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Santé

Pierre Morath : « Se battre pour pouvoir courir, ça paraît fou »

20 mai 2016 Zoé Fauconnier

Être libre de courir, ce n’était pas le cas il y a 40 ans. Seulement autorisée dans les compétitions, la course à pied était vue comme un sport d’hystériques en dehors du stade. Free to run du réalisateur Pierre Morath, retrace l’histoire du droit de courir pour tout le monde. Ce récit s’inscrit dans le mouvement de mai 68 et a participé à l’émancipation de la femme.

Alter Échos : Le documentaire s’appelle Free to run. Pourquoi, à l’époque, la course à pied n’était-elle pas libre ?

Pierre Morath : La course a pied était réservée à l’élite. Faire du sport et en particulier courir, ça voulait dire être performant, pouvoir ramener des médailles à son équipe, à sa région, à son club. L’activité et son acceptation, en particulier pour les femmes, ont pris du temps. La compétition était considérée comme mauvaise pour la gente féminine car dangereuse pour la santé.

A.É. : Qu’est-ce qui vous a amené sur la piste de cet angle du « droit à la course » ?

P.M. : Moi-même qui suis un ancien athlète et historien du sport, j’ai découvert cet aspect de la course sur le tard, au début des années 2000. Je me suis rendu compte que la course à pied avait été pendant très longtemps « pas libre » alors que c’est un sport populaire et ouvert. La plupart des gens ne savaient pas qu’il avait fallut se battre pour le simple droit de courir. Cette histoire représente une sorte de miroir avec la révolution sociale de mai 68. J’ai été comblé par un récit extraordinaire, des personnages extraordinaires mais aussi par le côté visuel. J’adore l’aspect vintage des années 70 et je me suis dit qu’on pouvait marier ces archives des années 70 avec leurs propres couleurs et des archives sportives qui incarnent le mouvement, l’énergie, la transpiration, l’effort.

A.É. : Est-ce que l’interdiction est propre à la course à pied ? Qu’est-ce qui distingue la course à pied des autres sports ?

P.M. : Ce qui fait la spécificité de la course à pied, c’est la simplicité de ce geste. Cela paraît incroyable qu’on interdise de courir. Courir, c’est naturel, c’est la première chose qu’on fait quand on est enfant, c’est quelque chose de simple. On a tendance à comprendre le combat pour le droit de vote. Ca a permis à la société de s’ouvrir aux femmes, ça fait partie de la démocratie. Mais se battre pour le simple droit de courir, ça paraît fou. D’autant plus que la course à pied est devenue le sport populaire par excellence aujourd’hui.

Courir, c’est naturel, c’est la première chose qu’on fait quand on est enfant, c’est quelque chose de simple.

A.É. : En quoi la course à pied a participé à l’émancipation de tous et particulièrement de la femme ?

P.M. : Elle a participé à l’émancipation de tous car courir, c’est une liberté : tu peux courir n’importe quand, n’importe où, à n’importe quelle heure. La femme qui courait était très souvent mal vue. Pourtant, courir était plus simple que de faire du vélo ou de se dénuder pour aller dans une piscine. Ce sport a participé à l’émancipation des femmes comme d’autres choses : le droit de vote, le doit à l’avortement, etc. Par contre, je ne pense pas que la course à pied ait été un modèle. A partir des années 60, c’est un changement, un miroir qui peut s’appliquer dans le sport. Il signifie plus un symbole qu’un rôle moteur.

A.É. : Comment faites-vous le parallèle entre la course à pied et mai 68 ?

P.M. : La course à pied s’inscrit dans le mouvement de mai 68 parce qu’on assiste à la fois à une révolution du droit des femmes à courir mais aussi à l’éclosion d’une autre vision du corps dans le sport. Le corps n’apparaît plus comme un objet de performance mais comme un objet de plaisir, de sensation. C’est propre à la contre-culture de mai 68, comme l’ont été l’exploration de nouveaux territoires, l’exploration des drogues, etc.

