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"Mejed Hamzaoui : "Le territoire ne peut apporter que des réponses limitées aux questions sociales""

Mejed Hamzaoui est chercheur en sociologie du travail et coordonnateur de la licence en sciences du travail à l’ULB. En septembre 2000, il défendait sa thèse de doctorat, donta été tiré un ouvrage qu’ont édité les presses de l’ULB juste avant l’été. Nous avons rencontré l’auteur1.

26-08-2002 Alter Échos n° 125

Mejed Hamzaoui est chercheur en sociologie du travail et coordonnateur de la licence en sciences du travail à l’ULB. En septembre 2000, il défendait sa thèse de doctorat, donta été tiré un ouvrage qu’ont édité les presses de l’ULB juste avant l’été. Nous avons rencontré l’auteur1.

Alter Échos – Vous avez étudié la territorialisation des politiques sociales comme « catégorie de l’action publique ». C’est-à-dire commecomposante de la décision politique, et non directement de l’action de terrain.

Mejed Hamzaoui – Ce qui m’intéressait au départ, c’est le glissement de la question de l’universalité et de la généralité de l’action del’État vers des territoires prédéterminés. Prenez les CPAS : on a dans les années 70 un modèle d’action publique universelle qui couvre tout le territoire.Mais depuis les années 80 et surtout 90, on voit les politiques de l’aide sociale et du chômage qui se territorialisent. On conçoit les problèmes sociaux comme étantliés au territoire, et on commence à parler de « quartiers en difficulté », etc. Ce faisant, ces politiques se mettent à exiger des contreparties aux droitssociaux qu’elles promeuvent pour les individus ou pour les groupes.

AE – Votre travail s’est donc focalisé sur un décorticage des décisions et des réglementations ?

MH – Je travaille en fait sur cette thématique depuis le début des années 90. Au départ, j’ai mené une série de travaux d’évaluation,d’accompagnement ou d’aide à la décision, commandités par le Fonds social européen ou les régions, sur les Zones d’initiative privilégiée, lesrégies de quartier, les politiques de lutte contre la pauvreté, les contrats de quartier, les missions locales, etc. Avec la thèse, il s’agissait de repartir de tout cela pourchercher les logiques sous-jacentes en se demandant s’il n’y a pas à tout cela un fond commun tant en termes d’idéologie que de méthodologies. À force de travailler avecdes acteurs de terrain, on est tout le temps confronté au même jargon sur le partenariat, la participation, l’expérimentation, etc. Je voulais rechercher là-dedans leséléments de rupture et de continuité des politiques sociales.

AE – Et quels sont les principaux éléments que vous relevez ?

MH – Il me semble qu’on peut suivre deux fils rouges. Le premier est celui de la construction de zones de statuts intermédiaires pour les individus et pour les organisations. On voitainsi sur ces 20 années une précarisation croissante des personnes qui se retrouvent sur des statuts intermédiaires entre la protection sociale et l’assistance sociale. Alorsqu’avant on se trouvait soit d’un côté soit de l’autre, des statuts comme l’activation de l’aide sociale ou le travail en agence locale pour l’emploi mélangent descaractéristiques des deux sphères. Il n’est plus rare de travailler, même à temps plein, tout en devant rester disponible sur le marché de l’emploi. C’est unerupture claire qui s’est installée dans l’organisation des institutions qui gèrent les politiques sociales. Comme en écho à cela, on voit une seconde discontinuitédans la création d’une nouvelle catégorie d’organisations « para ». Elles sont produites par et pour la territorialisation et sont para communales ou para institutionnelles.Leur statut n’est pas clair, contrairement p. ex. à celui d’un CPAS ou d’un bureau régional du Forem. Cela se marque surtout sur le plan de la continuité de leur action,marquée par l’incertitude, soit une forme de précarité.

AE – Vous avez aussi cherché du côté des modes de gestion de cette nouvelle génération d’organisations.

MH – C’est un second fil rouge. Du point de vue général, la territorialisation des problèmes sociaux contient un postulat qui voudrait que les nouvelles questionssociales soient à traiter par la proximité, qu’elles procèdent du territoire. On ne pose plus les questions sociales comme avait pu les amener le mouvement ouvrier, defaçon globale, liées à l’économie. Certes beaucoup se joue dans les « socialités primaires », les relations sociales directes entre les gens làoù ils vivent ensemble. Mais les problèmes sociaux ont leur origine ailleurs, notamment dans l’économie globale. L’action sociale territorialisée n’a qu’un potentiel deréponse très limité.

AE – Vous proposez même de la considérer comme une des formes prises par le décrochage du social vis-à-vis de l’économique, qui est une tendance historiquelourde.

