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Seconde édition des Indicateurs de l’enseignement

Foncièrement inégalitaire et moyennement performant : le constat de la nouvelle cuvée des Indicateurs de l’enseignement de la Communauté françaiseest plutôt rude mais sans réelle surprise.

04-02-2008 Alter Échos n° 244

Foncièrement inégalitaire et moyennement performant : le constat de la nouvelle cuvée des Indicateurs de l’enseignement de la Communauté françaiseest plutôt rude mais sans réelle surprise.

Alimentée par des statistiques internes de la Communauté française, de l’INS ou de l’OCDE, la deuxième édition des Indicateurs del’enseignement se veut plus complète que la première et moins que la prochaine1. L’objectif est d’atteindre une cinquantaine d’indicateurspermettant d’appréhender le système le plus finement possible et dans sa globalité afin de permettre à tous les acteurs de se situer par rapports auxmoyennes… et d’y réagir, le cas échéant. « C’est un outil essentiel pour les chefs d’établissement. S’ils constatent que leur taux deredoublement est supérieur à la moyenne, ils doivent légitimement s’inquiéter et tenter de trouver des ajustements pour y remédier», souligne MartineHerphelin, directrice générale adjointe au Service général de pilotage du système éducatif de la Communauté française.

Cette année, trente-deux indicateurs sont détaillés. Le « coût de la scolarité à la charge de la Communauté française », les«implantations et les effectifs scolaires en discrimination positive », les « changements d’établissement dans l’enseignement ordinaire de plein exercice »ou encore le « flux des élèves dans l’enseignement spécialisé », font partie des nouveautés. L’estimation du coût du redoublement estsans doute le chiffre qui a fait et fera le plus parler de lui : il a pesé pour près de 335 millions d’euros pour l’année 2005-2006. De quoi s’interroger sur unedépense dont la pertinence est sujette à caution dans le chef même de la ministre-présidente. « Toutes les études tendent à prouver que le redoublementest une pratique qui n’atteint pas ses objectifs, notamment en termes d’acquisition des socles de compétences. Il serait préférable d’investir cette somme dansune politique de remédiation », a commenté Marie Arena. Tout en précisant que « supprimer le redoublement immédiatement serait contre-productif tant que lesenseignants ne sont pas outillés pour mener une remédiation efficace ».

Un point de vue que partage l’Aped2, l’Appel pour une école démocratique. «On sait tous que ce n’est pas une bonne méthodepédagogique mais il y a une culture du redoublement qu’on ne peut pas effacer du jour au lendemain », estime Jean-Pierre Kerkhofs, président de l’association. Acontrario, la Fapeo3 se demande si ces 335 millions gâchés ne permettraient pas de mettre en place « une remédiation immédiate des difficultésscolaires, voire une révision complète du tronc commun ». Sans attendre un « changement de culture scolaire ». Les associations de parents insistent en outre pour quenotre système scolaire s’inspire de ce qui se fait ailleurs. « Ayons l’humilité de reconnaître que certains pays s’en sortent beaucoup mieux que nous, et sachonsnous inspirer des systèmes d’enseignement qui font que le redoublement n’existe pratiquement pas, la réussite est quasi-totale, et le niveau de compétences atteintpar les élèves est bien meilleur que le nôtre.» Une allusion à peine déguisée à l’enseignement finlandais, champion toutes catégories desenquêtes Pisa.

Le modèle est pourtant loin de convaincre les stratèges de l’enseignement en Communauté française. « Il faut nuancer le mythe finlandais. Les conditionsdans lesquelles sont réalisées les enquêtes Pisa leur sont plus favorables qu’à nous : on teste les savoirs à l’âge de 15 ans. Or, lesystème finlandais se base sur un enseignement obligatoire et performant jusqu’à 16 ans. Mais après l’âge de 16 ans, de nombreux jeunes quittentl’école, ce qui se révèle aussi problématique », argumente Martine Erphelin. Il n’empêche que les élèves de la Communauté flamande,eux, s’en sortent plutôt bien – en ce qui concerne les compétences en sciences du moins, sujet de l’enquête Pisa 2006 –, talonnant les Finlandais d’une place, maispersonne n’a songé à y faire allusion…

