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Samio, une réponse innovante à la délinquance

Focus sur les sections d’accompagnement, de mobilisation intensifs et d’observation (Samio). Une alternative au placement de jeunes délinquants en IPPJ.

21-10-2011 Alter Échos n° 325

Les sections d’accompagnement, de mobilisation intensifs et d’observation (Samio) sont une alternative au placement de jeunes délinquants en IPPJ. Cet accompagnement dans le milieu de viedes jeunes existe depuis six mois. Rencontre dans l’une des trois sections, à Marche-en-Famenne.

« Un suivi par la Samio n’est pas volontaire, le jeune doit se plier à la mesure », précise d’emblée Chritel Wilput, coordinateur de la section àMarche-en-Famenne1. Si le système en est encore à ses premiers pas, l’équipe de la Samio semble savoir où elle va. « Lors de l’envoi de la demandepar le juge, nous avons 24 heures pour répondre. L’idée de la Samio, c’est bien de proposer une réaction rapide à un fait de délinquance. Cela fonctionne bien, lemécanisme est rodé », affirme le coordinateur.

A Marche-en-Famenne, ce service couvre huit arrondissements judiciaires. Lancée au mois d’avril, cette section n’a pour l’instant suivi que vingt personnes, alors qu’elle a unecapacité de trente-six prises en charge simultanées.

Lorsque la décision d’un suivi intensif est confirmée, le travail des éducateurs commence. Il s’agit d’abord d’observer, de prendre les premiers contacts avec le jeune et sonentourage, son réseau social. L’éducatrice veille à bien expliquer dans quoi le mineur se trouve embarqué. Anne-Sophie Bock, intervenante éducative, détailleces premiers contacts : « On rappelle au jeune les conditions que le juge lui a demandé de respecter. Mais surtout, on lui explique comment la Samio va lui venir en aide pourrespecter ces conditions. Nous faisons un état des lieux des forces et des faiblesses. L’objectif est de ne pas rendre le jeune dépendant de notre service, mais de voir qui, dans sonentourage, serait susceptible de l’aider à être autonome. » Pendant le premier mois, l’idée est de débroussailler la situation avant de retourner voir le jugepour tracer les grandes lignes d’un projet. Ensuite, le travail avec le jeune est approfondi. « Nous allons voir où il vit et avec qui, ce qui pose problème dans sa situationmais aussi ce qui est positif. Si nous constatons un gros problème entre le jeune et ses parents, nous cherchons par exemple quelqu’un dans la famille qui pourrait servir desoupape », dit Anne-Sophie Bock. Le nombre de rencontres hebdomadaires est variable. Il y en a généralement deux à trois par semaine, soit entête-à-tête, soit avec la famille, avec l’entourage ou avec le personnel de l’école. Une présence intensive dans le milieu de vie du jeune qui pourrait êtreconsidérée comme intrusive, l’éducatrice ne le nie pas : « J’ai ressenti beaucoup de méfiance. Les jeunes et leur famille attendent de voir ce qu’on va faire.Il faut arriver à faire accepter l’intervention malgré le côté intrusif. Le but est qu’ils comprennent qu’on cherche une solution ensemble. »

L’essentiel des Samio

Dans la réforme de la loi du 8 avril 1965 sur la protection de la jeunesse menée en 2006, le principe d’un encadrement intensif individualisé a étémentionné à l’article 37 alinéa 2, paragraphe 3. Il s’agit d’une des alternatives au placement en IPPJ pensées par le législateur pour répondre à desfaits qualifiés d’infractions, donc des faits de délinquance.

Les Sections d’accompagnement, de mobilisation et d’observation (Samio) ont été lancées cette année par la ministre de l’Aide à la jeunesse, Evelyne Huytebroeck(Ecolo).

Quelques éléments-clés

Trois Samio ont été créées au sein de services de protection judiciaire (SPJ), à Mons, Marche-en-Famenne et Bruxelles. Les directeurs de l’Aide à lajeunesse de ces arrondissements sont à la tête de ces services. Chaque Samio est dotée d’un coordinateur. La Samio de Bruxelles compte dix intervenants éducatifs, ceux deMons et Marche en comptent huit.
Le nombre total de prises en charge simultanées s’élève à 117.

Public

Les Samio visent un public de jeunes de 14 à 18 ans ayant commis des faits qualifiés d’infractions qui, s’ils avaient été commis par des adultes, auraient aboutià une peine de prison de cinq à dix ans. Les faits doivent être suffisamment graves tels que des coups et blessures prémédités, par exemple.Caractéristique importante : il s’agit d’un public de potentiels récidivistes. D’autres éléments propres à chaque cas sont pris en considération par le jugepour décider d’un suivi par la Samio. Il peut s’agir de difficultés familiales ou de l’implication scolaire.

