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Stages parentaux  : ni bancs d'école, ni bancs d'accusés

Certains craignaient un simulacre de « cours pour mauvais parents ». Après un an de mise en œuvre, les stages parentaux ressemblent plutôt à des séancesindividuelles et collectives de soutien aux parents dépassés par la délinquance de leur rejeton. L’outil devrait être évalué dans quelques mois. Enattendant, les avis restent partagés parmi les acteurs de l’Aide à la jeunesse.

12-12-2008 Alter Échos n° 264

Certains craignaient un simulacre de « cours pour mauvais parents ». Après un an de mise en œuvre, les stages parentaux ressemblent plutôt à des séancesindividuelles et collectives de soutien aux parents dépassés par la délinquance de leur rejeton. L’outil devrait être évalué dans quelques mois. Enattendant, les avis restent partagés parmi les acteurs de l’Aide à la jeunesse.

Une demeure cossue dans les beaux quartiers d’Anderlecht. Une maison de famille au charme bourgeois où l’on s’attend à entendre crépiter des bûchesdans la cheminée, à humer la tarte aux pommes sortie du four pour accompagner le café… Accueillante plutôt qu’ostentatoire, discrètement posée enhauteur d’un petit jardin. C’est ici que l’on « sanctionne » les parents qui ont « montré un désintérêt manifestecaractérisé à l’égard de la délinquance » de leur enfant. Bienvenue au Spep « Affiliations »1 créé il y a un peuplus d’un an pour organiser les stages parentaux. C’est le projet de Michel Amand, à la fois licencié en sciences familiales et sexologie, éducateurspécialisé, thérapeute familial et systémicien, qui a été retenu pour s’occuper des parents. Le bonhomme s’est basé sur uneexpérience de quinze années à sillonner les routes pour aider les familles à se réparer. Il sait ce qui donne des résultats. « C’est pourquoij’ai eu envie de répondre à l’appel d’offre de la ministre Fonck. Mon objectif est de travailler dans l’intérêt des bénéficiaires.Qu’on arrête de dire que les stages parentaux vont stigmatiser les parents. Ces parents, ils sont stigmatisés depuis longtemps. Parfois, ils sont complètement coupésde la société, ils ont honte de ce qu’ils vivent, se sentent dépassés par les événements. Après le stage, une maman m’a dit qu’elleosait de nouveau sortir la tête haute ». Son fils a aussi arrêté de la battre.

Outre la maison d’Anderlecht, Affiliations a des antennes à Charleroi, Mons, Namur, Liège et Marche-en-Famenne. Depuis sa création, 75 stages ont étéorganisés et une trentaine se sont clôturés, les autres étant toujours en cours. L’association revendique environ 50  % de réussite immédiate en fin destage, tout en précisant que le processus est à long terme et qu’il doit se prolonger par un accompagnement vers les relais sociaux et d’aide existants (CPAS, SPJ, SAJ, etc.). «Nous les accompagnons physiquement dans ces démarches. Les stages parentaux jouent clairement un rôle de réinsertion sociale, de raccrochage au train de la vie, pour de nombreuxparents qui sont terriblement isolés et démunis». Le gros des mandats provient des arrondissements de Mons, Bruxelles et Charleroi, tandis que Liège, Verviers, Huy, Marcheet Arlon n’ont pas jugé bon de faire appel aux services d’Affiliations jusqu’à ce jour.

