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Parc Astrid : la misère moins pénible en plein air ?

Dès la mi-mars, les autorités liégeoises ont rassemblé quelque 70 personnes sans abri au parc Astrid, sous tentes individuelles, brandissant la nécessité sanitaire d’un confinement en plein air. Un «encampement»(1) inédit dont les failles ont été rapidement pointées par les associations de terrain. À l’heure du déconfinement, l’inquiétude demeure quant au devenir de ces personnes fragilisées.

© Candela Sierra

Dès la mi-mars, les autorités liégeoises ont rassemblé quelque 70 personnes sans abri au parc Astrid, sous tentes individuelles, brandissant la nécessité sanitaire d’un confinement en plein air. Un « encampement »(1) inédit dont les failles ont été rapidement pointées par les associations de terrain. À l’heure du déconfinement, l’inquiétude demeure quant au devenir de ces personnes fragilisées.

Pendant les deux mois du confinement, on ne voyait qu’eux, place Saint-Lambert et alentour. Les SDF, les clodos, les tox, les bizarres, occupant seuls l’espace public déserté, comme un reflux des marges vers le centre, une métaphore étrange de la condition humaine à l’heure du retour au bercail, cette matrice redevenue idéale qui ne leur a pas toujours réussi, à eux. Violences reçues, rendues, manque d’amour, manque de pot. Les cocos avaient beau faire la manche, tout le monde payait désormais par carte. Il y avait celui-là, jambes croisées du matin au soir sur le même muret de la rue du Pont, qui demandait systématiquement « ça va ? », à quoi on répondait « ça va ? », à quoi il répondait « ça va ? » Le jeune blond de la rue Cathédrale, énervé par les filles « jolies mais pas gentilles » qui ne donnent jamais une pièce ni un sourire. Et puis Dudulle, l’infatigable vendeur de bics et de briquets, adepte de la chansonnette et relégué dès le début du printemps à tendre sa casquette derrière son masque chirurgical. « Je suis au parc Astrid », nous avait-il glissé devant le night-shop de la place du Marché, comme une preuve de sa bonne conduite.

L’argument sanitaire

Le parc Astrid, point de ralliement donc, adresse provisoire des sans-domicile. « Dès le début du confinement, les abris de nuit et les structures d’accueil ont fermé, en raison de l’impossibilité de maintenir la distanciation sociale mais aussi parce que les bénévoles sont pour la plupart âgés et donc à risque. Il fallait donc trouver une solution rapidement », raconte Frédérique Haleng, conseillère au cabinet du bourgmestre et coordinatrice du Collectif Astrid2020, qui regroupe la Ville de Liège, le CPAS, la Province et le Relais social. Quelques coups de fil plus tard, 70 tentes Quechua étaient distribuées, de même que des sacs de couchage, des couvertures et des matelas. Faute de place, certains SDF sont redirigés vers les coteaux de la Citadelle et vers la Chartreuse. « Certains gars ont aussi choisi de venir ici, à cause des problèmes d’insécurité et de stress au parc Astrid », commente Xavier Gillet, de l’asbl La CITÉ s’invente, située au pied des coteaux. Depuis quelques années déjà, un groupe d’une vingtaine de sans-abri s’est implanté ici, toléré par les pouvoirs publics. Une sorte de camp « off » dans le prolongement du cœur historique vanté pour son attractivité touristique.

Insécurité, froid – fin mars, il gèle encore certaines nuits –, manque d’hygiène : les associations s’inquiètent rapidement du choix d’un confinement en plein air, réclament un abri « en dur » : pourquoi pas les Halles des Foires de Coronmeuse, situées dans le prolongement du parc Astrid ? Début avril, le bourgmestre Willy Demeyer se justifie dans un courrier à leur adresse : « Cette solution (les tentes individuelles, NDLR) est encouragée et a été validée par des médecins référents en matière de pandémie et par des experts virologues […] En effet, je souhaite vous rendre attentifs aux déclarations de Marc Van Ranst, éminent virologue à la KUL sur la distance de propagation du virus. Il fait état d’une étude du MIT qui semblerait démontrer qu’en milieu confiné chaud et humide, le virus pourrait se propager jusqu’à 8 m. L’hypothèse d’une transmission par aérosol à plus grande distance que 1,5 m a déjà été évoquée par le non moins éminent virologue Marc Wathelet. » Le bâtiment des Halles des Foires sera donc réservé aux cas suspects (un seul SDF s’avérera positif mais tous seront finalement testés). Willy Demeyer avançait aussi ailleurs dans sa réponse qu’un bâtiment en dur aurait été une solution « plus simple à mettre en œuvre par les pouvoirs publics », tout en s’interrogeant sur « la capacité pour ces pouvoirs publics de disposer du personnel suffisant pour assurer l’encadrement dans la durée, y compris la nuit ».