Mesures

Le juge de la jeunesse décide de la mesure après avoir demandé l’avis du directeur de l’Aide à la jeunesse de l’arrondissement.
Deux types de mesures peuvent être prises :
1. Observation et mobilisation intensive (OMI). Sur ordonnance, le juge peut décider d’avoir recours à la Samio pendant la phase dite « provisoire »,c’est-à-dire avant le jugement. Le suivi peut s’étendre sur une durée de trois mois, renouvelable une fois.
2. L’accompagnement intensif et l’encadrement individualisé (AEI). Décision sur jugement. Le suivi peut durer un an.

Objectifs et méthodologie

Cette mesure se veut « très contraignante ». Le jeune est suivi dans son milieu de vie mais doit respecter une série de conditions (qui peuvent concernerl’éducation, la formation, les heures de sortie, les fréquentations, etc.). Les éducateurs rencontrent régulièrement les jeunes qu’ils suivent et, le caséchéant, leur famille. Ils tentent de mobiliser le réseau social. « Augmenter le niveau de conscience concernant le sens et l’impact de l’actedélictueux » et « encourager à poser un acte réparateur » figurent parmi les objectifs des Samio. Les missions de l’éducateur sontd’observer, de contrôler et d’accompagner.

Comme dans tout travail social, la Samio compte établir un lien de confiance entre le jeune et l’éducateur pour atteindre les objectifs fixés par le juge. Mais commentcréer ce lien lorsque la mesure est contrainte et que la Samio exerce un contrôle assez poussé dans la vie du jeune ? Aux dires de Christel Wilput, « il arrive souventqu’on amène le juge à confier le contrôle de la consommation de drogue ou des fréquentations à la police. Nous sommes dans le contrôle mais pas dans larépression. Notre but est plutôt de donner les outils pour éviter que les faits de délinquance se reproduisent. » Tout cela prend du temps. L’éducateurpeut proposer des activités ludiques ou des balades qui permettent de créer du lien avec le jeune. L’occasion d’évoquer l’acte commis et les conséquences de cet acte, d’yréfléchir. Une des missions importantes de la Samio.

« Ils ont droit à l’erreur »

Parmi les
interlocuteurs privilégiés de la Samio, il y a l’école. Un suivi scolaire est en général une des conditions à respecter. « Onétablit un lien avec l’école, explique Anne-Sophie Bock. On accompagne et on contrôle. S’il n’y est pas allé, on lui demande pourquoi, on essaye de comprendre et de trouverune solution. » Même s’il sait que la menace existe, l’idée n’est pas d’envoyer le jeune en IPPJ au premier faux pas. « Il s’agit de délinquants avec desrisques de récidive. Un des fils rouges est qu’ils ont droit à l’erreur, précise l’éducatrice. Donc un fait, même relativement grave, ne va pas automatiquemententraîner la fin de la mesure. » Néanmoins, le juge peut décider en cours de route d’un placement de courte durée en IPPJ (quinze jours), pour marquer le coup,intervenir dans une situation de crise ou éviter une escalade. Pour Anne-Marie Verset, la directrice du SPJ de Marche, « si ce type de placements avait lieurégulièrement, il faudrait se poser des questions, la Samio ayant pour but d’être une alternative à l’IPPJ. »

L’équipe de la Samio est évidemment convaincue qu’il s’agit d’une bonne alternative aux placements en IPPJ, enfermement compris. Anne-Sophie Bock trouve « plusintéressant de travailler avec le milieu de vie que d’en retirer le jeune. » Quant à Christel Wilput, qui a travaillé en IPPJ, elle veut croire que « parmiles jeunes qui tiennent la distance, très peu récidivent ». Même si elle se refuse à toute analyse prématurée (la Samio n’en est qu’à sesbalbutiements), elle souligne les bénéfices qu’engrangent les jeunes grâce à un tel suivi : « Il y a une amélioration rapide du mode de vie. Moins dedécrochage scolaire, de meilleures fréquentations, moins d’oisiveté. C’est quand le mode de vie va mieux que les jeunes “délinquent” moins. » Anne-Marie Versetabonde en ce sens : « Travailler dans le milieu de vie apporte plus de résultats. Les mineurs placés fonctionnent souvent bien en IPPJ, mais dès la sortie, c’est commes’ils n’avaient rien appris. »

Cette mesure est donc une nouvelle corde à l’arc des juges de la jeunesse qui, s’ils se saisissent de l’outil, pourront affiner leurs réponses à la délinquancejuvénile. C’est ce que pense Christel Wilput : « Il n’y aura pas moins de jeunes en IPPJ grâce à la Samio. Mais ceux qui y seront placés seront à leurplace. Car j’y ai souvent rencontré des jeunes qui n’avaient rien à y faire. »

Jonathan et la Samio

Reportage aux côtés d’une éducatrice de la Samio.

