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Paul Ariès : “Le système a rendu invisibles les milieux populaires”

Dans son dernier ouvrage intitulé «Ecologie et cultures populaires», le politologue Paul Ariès, fait état de la situation environnementale actuelle. Selon l’auteur français, les milieux populaires seraient les premiers acteurs à venir au secours de la planète. «Les gens du commun sont, par leurs modes de vie et leurs visions du monde, une chance exceptionnelle pour réussir la transition écologique et sociale».

15-05-2015

Dans son dernier ouvrage intitulé « Ecologie et cultures populaires », le politologue Paul Ariès fait état de la situation environnementale actuelle. Selon l’auteur français, les milieux populaires seraient les premiers acteurs à venir au secours de la planète. « Les gens du commun sont, par leurs modes de vie et leurs visions du monde, une chance exceptionnelle pour réussir la transition écologique et sociale », affirme l’auteur connu pour ses essais sur la décroissance et l’écologie politique. Tel est le constat principal de l’ouvrage allant à l’encontre des visions dominantes. Les potentialités écologiques des milieux populaires ne sont pas d’abord dues à leur impossibilité de consommer autant qu’ils le souhaiteraient faute de ressources financières suffisantes, mais grâce à leurs styles et choix de vie, selon Paul Aries. Son livre s’inscrit dans une logique d’ouverture faisant naître « quelques pistes pour nourrir la transition vers une société de justice sociale et écologique », écrit-il. Paul Ariès relativise la situation en affirmant que les efforts des milieux populaires restent toutefois insuffisants au regard des enjeux écologiques planétaires.

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A.É : Quel est le profil des personnes que vous regroupez sous ce terme « milieu populaire » ?

Paul Ariès : La difficulté c’est que nous n’avons plus de mots pour désigner les gens ordinaires. Dans notre société, les milieux populaires, ce sont toujours les autres, ceux d’en bas. On aime toujours les milieux populaires mais ceux d’avant et d’ailleurs, pas ceux d’ici et d’aujourd’hui. Les milieux populaires sont devenus des « sans-noms » qui s’opposent les uns aux autres : les salariés du privé contre ceux du public, ceux qui ont un emploi contre les chômeurs,… On parlait avant de prolétariat mais ce terme est usé et ne parle plus aux gens. Je n’ai donc pas cherché à partir d’une définition a priori mais à rassembler tous ceux qui partagent plus ou moins les mêmes modes de vie, styles de vie ou façons d’être.

A.É : Le constat d’une émission plus faible de gaz à effet de serre par les milieux populaires paraît évident. Pour autant, est-il récent ?

P.A. : Je démontre, chiffres officiels à l’appui, que tous les indicateurs prouvent que les milieux populaires ont un bien meilleur « budget carbone » en raison d’une moindre utilisation de la voiture ou de l’avion mais aussi parce qu’ils font durer plus longtemps leurs bien d’équipements. Et si les milieux populaires font bien mieux que les riches, ce n’est pas parce qu’ils manquent d’argent, mais parce qu’ils sont populaires. Jacques Séguéla disait que si à 50 ans, on n’a pas de Rolex, c’est qu’on a raté sa vie. J’ai plus de 50 ans et je n’ai pas de Rolex, non pas parce que je n’en ai pas les moyens mais parce que j’ai d’autres désirs. Je préfère gagner un ami que changer de voiture.

Cela dit, ce constat est en effet récent, du moins pour ce qui concerne les pays riches. Il y a deux raisons à cela. D’une part, nous avons trop accepté la définition que les enrichis se font des milieux populaires, y compris dans les milieux écolos. Une définition toujours négative, toujours en termes de manque. Les gens ordinaires ne sont pas des riches auxquels il ne manquerait que de l’argent. Ils ont une autre richesse. D’autre part, il y a la théorie de Thorstein Veblen qui considère que les rapports de classes se révèlent mus beaucoup plus par l’envie et l’imitation que par le conflit. Je suis convaincu que Veblen a foncièrement tort sur ce point car ce qui caractérise les milieux populaires d’hier et aujourd’hui, ce n’est pas d’abord de vouloir imiter les riches. Veblen ne voyait d’issue possible que dans une prise de conscience des ingénieurs et techniciens. Je considère, au contraire, que c’est au sein des milieux populaires que la justice écologique, sociale et politique s’invente.

A.É : « Les modes de vie populaires sont simplement rendus invisibles », affirmez-vous dans votre ouvrage. Pouvez-vous expliquer ?

P.A : Le système a rendu invisibles les milieux populaires, non pas tant les individus mais leurs rêves, leurs pensées, leurs façons de vivre ou de consommer,… Rimbaud disait déjà au 19ème Siècle qu’il fallait redevenir des voyants et c’était pour lui tout un projet politique. Aujourd’hui, il y a la même urgence : rendre visible l’invisible. Prendre conscience des autres façons de vivre qui caractérisent les milieux populaires. Nous devons pour cela nous défaire des mots-poisons comme la notion de couches moyennes alors que la tendance est à la démoyennisation de la société.

(…) seul le désir est révolutionnaire. Il faut que les gens se rendent compte qu’ils ont tout intérêt à changer, sans quoi rien n’évoluera.

A.É : A partir des années 70, il y a eu une prise de conscience de l’impact écologique du développement. Depuis lors, de nombreuses solutions ont été ébauchées et pourtant, les émissions de CO2 ne cessent d’augmenter. Pourquoi, selon vous, la situation ne s’améliore pas ?

P.A : La situation ne s’améliore pas pour deux raisons. D’une part, parce que nous ne croyons pas ce que nous savons et d’autre part, parce que savoir ne suffit pas pour agir. On ne changera rien en culpabilisant les gens et en appelant à la responsabilité. On ne peut changer qu’en donnant envie de changer. Deleuze disait, avec raison, que seul le désir est révolutionnaire. Il faut que les gens se rendent compte qu’ils ont tout intérêt à changer, sans quoi rien n’évoluera.

A.É : Que préconisez-vous pour sortir de cette crise écologique ?

P.A : La planète est bien assez riche pour permettre à sept milliards d’humains de vivre correctement. L’ONU dit qu’avec 30 milliards de dollars par an pendant 25 ans, on résoudrait le problème de la faim dans le monde et avec 80 milliards par an toujours pendant 25 ans, on réglerait la grande pauvreté. Ces 30 ou 80 milliards, on ne les trouve pas. Mais, le budget officiel de l’armement est de plus de 1500 milliards de dollars, celui du marketing de 800 milliards de dollars, les gaspillages alimentaires de 100 milliards de dollars,… Ce n’est pas un problème de moyens mais de choix de société. La transition écologique suppose de rompre avec la centralité du travail. Il s’agit donc d’imaginer une société libérée de la contrainte du travail et permettant un travail enfin libéré. Je suis partisan d’avancer vers une société de la gratuité du service public et je soutiens l’idée d’un revenu pour tous même sans emploi ainsi qu’un revenu maximal autorisé.

A.É : Au regard de la situation écologique actuelle, peut-on, selon vous, encore espérer un renversement de tendance ?

P.A : C’est la question fondamentale. La seule chose qui puisse me rendre encore optimiste, c’est justement cette capacité d’articuler un projet émancipateur et le « déjà là » des milieux populaires. Il faut marcher sur trois jambes : la justice sociale, la justice écologique et la justice politique.

 

En savoir plus

« Écologie et cultures populaires – Les modes de vie populaires au secours de la planète », Paul Ariès, Editions Utopia (Collection Décroissance), 12 x 20 cm, 240 pages, 10 €

Nastassja Rankovic

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