De plus en plus inégalitaire

Le rapport confirme également une tendance lourde : l’enseignement en Communauté française est foncièrement inégalitaire. La plupart des indicateursmontrent on ne peut plus clairement que le niveau socio-économique influence la trajectoire scolaire, en termes de réussite et de choix de filière. Autre constat alarmant : enmoyenne, un enfant sur cinq est en retard dans son parcours primaire et pratiquement un sur deux en secondaire, des chiffres à rapprocher également des données sur le milieusocio-économique. Rien ne paraît enrayer cette spirale infernale qui se marque encore plus clairement dès le début du secondaire. Ainsi, au niveau du premier degré,pratiquement un élève sur deux change d’école pour un établissement « moins réputé » – l’étude parlant pudiquementd’ « écoles accueillant un public moins favorisé socio-économiquement ». Le premier degré différencié3 a été misen place pour remédier à cet effet de « zapping scolaire » : les indicateurs de 2009 diront si la mesure a été efficace et en quelle proportion, mais il y afort à parier que ce ne sera pas suffisant pour contrarier l’inéluctable « ségrégation sociale » qui se dessine dès les premièresannées du secondaire. Devançant les critiques, la ministre a rappelé qu’il ne fallait pas s’attendre à des améliorations fulgurantes des ratios avantquelques années : « le contrat pour l’école s’est donné jusqu’à 2013 pour atteindre ses objectifs, voir les évolutions par rapport auxpratiques et aux résultats. »

Le leurre de l’égalité

Le constat de dualisation croissante de l’enseignement fait dire à Marie Arena qu’il faut mettre fin au fantasme du « un élève = un élève» qui ne permet pas de prendre en compte les difficultés particulières de certains enfants. Et de réaffirmer sa volonté de mettre sur la table un financementdifférencié. Une position saluée par l’Aped. Avec un bémol. «On partage évidemment cette proposition qui va dans le sens de l’enseignement endiscrimination positive, avec cet avantage que les écoles qui aujourd’hui n’at
teignent pas les seuils pour ressortir du D+, pourraient quand même voir leurs financementsaugmenter afin d’assurer un meilleur encadrement pour les élèves en difficulté. Mais si l’enveloppe budgétaire globale n’augmente pas, cela signifie quecertaines écoles verront leur budget raboté… Or, s’il existe des écoles moins mal loties que d’autres, je n’en connais aucune qui nage dansl’opulence au point d’accepter de renoncer à une partie de son financement », argumente Jean-Pierre Kerkhofs. Difficile de croire, en effet, qu’une telle mesure passerasans mal.

Inscriptions : les parents s’inquiètent

La Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel (Fapeo)4 a réagi vertement à une déclaration de Marie Arenainterrogée sur les moyens de résoudre le « problème des files » devant certaines écoles, le jour du début des inscriptions. Laministre-présidente avait précisé que ses services étudiaient diverses hypothèses, comme des inscriptions par Internet, par téléphone, ou via unformulaire, précisant que « toutes les pistes sont envisageables » afin de faire en sorte que « les choses se passent mieux ». La Fapeo a rejeté la solution« Internet » sans ambiguïté : « Qu’en est-il de ceux qui manquent de ressources matérielles, intellectuelles, financières pour rentrer dans cenouveau système ? Non, tout le monde n’a pas d’accès au fameux Internet, pour des raisons diverses ! Et oui, il y aura toujours des possibilités de pirater un telsystème, comme il y en avait de payer des étudiants pour faire la file à la place de certains parents ! L’objectif de mixité sociale est une fois de plus vidéde son sens ! » À l’outil informatique, l’association dit préférer le « support papier géré de façon équitable et transparente» et « sans obliger les familles à faire physiquement la file devant les écoles ». Mais cette proposition soulève aussi un inconvénient : commentdépartager les courriers qui risquent d’arriver tous le même jour ?

