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« Notre but n’est pas de transformer coûte que coûte les indépendants en salariés »

Lancé par la CSC en mai 2019, «United Freelancers» entend défendre les intérêts des travailleurs autonomes. Un sacré basculement dans la pratique syndicale, qu’Alter Échos a décidé d’aborder avec Martin Willems, l’homme par qui tout cela est arrivé.

Lumberjacks at breakfast. Detail. The story of the forest. 1916.

Lancé par la CSC en mai 2019, « United Freelancers » entend défendre les intérêts des travailleurs autonomes. Un sacré basculement dans la pratique syndicale, qu’Alter Échos a décidé d’aborder avec Martin Willems, l’homme par qui tout cela est arrivé.

Alter Échos : À qui s’adresse « United Freelancers » ?

Martin Willems : United Freelancers vise à faire du syndicalisme avec tous les travailleurs qui sont sous statut de free-lance, d’indépendant, d’indépendant complémentaire, de stagiaire, ou sous la loi De Croo relative à l’économie collaborative. Il s’agit en quelque sorte de syndicalisme hors piste, mais de syndicalisme tout de même.

AÉ : On vous a reproché de ne pas faire du syndicalisme en bonne et due forme ?

MW : Certains nous ont dit que nous nous fourvoyions, que nous risquions de faire du syndicalisme de service, du syndicalisme individuel à destination de gens individualisés. Eh oui, parfois c’est peut-être la seule chose qu’on puisse faire. Mais ce n’est pas notre vocation. Nous faisons la même chose que pour les autres travailleurs : rétablir l’équilibre de la relation de travail en collectivisant le plus possible la problématique. Parce que c’est ça que nous faisons : nous nous adressons d’abord à ceux qui se trouvent dans une relation de travail déséquilibrée. Et ce n’est pas parce qu’on est indépendant que cela ne peut pas être le cas. Il existe beaucoup de travailleurs indépendants se trouvant dans une relation de travail déséquilibrée, c’est-à-dire qu’ils travaillent pour un ou quelques clients qui ont plus à dire sur les modalités de travail qu’eux.

AÉ : Comment collectivise-t-on des indépendants ?

MW : Les travailleurs qui viennent le plus vers nous sont ceux qui se trouvent dans un environnement de travail où il y a un collectif. En fait, aujourd’hui, l’évolution de la société fait que l’indépendant travaillant seul est de plus en plus rare. À titre d’exemple, si un journaliste indépendant à la RTBF vient nous voir pour un souci, il y a beaucoup de chances que d’autres membres de cette structure connaissent les mêmes difficultés. Notre travail est de les rassembler et d’aller voir la direction. Cela crée directement un autre rapport de négociation que si la personne est seule.

AÉ : Vous existez depuis mai 2019. Qu’est-ce qui a constitué le point de basculement menant à la création de United Freelancers ?

MW : Nous avons remarqué que se développaient, dans tous les secteurs, des formes de travail qui ne se situaient pas dans les formes traditionnelles qui encadrent les prestations de travail. Soit sous statut d’indépendant, sous des statuts un peu hybrides, je les ai déjà cités.

AÉ : On pense directement à l’économie de plateforme…

MW : Oui, et c’est là qu’on trouve les formes de précarité ou de mise au travail qui sont parmi les plus interpellantes. Mais je dirais que l’économie de plateforme ne constitue qu’une petite partie de ce phénomène et que pour certains la situation devrait être temporaire. À terme, les travailleurs de Deliveroo ou Uber Eats devront voir leurs relations de travail requalifiées en contrat de travail. Ils émargeront alors au syndicalisme classique, et plus à United Freelancers.

AÉ : Il n’y a pas que l’économie de plateforme alors ?

MW : Non, le phénomène est présent dans tous les secteurs. Il touche aussi et surtout des secteurs très traditionnels comme la construction, l’horeca, où il y a énormément de gens qui sont freelances. On peut être serveur dans un café et être indépendant. Il y a aussi les soins de santé, les hôpitaux, les kinés, les fonctions paramédicales. Tout le secteur des soins en fait. Et les professions comme journalistes, traducteurs, professeurs privés.

Ce que United Freelancers fait avec les travailleurs autonomes, c’est un peu recommencer ce que les syndicats ont réalisé au XIXe siècle.

AÉ : Comment analysez-vous ce basculement ?

MW : Dans la mythologie traditionnelle, l’indépendant, c’est le médecin, l’artisan, la profession libérale, la personne qui est libre d’elle-même. Ce devrait être le statut auquel on arrive in fine. Or aujourd’hui on a renversé la logique. Le contrat devient une sorte de Graal. On commence comme indépendant, avant de, peut-être un jour, obtenir un contrat qui devient une consécration. C’est absurde.

AÉ : Comment votre discours passe-t-il au sein de votre organisation syndicale ? Parce que, fédérer des indépendants, ce n’est pas forcément dans le logiciel des syndicats qui ont plutôt tendance à rassembler des personnes sous contrat, des salariés…

MW : Il y a des débats en interne qui existent, et qui ont toujours cours. Mais, en fait, si vous réfléchissez bien, quand les syndicats se sont créés, il n’y avait pas de contrat de travail. Nous avions un public composé uniquement de « freelance ». Il n’y avait rien. Tout ce qui fait le droit du travail, le contrat de travail, est une création, parce que nous nous sommes battus. Et donc finalement, ce que United Freelancers fait avec les travailleurs autonomes, c’est un peu recommencer ce que les syndicats ont réalisé au XIXe siècle. Oui, le mouvement ouvrier a sans doute très bien travaillé et a permis d’encadrer les relations de travail. Sauf que certains ont réussi depuis peu à sortir toute une population de cet encadrement. Et nous sommes restés à regarder cette population sans nous dire : « Mais comment se fait-il que toute une partie des travailleurs qui méritent cet encadrement y échappe et se fasse exploiter ? » Ne faudrait-il pas les ramener dans cet encadrement ?

AÉ : En les transformant en salariés ?

MW : La loi déterminant si vous êtes indépendant ou salarié établit des critères assez généraux et crée un flou assez important. Ce qui veut dire que, dans beaucoup de ces situations, ces gens vont rester indépendants, ils ne vont pas être requalifiés en salariés même si on portait tous les cas devant le tribunal. Même si, attention, notre objectif, dans un dossier, est aussi de voir s’il n’y aurait pas moyen d’obtenir cette requalification. Mais encore faut-il que la personne le veuille… Nous ne sommes pas contre l’appel à plus d’émancipation. Il y a une aspiration à l’autonomie qui me parle beaucoup. Notre but n’est pas de transformer coûte que coûte les indépendants en salariés, certainement pas. Notre but n’est pas de faire entrer tout le monde dans la subordination qu’implique le contrat de travail. Notre but, c’est de donner à nos membres les avantages que peuvent avoir les salariés, mais en restant indépendants s’ils le souhaitent.

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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