Un dîner « des anciens » pour faire durer le lien

Mise en place depuis septembre 2007, la mesure a suscité des commentaires et craintes en tous sens avant même son démarrage. Sur quelles bases allait-on estimer le «désintérêt manifeste des parents » ? De quelle nature serait la sanction ? Allait-on donner des cours pour apprendre à devenir de « bons parents » ?Comment résoudre en trente heures des problèmes de dégradation du climat familial qui durent depuis plusieurs années ? Des remarques qui, à en juger le premierbilan de l’association, ont été prises en compte pour peaufiner la méthodologie. Concrètement, le module de trente heures de stage se répartitgénéralement en trois entretiens individuels au domicile des parents et huit entretiens collectifs, mais la méthode s’adapte aux besoins de chacun. En moyenne, laprocédure dure de cinq à six mois, afin de laisser le temps aux parents de « digérer » les éléments apportés durant les rencontres. C’esteux qui déterminent les heures de rencontres en fonction de leur disponibilité et non les animateurs. Les stages font penser à un mélange de thérapie familiale etde participation à un groupe d’entraide. Ce n’est sans doute pas un hasard si des parents ont demandé à organiser un « dîner des anciens » et sid’autres restent en contact téléphonique « pour se soutenir en cas de coups durs »… « Les émotions fortes partagées, le sentimentd’appartenance au groupe, sont tels que nous avons dû ritualiser la fin du stage », confirme Michel Amand. Avec de telles évocations, certains acteurs de l’Aideà la jeunesse voient mal où se situe l’aspect « sanctionnel » de la mesure. Au niveau des Services de protection judiciaire (SPJ), la réflexion aété entamée à la suite de rencontres avec des travailleurs de terrain. « Pour l’instant, on a l’impression qu’il y a peu de contraintes pour lesparents et pas vraiment de modules de formation obligatoire. Les travailleurs sociaux sont avant tout à la recherche d’une affiliation avec les parents », souligne un observateur.« Pour caricaturer, imaginons un gamin envoyé à Everberg pour une grosse connerie. Le juge a imposé un stage parental à ses parents, jugés co-responsables dela situation. En sortant d’Everberg, les parents disent au gamin que, pour eux, tout s’est bien passé pendant le stage, qu’ils ont pu discuter avec d’autres parents etboire le café ensemble. Comment, alors, ces stages sont-ils vécus par les jeunes ? »

Pour Michel Amand, les objectifs ne sont pas de sanctionner les parents mais de les amener à restaurer leur confiance dans leur rôle de parents. Le stage a pour but «l’autoréparation » et non pas la sanction. Ce qui n’empêche pas la sanction d’être présente au tout début du processus : la convocation desparents par le magistrat, le prononcé, le rappel des faits commis par l’enfant, tout cela participerait de la sanction. « La théorie de Piaget, c’est que si vousvoulez apprendre à un enfant à étudier, ça ne sert à rien de le punir et de lui répéter qu’il n’arrivera jamais à rien. Aucontraire, il faut valoriser ses compétences et lui redonner confiance. Il en va de même avec les adultes. »

Si le public est disparate – « Certains vivent dans des conditions de grande misère économique, d’autres peuvent offrir un mois de vacances en Asie à toutela famille » – il est, dans sa grande majorité, précarisé. « Lors d’un premier entretien à domicile – en l’occurrence, dansune caravane perdue au milieu de nulle part – les animateurs ont été accueillis
par la belle-mère pointant une carabine dans leur direction. Au bout de quelques visites,elle a proposé de faire une des réunions multi-parentales chez elle. » Car depuis quelques temps, une réunion de groupe sur deux se passe au domicile d’un desparents… Difficile d’imaginer plus convivial  !

Quelle nécessité ?

De nombreux acteurs du secteur Jeunesse n’ont de cesse de réclamer davantage de prévention et moins de répression. Serait-on sur cette voie avec les stages parentaux ?Beaucoup continuent d’en douter. « Tant que l’on met la majorité des financements de prévention dans des mesures éducatives dans les prisons pour jeunes ou des stagesparentaux, je crois qu’on fait fausse route. » Michel Amand a, on s’en doute, une tout autre vision des choses. « On fait clairement de la prévention. Par rapport àl’aîné d’une famille de dix enfants qui a commis un fait qualifié d’infraction, il est important de restaurer la confiance et la cohérence parentale», assure Michel Amand. Une fois sur deux environ, les gamins récidivent pour « tester le nouvel équilibre familial » instauré au terme du stage. « Maisdans ce cas, les parents ne sont plus ambivalents par rapport à la mesure prise par le juge. Ils n’ont plus tendance à minimiser les faits. C’est un cap important. »Un changement en tout cas radical par rapport à des parents qui, par exemple, minimisaient des faits de viol commis par leur fils ou qui se rendaient quasiment complices des vols…