Le MR conteste l’analyse

« Les chiffres ne peuvent être interprétés dans le seul but de justifier une politique menée par la ministre, évitant dès lors de se poser lesquestions nécessaires pour le bien de notre enseignement », a fulminé le MR par la voix de Françoise Bertieaux, chef de groupe au Parlement de la Communautéfrançaise, suite à la présentation des indicateurs par la ministre Arena. Le parti bleu dénonce en outre l’« effet d’annonce », le rapport ayantété « communiqué à la presse bien avant d’être soumis au Parlement ». Outre la critique de principe, l’argumentaire réformateur sefonde sur les résultats en eux-mêmes et questionne l’interprétation qui peut en être donnée, jugeant qu’ «après quatre années depolitique ‘made in Arena’ et de contrat pour l’école, les indicateurs sont pourtant moins bons qu’avant», et mettant directement en cause la pertinence de la politiquemenée jusqu’à présent. Le MR enfonce le clou sur l’indicateur « redoublement et retard scolaire » : « dans l’ensemble, celadécroît jusqu’en 98-99 pour ensuite s’inverser, soit quand le décret missions de la ministre Onkelinx est entré en vigueur (01.09.1997) ».

Une analyse sans doute un peu caricaturale, mais pas fausse : pour les élèves de 3e année du secondaire ordinaire, par exemple, le taux de redoublement estpassé d’environ 15 % en 92-93 à 11 % en 96-97, avant de grimper à un peu plus de 19 % en 2005-2006. Mais pour ce qui concerne la chute significative des taux de redoublementen 1996-1997, le rapport des experts de la Communauté française propose une explication : elle « résulte vraisemblablement des grèves qui se sontdéroulées durant le premier semestre 1996 ». Vu sous cet angle, la courbe des retards scolaires donne plutôt l’impression d’une progression constante…à la hausse.

Au-delà de la guerre des chiffres, l’offensive MR s’attaque à la philosophie prônée par les socialistes en matière d’enseignement. «Depuis le début de la législature, Marie Arena refuse de considérer comme telle ‘l’intelligence de la main’. Ce refus bloque d’ailleurs depuis quatre ansla revalorisation et la modernisation des filières techniques et professionnelles, préférant tout miser sur le général (…). Ce n’est que quand toutesles possibilités ont été épuisées qu’une orientation vers le technique et le professionnel peut alors s’envisager. Comment cette orientation peut-elledonc encore être vécue comme positive par l’élève ? » Une critique qui a déjà été soulevée par certains professeurs defilières professionnelles et techniques, estimant que le 1er degré différencié ne faisait qu’accroître la démotivation des enfantsdésireux de passer plus rapidement dans des filières « pratiques ». Mais curieusement, il est tout de même un point – et de taille ! – sur lequel toutesles parties semblent être d’accord : le financement différencié par élève. À une nuance près, de taille aussi… : le MR exige aupréalable la suppression immédiate du décret Inscriptions qui, selon lui, viserait plus à « humilier les parents dits favorisés » qu’àsoutenir la mixité sociale dans les écoles. Ambiance.

1. Le rapport est téléchargeable sur www.enseignement.be. Pour construire les indicateurs, un groupe de projetdénommé « Piste » a été mis en place conjointement par l’Administration de la Communauté française et par l’Etnic. Il supervise uneéquipe mixte chargée de produire les indicateurs ; elle est composée essentiellement de membres du personnel du Service général du Pilotage du systèmeéducatif et du Service des statistiques de l’Etnic.
2. Appel pour une école démocratique :
– adresse : av. des Volontaires, 103 à 1160 Bruxelles
– tél. : 02 735 21 29
– site : www.ecoledemocratique.org
3. Le premier degré différencié a été instauré pour permettre aux élèves d’atteindre tous, autant que possible, le même niveau s
colaireen début de parcours secondaire.
4. Fapeo asbl :
– adresse : av. du Onze Novembre, 57 à 1040 Bruxelles
– tél. : 02 527 25 75
– site : www.fapeo.be

aurore_dhaeyer

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