« Ce n’est pas que les Liégeois n’acceptent pas l’existence de la précarité mais ils refusent certains comportements. » Frédérique Haleng, conseillère au cabinet du bourgmestre et coordinatrice du Collectif Astrid2020

Difficile donc de savoir si c’eût été plus ou moins facile, plus ou moins dangereux. « Si vous ne faites rien, on vous critique et, si vous faites quelque chose, on vous critique aussi », soupire Laurence Comminette, porte-parole du bourgmestre. Ce qui est certain, c’est qu’en suivant les avis de la science éminente, les autorités rassuraient du même coup les citoyens sur le devenir de cette population passée de trop visible à seule visible. « Liège a la réputation d’avoir beaucoup de SDF, commente Frédérique Haleng. Mais je peux vous assurer qu’ils ne sont pas plus nombreux qu’ailleurs. Seulement, ici, le cheminement commercial est condensé sur dix rues : il y a donc une grande visibilité de ces personnes. » Qui dérange, même en temps normal. « Ce n’est pas que les Liégeois n’acceptent pas l’existence de la précarité mais ils refusent certains comportements. Il y a un équilibre à trouver, il faut que la cohabitation dans l’espace public soit harmonieuse et non que les riverains se sentent exclus de cet espace par des personnes qui le ‘squattent’. »

Du luxe ?

Deux mois plus tard, en cette mi-mai, les petits matins restent frais au parc Astrid. Renfrognés dans leurs vestes, quelques hommes d’âge moyen sortent de leur igloo de toile verte pour venir chercher leur petit déjeuner, servi par des volontaires de la Croix-Rouge. Dans la file, le mètre cinquante est aléatoire et personne ne porte de masque. Les autres tentes demeurent obstinément fermées, éparpillées dans ce vaste espace qui accueille depuis plusieurs étés les festivaliers des Ardentes. À l’entrée, un trentenaire aux airs retors travaille sa charpente en soulevant des briques. Emmanuelle Defays, éducatrice et référente du jour, sourit. « Ils s’ennuient. Cela fait deux mois qu’ils sont ici et qu’on ne peut rien proposer comme activités, à cause des mesures de distanciation sociale. » À la porte du bâtiment où l’on prépare les repas, un type visiblement énervé tambourine. Emmanuelle Defays le recadre fermement. « Encore une histoire de couple… », commente-t-elle. Quelques femmes, minoritaires, campent aussi ici, souvent en compagnie de leur homme. « Tous les jours, il y a des disputes, ceux qui se séparent, ceux qui changent de tente, qui la déplacent plus loin, qui la revendent… De la prostitution ? Pas qu’on ait constaté mais c’est possible… Le soir, on n’est plus là, on ne sait pas ce qui se passe. » Au petit matin, il n’est pas rare de trouver des seringues dans l’herbe. Il faut imaginer que les dealers n’ont pas respecté tout à fait le confinement, pas plus que les citoyens bien intentionnés venus apporter à la nuit tombée des denrées supplémentaires, bienvenues en ces temps de ramadan.

Du côté des associations, si on reconnaît une « bonne entente » avec les autorités, on regrette cette manière de tirer la couverture à soi, cette autocongratulation permanente quant à la centralisation de la misère.