MH – Prenons un exemple parlant comme la fermeture de Renault Vilvorde. C’est une décision économique qui n’a rien à voir avec le territoire. Mais au niveau belge, on vatenter de la résoudre comme un problème social local. C’est une confusion piégeante. De plus, la gestion de la territorialisation va se doter de catégories pourcaractériser les populations et individualiser les réponses. Mais à force de cibler, on produit de la stigmatisation, comme avec les contrats de sécurité. Et encorollaire, la territorialisation adopte un mode managerial inspiré de l’entreprise capitaliste, qui va miser sur la contractualisation et l’implication du public cible, et lentementdisqualifier d’autres méthodes d’intervention éprouvées comme le travail communautaire.

AE – Et au-delà du discours, quels sont les effets de ces modes de gestion ?

MH – Il y a un décalage clair qui s’installe avec la réalité. On dit par exemple que la nouvelle gestion est plus proche du terrain, mais on voit qu’en fait ce sont lescommunes, dont le fonctionnement ne change en rien, qui induisent et pilotent nombre de dispositifs, et demandent aux autres organisations de collaborer, dans ce que j’ai appelé le «partenariat obligé ».

AE – Mais en Belgique, est-ce que la territorialisation n’est pas liée à une dynamique politique particulière, la mise en place des pouvoirs régionaux, et mêmedu côté francophone la réoccupation par la sphère socialiste d’un champ social dominé par l’associatif d’obédience catholique ?

MH – C’est évident, et c’est même incarné par des figures clés comme Charles Picqué ou Jean-Claude Van Cauwenberghe. Deux registres de leur action sontà relever. D’abord le fait que face à une crise, chaque nouveau gouvernement – et donc a fortiori de nouvelles institutions – se donne des moyens pour rester en contact avecles lieux les plus défavorisés de la société, avec des dispositifs qui ont à la fois des fonctions de contrôle et de service. Et en second lieu, cette priseen charge des « oubliés de la croissance » se fait en utilisant des discours et des manières de fonctionner qui restent ancrés dans l’idéologienéolibérale. C’est particulièrement aigu avec l’accent mis sur l’indivi
dualisation du traitement des problèmes sociaux, qui comme la territorialisation, fait primer ledébat technique sur le débat politique.

AE – Est-ce que vous remettez en cause la territorialisation dans tous ses principes, ou seulement dans ses modalités ?

MH – La critique scientifique et politique porte sur les principes. On ne peut pas traiter les problèmes sociaux en les réduisant au territoire. Le lieu où se joue la« misère du monde » n’est pas celui où elle se résout. La territorialisation procède d’une vision pragmatique plus que d’un projet alternatif : on doit bienrépondre aux crises sociales, même en l’absence de politiques de diminution des inégalités… On ne sort pas du traitement social des risques sociaux et despauvretés.

AE – Au-delà de votre critique générale, est-ce que vous imaginez une territorialisation acceptable ?

MH – Si on définit le territoire à partir des questions techniques et de ce réductionnisme d’inspiration néolibérale, non. Mais si on part d’une autredéfinition du territoire comme une catégorie d’un débat politique qui le dépasse… C’est ce que portaient les mouvements sociaux des années 60 et 70, avec desprojets de société alternatifs. Or la territorialisation s’est passée sans débat de fond, sauf concernant les contrats de sécurité. Donc une condition estque le territoire passe par un débat politique local en profondeur.

AE – Vous avez des exemples à relever dans ce sens ?

MH – J’en donne l’un ou l’autre dans mon livre. Comme le Forum d’Herbeumont de 96 où avec les gens concernés, les stagiaires en insertion, on a structuré un débaten profondeur. Mais cela n’a pas dépassé le stade de l’expression. Autre exemple, la méthode de concertation avec les associations lancée dans le sillage du Rapportgénéral sur la pauvreté de 94. Ces deux exemples participent pleinement au système institutionnel et le poussent vers une perspective d’élaboration de politiques delutte contre la pauvreté et contre le chômage, à la recherche de nouveaux droits. Ce genre de choses était inimaginable il y a quelques années, y compris par lemonde associatif.

AE – C’est une précision importante : vous n’avez pas travaillé sur l’ensemble de la dynamique associative.

MH – En partant de la question de l’action publique, je n’ai pas abordé la territorialisation de l’action de l’ensemble du milieu associatif. Je l’aurais d’ailleurs fait avec d’autreshypothèses et d’autres conclusions. Au sens classique, les associations sont créées par des collectifs d’individus, au lieu d’émaner des élus locaux qui lescontrôlent. Or le jeu entre ces deux réalités me paraît assez inégal. Et c’est la seconde qui est le relais principal de la territorialisation des politiquessociales, et le lieu où le débat politique se transforme en débat technique.

1 Le travail social territorialisé, Mejed Hamzaoui, en librairie ou sur commande aux Éditions de l’ULB – tél. : 02 650 37 92 – fax : 02 650 37 94.

Thomas Lemaigre

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