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Nicolas Ancion : « En matière de prévention, se poser des questions, c’est déjà un grand pas »

Après un premier projet collaboratif de lutte contre la cyberdépendance à destination des enfants de primaire, Infor-Drogues a sollicité une nouvelle fois Nicolas Ancion, un écrivain belge, pour mettre en place un second projet. Ce dernier a pris la forme d’un ouvrage ayant pour public cible les jeunes de 15 à 17 ans. Intitulé En mille morceaux, ce roman décrit le quotidien d’un groupe d’amis ayant développé plusieurs addictions telles que les jeux, Internet, l’alcool et la drogue.

08-05-2015

Après un premier projet collaboratif de lutte contre la cyberdépendance à destination des enfants de primaire, Infor-Drogues a sollicité une nouvelle fois Nicolas Ancion, un écrivain belge, pour mettre en place un second projet. Ce dernier a pris la forme d’un ouvrage ayant pour public cible les jeunes de 15 à 17 ans. Intitulé En mille morceaux, ce roman décrit le quotidien d’un groupe d’amis ayant développé plusieurs addictions telles que les jeux, Internet, l’alcool et la drogue. 

Ce récit, totalement imaginaire, dresse des portraits aux profils variés, ce qui permet de diversifier les situations et les prises de risque de chacun. Cela permet également, selon l’auteur, de coller au plus près de la réalité sans faire vivre trop de choses à un seul et même personnage. Et facilite, par ailleurs, l’identification du lecteur. Les personnages sont, dès le début du roman, confrontés au décès brutal d’une de leurs amies. La cause de la mort reste mystérieuse et chacun y va de sa propre explication. Cet électrochoc incitera alors les personnages à s’interroger sur leurs modes de vie, leurs pratiques et les prises de risque de chacun. Le roman se prolonge sur un site internet où l’on retrouve les mêmes personnages confrontés à de nouvelles situations et où des tests à réaliser en ligne sont proposés.

Alter Échos : Pour quelles raisons portez-vous un intérêt envers cette problématique des jeunes ?

Nicolas Ancion : L’adolescence est un moment de bouillonnement, où l’on est prêt à partir dans tous les sens. C’est une période cruciale pour un auteur, car c’est un moment où les personnages sont très libres. En même temps, les jeunes d’aujourd’hui n’étaient pas nés quand j’avais leur âge ni quand j’écrivais les romans que leurs professeurs leur donnent à lire en classe aujourd’hui. C’est important pour moi de garder un contact permanent avec les jeunes en général. Ils sont notre avenir. Ce sont leurs rêves et leurs colères qui changeront notre monde, en tout ou en partie.

A.É : Lors de la préparation du roman, y a-t-il eu un travail de terrain avec les jeunes ?

N.A : Je me suis effectivement rendu dans plusieurs écoles secondaires pour rencontrer des jeunes de 15 à 18 ans. Mais c’est un âge où ils ne parlent pas de tout aux adultes, c’était impossible de les faire parler à ce propos, surtout en présence des enseignants. Du coup, j’ai procédé autrement. Une fois le texte écrit, je l’ai fait lire à cinq classes de secondaire. Ils m’ont alors confié leurs visions du roman, ce qu’il fallait améliorer ou modifier afin d’être au plus proche de la réalité. Suite à leurs commentaires, j’ai réadapté mon texte. À partir du moment où ils ne pensaient plus parler d’eux, mais du roman, la dynamique a vraiment bien fonctionné. Au delà de ça, je suis entré en contact avec des professionnels de la question, notamment des équipes d’Infor-Drogues, des parents, des enseignants et j’y ai mêlé mon expérience.

A.É : Pourquoi avoir créé un site internet ?

N.A : Ce site permet aux adolescents de prolonger leur réflexion. De plus, il y a des liens bien placés qui dirigent le visiteur vers des outils pertinents. Si un jeune a un problème avec la drogue par exemple, il va s’intéresser au personnage de Franck et il tombera sur un site lui permettant de tester sa dépendance à la drogue. Ce site peut également, tout comme le livre, devenir un support pour les enseignants qui souhaiteraient faire vivre le roman en classe. Il s’agit là d’un outil de prévention des risques que les professeurs peuvent utiliser sans qu’ils soient forcément outillés ou qu’ils doivent suivre une formation car c’est un sujet difficile à aborder. Ce genre de support rassure les enseignants et leur permet donc de travailler sur des matières compliquées.

A.É : Pourquoi avoir adopté le point de vue des jeunes ?

N.A : Le point de vue des jeunes est le seul qui me paraissait intéressant. Celui des adultes, on l’a déjà entendu mille fois. L’objectif de cette initiative n’est pas de dire aux jeunes « ne touche pas à ça ». Cela n’aurait pas de sens, aujourd’hui ils touchent à tout. Il n’y a quasiment plus un adolescent de 16 ans qui n’a pas goûté à l’alcool. Le point de vue moral est très fréquent et présent dans notre société à travers des discours contre-productifs. J’estime que ce n’est pas en adressant des discours moralisateurs aux jeunes qu’ils vont prendre conscience de leur consommation et saisir l’intérêt de sortir d’une surconsommation. La fiction permet, grâce à de multiples points de vue, d’être plus nuancé.

A.É : Qu’est ce qui différencie votre roman des autres livres qui existent déjà en matière de prévention des risques pour les jeunes ?

N.A : De nombreux ouvrages sont basés sur le principe du témoignage. Ces témoignages ont tendance à dire « regardez comme ça va loin dans l’horreur ». Et cela a un côté moralisateur. Je ne suis pas dans la même logique. Le roman n’a pas pour intention de donner une ligne morale en disant ceci est bien ou mal. J’ai souhaité montrer une problématique. En matière de prévention, se poser des questions, c’est déjà un grand pas. En incitant les jeunes à se questionner, il y a une démarche philosophique et thérapeutique.

A.É : Pensez-vous que l’attitude des jeunes aujourd’hui est différente de celles des générations précédentes ?

N.A : Aujourd’hui, les réseaux numériques sont omniprésents dans la vie des adolescents et amplifient des phénomènes qui étaient là avant. De ce fait, les jeunes se retrouvent poussés dans leur retranchement : les défis qu’on se lance sans se connaître, l’image de soi que l’on donne sur les réseaux même à des inconnus, l’impression d’être en permanence au centre ou à la marge d’un groupe, l’illusion qu’un coup de baguette magique de la télé ou de Youtube va régler tous les problèmes qu’on n’assume pas. Les pulsions de la jeunesse, ses aspirations aussi, ont quelque chose d’éternel, mais leur incarnation varie du tout au tout d’une génération à l’autre. Regarder la télé aujourd’hui, par exemple, n’est même plus une activité en soi, c’est une activité qu’on ne fait plus qu’en même temps qu’une autre. Ils twittent, jouent aux jeux vidéos, skypent, voire les trois à la fois… plus la télé en bruit de fond. La télé est toujours là, mais elle n’a plus le même rôle qu’elle avait avant l’intrusion d’Internet et la démultiplication des écrans.

Nastassja Rankovic

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