Frédérique Haleng en est persuadée : à l’heure du déconfinement, certains regretteront cette permissivité. « Dans une structure comme un abri de nuit, il leur interdit de boire ou de consommer. Ici, les règles sont beaucoup plus souples… » Faut-il pour autant croire, comme le mentionnait La Libre Belgique dans un reportage du 11 avril, que « les services offerts sur place sont presque du luxe pour les bénéficiaires, par rapport à la vie d’avant le coronavirus » ? L’affirmation fait bondir Charly Vetro, secrétaire de l’association Cœur SDF. Certes, les choses sont devenues « acceptables » grâce aux aménagements réclamés par les acteurs de terrain et consentis par la Ville. Mais de là à parler de luxe… « Au début, il n’y avait qu’une seule douche et un seul point d’eau côté rue, d’où ne coulait qu’un minuscule filet… Il n’y avait aucune possibilité de recharger son GSM alors qu’on sait le rôle crucial de l’échange d’informations pas SMS pour les personnes qui vivent à la rue. » Des batteries portables seront finalement fournies par Proximus, une deuxième douche installée par l’armée. Mais du côté des associations, si on reconnaît une « bonne entente » avec les autorités, on regrette cette manière de tirer la couverture à soi, cette autocongratulation permanente quant à la centralisation de la misère. Au téléphone, certaines ironisent sur ce « zoo » de SDF mais hésitent à parler en leur nom : leurs bâtiments appartiennent parfois à la Ville et ce n’est pas le moment de s’attirer des ennuis. Il faut continuer, plus que jamais.

Glissement

À l’Abri de jour de Liège situé rue Morinval à quelques pas du parc Astrid, on réalise en temps normal un accueil trois jours par semaine, avec la possibilité de prendre un repas gratuit sur place. « Depuis la mi-mars, on a mis en place un système ‘drive-in’ : tartines et potage à emporter, explique sa présidente, Nathalie Stepien. Nous avons distribué deux fois plus de repas que l’an dernier à la même époque. D’abord, parce que nous avions des personnes du parc Astrid – où seul un repas était distribué –, mais aussi parce que nous avons accueilli de nouvelles personnes qui ne s’en sortent plus. » Pour toute une frange de la population qui tenait par la débrouille (jobs d’appoints, économie informelle, solidarité familiale), le confinement a marqué un glissement soudain dans la pauvreté. « Une perte de revenus pendant presque trois mois, quand vous étiez déjà ‘limite’, c’est quelque chose qui a des répercussions à très long terme », s’inquiète Nathalie Stepien, qui se demande déjà comment répondre à ces besoins accrus avec des subsides identiques.

« Il y a une grande incertitude sur le devenir de ces personnes. Ma crainte est qu’en revenant dans l’espace public, elles soient encore vues davantage comme des pestiférés, des vecteurs de contamination, des rats. » Charly Vetro, secrétaire de l’association Cœur SDF.

Le 31 mai, les services du parc Astrid seront définitivement à l’arrêt. Les tentes, elles, devraient être tolérées au plus tard jusqu’à la fin juin, après quoi des travaux commenceront sur le site. Pour autant, peu d’associations pourront reprendre à plein régime, mesures de distanciation sociale obligent. « Il y a une grande incertitude sur le devenir de ces personnes, commente encore Charly Vetro. Ma crainte est qu’en revenant dans l’espace public, elles soient encore vues davantage comme des pestiférés, des vecteurs de contamination, des rats. La lecture sanitaire est une lecture effrayante : c’est comme si l’on ne s’inquiétait de la souffrance des autres que lorsque nous avons l’impression que notre propre sécurité est en danger. » Ennemi invisible et marges trop visibles : une même question d’aveuglement.

(1) « Encampment » est une notion utilisée par Barbara Harrell-Bond, la fondatrice du Centre d’études sur les réfugiés à l’Université d’Oxford. L’anthropologue français Michel Agier, spécialiste des conditions et lieux d’exil, l’a transposé en français pour mettre en évidence l’idée de la mise en camp, qui, au départ limitée aux situations d’urgence, est de plus en plus envisagée comme un processus de mise à l’écart des indésirables. Lire notamment Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Paris, Flammarion, 2008.

Julie Luong

Julie Luong

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