Le corps n’apparaît plus comme un objet de performance mais comme un objet de plaisir, de sensation.

A.É. : En quoi le sport est-il le miroir de notre société ?

P.M. : J’ai réalisé plusieurs films où chaque sport met en parallèle une problématique. Le hockey sur glace montre un peu la métaphore du miroir du business entre management et employé. Dans mon deuxième film, j’aborde les problèmes de corruptions et de politique dans le foot. Free to run représente un miroir qui est bien plus direct. L’histoire de la course à pied s’inscrit dans une révolution. Elle est le reflet de ses idées.

A.É. : La course à pied est un sport individuel. Mais elle comporte aussi une dimension collective …

P.M. : Courir est un sport individuel parce qu’on est très tourné vers soi, vers ses accomplissements. C’est une manière d’améliorer l’estime de soi dans le regard des autres. On l’associe aussi à avoir bonne mine, à maigrir, à être en bonne santé. Mais la course est aussi devenue collective. Quand il y a 20.000 personnes qui se rassemblent pour courir un marathon, ça reflète le plaisir d’être ensemble et une peur d’être seul. Dans les années 80, les églises ont commencé à se vider le jour où il a commencé à y avoir des courses à pied. Le rassemblement du dimanche à l’église était important pour les gens. La course à pied est apparue comme une nouvelle forme de rassemblement.

A.É. : Aujourd’hui, est-ce que le sport, et particulièrement la course à pied, ne sont pas ramenés à l’image qu’on veut de soi, à quelque chose de superficiel ?

P.M. : Le film avance à travers cette réflexion. Il y a 40 ans, on était montré du doigt quand on courait et aujourd’hui on l’est quand on ne court pas. Ça veut dire qu’on doit suivre le politiquement correct, la force mentale de la société. Aujourd’hui, tout le monde va courir, tout le monde doit être grand, tout le monde doit être fin, tout le monde doit être performant. Effectivement, il y a quelque chose qui est un retour à une forme de superficialité.

Aujourd’hui, tout le monde va courir, tout le monde doit être grand, tout le monde doit être fin, tout le monde doit être performant.

A.É. : Dans le documentaire, vous faites le lien entre business et course à pied. Est-ce que la course à pied est dépassée par le business ?

P.M. : Je pense qu’aujourd’hui la course à pied est multidimensionnelle. On peut effectivement être pris et plongé dans le business en ayant les derniers équipements, en participant aux courses les plus chères. Mais on peut aussi aller courir avec des vieilles chaussures, un t-shirt tout troué et un short dans la nature. Ca, c’est aussi la course. Je pense que c’est majoritaire mais on en parle moins.

A.É. : Comment passe-t-on de coureur à réalisateur ?

P.M. : J’ai été un athlète de haut niveau qui avait des grandes ambitions. Je voulais aller aux jeux olympiques mais j’ai été blessé assez tôt. Ca a été très difficile pour moi de l’accepter. Et finalement, j’ai pu retrouver le même challenge avec le documentaire. Un film, ça représente un long parcours, c’est énormément de temps, de doutes, de remises en question, un petit peu comme la préparation d’une course.

A.É. : Aujourd’hui, sommes-nous libre de courir ?

P.M. : On est libre en apparence en tout cas. Les combats qu’il a fallu mener sont gagnés. Personne ne pense remettre en question la participation des femmes, la participation des personnes d’un certain âge, etc. En même temps, il y a une trace d’autre chose. On est esclave d’une frustration du beau, de la bonne santé, de la minceur, de la performance. Je pense que finalement la liberté peut être atteinte en trouvant son propre système de valeurs à travers sa course. Ce n’est pas évident. On est toujours influencé par la société, le politiquement correct mais à travers la course, on peut développer et trouver les valeurs qui sont les nôtres. Par ailleurs, je pense qu’il y a encore certains endroits dans le monde où les femmes n’ont pas le droit de se mettre en short ou en t-shirt. L’histoire continue à être entendue, vue, vécue. La course à pied peut toujours êtres un vecteur de libération.

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