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Emploi/formation

Quel avenir pour l'insertion socioprofessionnelle des migrants ?

Alter Échos n° 351 16 décembre 2012 Pierre Jassogne

La Belgique est le mauvais élève européen de l’insertion socioprofessionnelle des immigrés. En effet, aucun autre pays européen ne compte si peu d’immigrés au travail. Pour les acteurs de terrain, ce constat est le reflet des freins et des obstacles dans l’insertion sociale et professionnelle, laquelle était en débat à Namur, le 11 décembre dernier, avec les Centres Régionaux pour l’Intégration (CRI).

Au niveau de l’insertion socioprofessionnelle des migrants, un constat peu enviable s’impose : la Belgique est le seul pays européen où la moitié des immigrés ne travaille pas. Notre pays, et plus particulièrement la Wallonie, connaît des niveaux de chômage de la main-d’œuvre étrangère nettement plus élevés que les pays voisins, avec des différences de chômage entre nationaux et étrangers qui sont parmi les plus élevées en Europe.

« Par rapport à l’insertion socioprofessionnelle des immigrés en Belgique, l’Union européenne a invité la Belgique en juillet dernier à recentrer sa politique de soutien et d’activation sur ce groupe défavorisé. Juste un rappel, le taux d’emploi des Belges est de 67 %, il est seulement de 39 % pour les étrangers. Autre constat, 22 % des ménages immigrés vivent sous le seuil de pauvreté, c’est quatre fois plus que les ménages belges », déplore André Dewez de la Commission européenne.

D’ailleurs, dans le développement de cette politique d’insertion socioprofessionnelle, l’apport du Fonds social européen (FSE)[x]1[/x] fut déterminant. En effet, le FSE soutient les activités déployées dans les Centres Régionaux pour l’Intégration des personnes étrangères ou d’origine étrangère (CRI) de Wallonie pour l’accompagnement et l’orientation des migrants, le développement d’activités d’intégration, la promotion de la formation de personnes étrangères et du personnel des services s’adressant à ces personnes.

4 942 personnes accompagnées en deux ans

« Notre public est particulièrement fragilisé sur le marché de l’emploi. Notre tâche consiste alors à mener avec la personne un travail individualisé pour mieux la situer dans la société », explique Françoise Rondeau du CRI de La Louvière. « Sans le FSE, peu de projets auraient pu être mis en place. Notre travail d’accompagnement est essentiel, c’est un travail de première ligne pour l’insertion des migrants parce qu’on réalise avec eux un c.v., on les accompagne dans les démarches administratives et juridiques. Ce n’est pas qu’un profil unique de migration, mais c’est une histoire humaine qu’on rencontre à chaque fois et cela prend du temps », poursuit-elle.

Entre 2009 et 2011, 4 942 personnes ont été accompagnées par des projets soutenus par le FSE. Un public tout aussi important que diversifié entre les demandeurs d’asile, les travailleurs étrangers ou les sans-papiers : 84 % du public accompagné est âgé de 25 à 54 ans, soit l’âge d’être au travail. 65 % proviennent de pays tiers, tandis que 34 % proviennent de pays européens.
 
« Ce qu’on constate, c’est qu’il y a énormément de profils avec des différences de droits et de devoirs pour chaque personne que l’on rencontre dans les CRI. Il est très difficile de mettre une seule réalité derrière le terme migrant. Pour chacun, on doit mettre en place un accompagnement différencié dans l’activation à l’emploi », explique Sandra Gasparotto du CRI de Liège.

Mais de nombreux obstacles sont constatés au quotidien par les professionnels dans le cadre de l’insertion socioprofessionnelle des migrants en Belgique : la discrimination à l’embauche, l’apprentissage de la langue, des formations qualifiantes qui ne correspondent pas aux spécificités du public visé, des aspects juridiques comme la non-reconnaissance des diplômes, la difficulté de valoriser les acquis des migrants sur le marché de l’emploi, le manque de clarté administrative des documents nécessaires pour les permis de travail…

« Pour l’accès au travail ou à une formation professionnelle, les migrants rencontrent souvent les mêmes difficultés : c’est un public peu ou pas scolarisé et, quand les personnes sont qualifiées, se pose alors la question de la reconnaissance du diplôme chez nous. 40 % du public accompagné a un diplôme qui n’est pas reconnu en Belgique », poursuit Yamina Meziani du CRI de Liège. « Cette non-reconnaissance de leur formation est vécue comme une injustice. L’autre gros problème, c’est que la demande de cours en français par les migrants dépasse largement l’offre proposée en Wallonie. On doit mettre les candidats sur une liste d’attente. Pour beaucoup, le marché du travail est perçu aussi comme une nébuleuse à cause de ses lourdeurs administratives. Comment leur expliquer la différence entre un vendeur et un réassortisseur, un ouvrier ou un employé ? », souligne Emilie Jusniaux du CRI de Namur.

Beaucoup de migrants ne se sentent pas reconnus

A ces obstacles s’ajoute la difficulté aujourd’hui de trouver un emploi stable. Très souvent, les immigrés sont contraints de postuler soit pour des emplois sous-qualifiés, soit dans des secteurs précaires et plus vulnérables comme l’horeca, la construction ou les titres-services. Sans compter que le marché de l’emploi dépasse largement le cadre d’action et le niveau d’intervention des acteurs sociaux sur le terrain. « Il révèle et exacerbe les spécificités et les fragilités du public immigré. Notre travail, ce n’est pas de proposer un kit à l’emploi pour un public aussi différencié que le nôtre », insiste Pascale Vielvoye du CRI de Verviers.

« L’emploi, c’est la porte principale de l’insertion en Wallonie, mais s’il n’y a pas d’insertion sociale pour accompagner cette intégration vers l’emploi, notre travail ne sert à rien. Le risque, c’est de considérer seulement les immigrés comme des travailleurs, mais pas comme des citoyens », déplore Benoîte Dessicy du CRI de Namur. « Trop souvent, l’étranger doit être utile à la société, sans être à sa charge. Mais cette situation place les immigrés dans une situation complexe. S’inscrire dans une démarche d’activation, c’est un travail qui ne va pas de soi. Combien de fois n’ai-je pas entendu : je n’existe pas ici, je ne sers à rien. Beaucoup ne se sentent pas reconnus, certains doivent accepter d’être déclassés, de postuler pour des postes inférieurs à ceux qu’ils occupaient chez eux », ajoute Giusi Ferrante de l’Aide aux personnes déplacées (APD).

Un moyen de déjouer ces obstacles et de consolider les résultats dans l’insertion socioprofessionnelle, c’est sans conteste le travail en réseau avec différents partenaires du secteur associatif dans les domaines de l’intégration sociale, des institutions comme le Forem, les CPAS ou les communes, la collaboration avec des entreprises aussi. « Pour favoriser cette mise en réseau des services, les CRI effectuent un travail de relais vers les services, les opérateurs et les institutions adéquats, en transmettant aux membres du réseau les outils et les informations nécessaires pour renforcer l’accompagnement d’un public très éloigné de l’emploi, pour encourager les partenariats avec le secteur marchand ou encore pour susciter des projets visant à l’autocréation d’emploi », explique Philippe Volral du CRI de Charleroi.

Pour l’avenir, les acteurs de terrain souhaitent soutenir les actions existantes, augmenter l’offre de formation adaptée, décloisonner les secteurs marchand et non-marchand ou encore soutenir des initiatives-pilotes en matière de recrutement adapté aux différents publics-cibles.

 

1. Agence Fonds social européen :
– adresse : chaussée de Charleroi, 111 à 1060 Bruxelles
– site : http://www.fse.be

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