L’encadrement intensif n’a pas d’heure. Lise, éducatrice, a rendez-vous avec Jonathan, jeune homme de 17 ans, et ses parents à leur domicile (les noms ont étémodifiés). Il est déjà tard dans cette petite bourgade rurale de Wallonie. Nous frappons à la porte, pile à l’heure. Quelques poignées de mainss’échangent et des regards en chien de faïence sont jetés. La tension est palpable dans cette maison à la décoration rustique. Un dessin animé passe àla télé, un des personnages affirme que « nous vivons sur une planète qui s’appelle la Terre ». Et quelque part sur cette Terre, Jonathan se débatdans un bourbier de problèmes personnels.

L’encadrement intensif en milieu de vie est encore en chantier. L’idée de donner du corps à ce dispositif en le décrivant via un reportage semblait, sur papier, la pluspertinente. Mais une fois sur le terrain, chez les principaux intéressés, dans leur intimité et malgré leur consentement, il n’y a plus vraiment d’évidence…

Ce qui est discuté lors de ces rendez-vous n’est pas anodin. On reparle de la décision du juge qui sanctionne un fait de délinquance, un fait qualifié d’infraction. Lesconditions à respecter dans le cadre de l’intervention de la Samio sont énumérées. Des conditions strictes. Ici, Jonathan doit en finir avec d’anciennesfréquentations (une liste d’une dizaine de noms est parcourue). Il doit, entre autres choses, faire du foot, aller à l’école, trouver un employeur pour la formation en alternanceet suivre une thérapie. A la moindre récidive, Jonathan ira droit en IPPJ. Ces discussions amènent inévitablement à évoquer la violence, les amis, lescuites, les rapports pour le moins complexes entre Jonathan et son père et d’autres sujets très intimes. Face à Jonathan qui se renfrogne, des mots durs sont employés,puis des portes claquent. L’hostilité règne.

Jonathan est mutique, ou presque. Il ne souhaite pas s’épancher, « je suis de mauvais poil parce que je suis de mauvais poil », dit-il, laconique. Le père seplaint de l’attitude de son fils et Lise tente de nouer un contact, d’établir un dialogue. Cela fait six mois qu’elle suit cette famille. Elle fait tout pour que Jonathan lui parle, pour qu’ilcomprenne les risques liés à son attitude. Ces dernières semaines, elle constatait de « réels progrès ». Lors de ces réunions, lepère, sa compagne et Jonathan discutaient. On imaginait des solutions pour rétablir la communication, pour lâcher du lest sur la discipline tout en limitant les excès. Laplupart des conditions étaient respectées. A présent, Lise constate un recul. Le dialogue est quasiment rompu. Parmi les pierres d’achoppement : le suivi d’une thérapie.Jonathan s’y refuse catégoriquement, affirmant même qu’il préférerait échouer en IPPJ plutôt que d’aller voir un psy.

Lise voit parfois Jonathan seule à seul, en semaine. A d’autres moment, elle le voit en famille, comme ce soir. Elle lui rappelle les conditions à respecter, elle explique, mais ellese place plus en médiatrice qu’en contrôleuse. Elle tente de pousser Jonathan et sa famille à trouver des compromis, à égale distance des uns et des autres. Ellerappelle à Jonathan que ses actes ont des conséquences. Le va-et-vient entre coercition possible (l’IPPJ) et encouragements est régulier. Le rôle de l’éducatrice estnotamment d’éviter les débordements et d’accepter que, parfois, Jonathan puisse transiger avec les règles pour qu’il respecte celles qui sont essentielles, notamment cellesliées à l’éducation. Elle doit faire preuve d’inventivité pour que Jonathan se conforme à ce qui lui est demandé. Elle lui propose, par exemple, den’assister qu’à trois séances avec un psychologue et même de l’accompagner lors de la première pour faire bonne figure devant le juge, mais avec l’espoir que lesméthodes du psychologue permettent d’accrocher le jeune homme.

Le père de Jonathan avoue qu’au début il avait trouvé la Samio assez intrusive, « mais maintenant on s’y est fait et on apprécie l’aide de madame qui apportebeaucoup de positif. On peut discuter, ça aide et ça évite l’IPPJ à Jonathan », dit-il. Nous quittons leur maison, dans la nuit fraîche d’octobre.Jonathan n’aura que peu parl&eac
ute ; mais au moins aura-t-il souri, une fois, à l’évocation de sa petite amie. Loin des problèmes domestiques, un peu d’espoir.

1. SPJ Marche-en-Famenne :
– adresse : rue rempart des Jésuites, 85 à 6900 Marche-en-Famenne
– tél : 084 31 17 35
– courriel : spj.marche@cfwb.be.

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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