Ce qui pose également question aux SPJ et ce, depuis le début, c’est la place de ce nouveau type de service dans un arsenal déjà bien fourni de mesures àl’égard des parents. « Fallait-il vraiment créer un nouveau service ? Les stages parentaux, tels qu’ils sont organisés ressemblent assez à ce qui se faitdéjà dans les SAIE (Services d’aide et d’intervention éducative). » Michel Amand reçoit la question avec le sourire. « La différence avecles SAIE est fondamentale ! Le stage parental est la seule mesure de l’Aide à la jeunesse qui s’adresse directement aux adultes. Toutes les autres mesures se font sur la based’un mandat qui a pour préoccupation première le bien-être de l’enfant et qui touche, éventuellement, par ricochet, les parents. Notre travail est inverse : ons’adresse aux parents en essayant de les revaloriser dans leur rôle, pour toucher, par ricochet, les enfants. »

Opposition majeure

Plus virulents encore, d’aucuns ne manquent pas de souligner l’incohérence du système. « On propose un stage parental à des parents qui sont accusésde désintérêt manifeste à l’égard de la délinquance de leur enfant mais on ne s’étonne pas que ces mêmes parents «désintéressés » acceptent, sur une base volontaire, un stage parental. C’est un non-sens », s’étonne Benoît Van Keirsbilck. Le directeur duService droit des jeunes de Bruxelles2 persiste et signe. « Non seulement notre position sur les stages parentaux n’a pas évolué, mais elle s’est mêmeconfirmée. Je maintiens que le montage juridique qui permet les stages est un bricolage indigeste et que la manière dont ils sont organisés est absurde. »

Il fait, ici, référence au recours introduit devant la Cour constitutionnelle quant à la répartition des compétences pour l’organisation des stagesparentaux (financés par le fédéral et organisés par les Communautés). « Ces stages correspondent à des mesures éducatives àl’égard des parents et n’avaient donc aucune raison d’être financés par le Fédéral. Il y a là une violation des compétencescommunautaires. »

Au-delà de cet aspect juridique complexe, Benoît Van Keirsbilck relève un écueil plus fondamental. « Je persiste à penser que nous sommes dans un jeu dedupes. Le public n’est pas clairement informé. J’ai appris que, dans un arrondissement, le stage parental va être versé au dossier afin de statuer sur les faits commispar le mineur délinquant. Concrètement, cela signifie que le Parquet a proposé un stage parental à des personnes dont l’enfant n’avait pas encoreété jugé et reconnu coupable des faits. Au stade du Parquet, les parents n’ont pas d’avocat et je doute qu’ils soient clairement informés desconséquences du stage parental. Imaginons que leur enfant ait commis de gros dégâts et qu’ils souhaitent se décharger de leur responsabilité civile. Commentpourront-ils le faire s’ils ont, préalablement, accepté un stage parental ? »

La rentrée 2009 risque en tout cas de relancer le débat sur l’opportunité et la qualité de la mise en œuvre de ces stages parentaux. Le Journal droits desjeunes promet une livraison spéciale, en janvier ou février, avec de nombreuses contributions que l’on devine aussi pointues qu’impertinentes. Quant à l’équiped’Affiliations, elle organisera très prochainement un colloque sur le travail d’intervention à domicile afin de faire partager sa méthodologie.

1. Service de prestations éducatives et philantropiques, Affiliations organise des « offres restauratrices et des stages parentaux », av. Eugène Ysaye, 15 à 1070Bruxelles – tél. : 02 520 58 94.
2. Service droit des jeunes de Bruxelles :
– adresse : rue Marché-aux-Poulets, 30 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 209 61 61
– courriel : bruxelles@sdj.be
– site : www.sdj.be

aurore_dhaeyer

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