée
– tél. : 04 367 15 85.

aurore_dhaeyer

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)