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Les maisons de jeunes en quête d'une seconde jeunesse

Interview d’Antoinette Corongiu, directrice de la Fédération des maisons de jeunes de Belgique francophone, à l’occasion des soixante ans des maisons de jeunes.

23-01-2011 Alter Échos n° 308

A l’occasion des soixante ans des maisons de jeunes, Alter Echos a rencontré Antoinette Corongiu, directrice de la Fédération des maisons de jeunes de Belgiquefrancophone1 – qui compte 114 membres. Travail en réseau, participation des jeunes, plan jeunesse… tour d’horizon des enjeux d’un secteur victime« d’incohérence politique »

AE  : Vous avez célébré les soixante ans des maisons de jeunes. Pour marquer le coup, les trois Fédérations de maisons et centres de jeunes lancent unesérie d’événements, dont un concours de logo2. Est-ce un manque de visibilité du secteur qui a motivé cette initiative ?

Il y a un manque de visibilité vers le grand public et les autres acteurs associatifs et même politiques. L’image des maisons de jeunes (MJ) souffre d’une méconnaissance denotre projet. Beaucoup de stéréotypes sont véhiculés. Les gens se demandent ce que font les jeunes, on affirme parfois que les MJ sont des repaires de toxicomanes. Onréalise que même en 2011, un espace ouvert aux jeunes, cela reste suspect. Cela vient en grande partie d’un manque de communication. C’est vital de montrer le travail qui est fait, sinonle secteur court le risque de devenir peu à peu moribond puis à peine toléré.

AE  : Y a-t-il d’autres évènements prévus pour cet anniversaire ?

Nous allons organiser, avec les deux autres Fédérations, une table-tonde pour faire l’état des lieux du secteur et surtout nous interroger sur l’avenir. Il faut qu’àcette occasion, un débat ait lieu et que des pistes d’actions concrètes soient imaginées.

AE  : Vous attendez donc des politiques qu’ils prennent des positions concernant le secteur ?

Il faudrait que les responsables politiques s’organisent, se positionnent sur des enjeux jeunesse puis les Maisons de jeunes, en fonction de leurs missions verront si elles y répondent oupas. Ce qu’il faut éviter c’est une instrumentalisation des MJ. Quand on lit la Déclaration de politique communautaire, on voit par exemple que pour l’Enseignement, il estproposé des passerelles entre les écoles et les associations de jeunesse y compris les maisons de jeunes, notamment pour combler certains temps. L’instrumentalisation, c’est dire auxmaisons de jeunes « venez et calquez-vous sur notre manière de fonctionner », la collaboration c’est dire « venez et nous allons construire ensemble desprojets pour les jeunes ». Nous ne souhaitons pas combler ce que ne fait pas l’école.

AE : Pourtant, un des enjeux du secteur est de participer à une approche transversale, car les problématiques jeunesse sont nombreuses et variées ?

Bien sûr, je suis convaincue que demain, le projet des maisons de jeunes ne peut plus se faire seul, mais il doit rester sur ses missions que sont la citoyenneté, l’expressionsocioculturelle, l’expérimentation du vivre ensemble, le partage d’idées, voire l’expérimentation du conflit.

AE  : Certaines collaborations, notamment avec le monde de l’insertion socioprofessionnelle ont bel et bien eu lieu, où en sont-elles ? N’ont-elles pas créé destensions ?

Avec l’insertion socioprofessionnelle, comme avec la plupart des secteurs, je pense qu’il est possible de travailler ensemble, car la MJ doit être un levier pour le développement desjeunes. D’un autre côté, la MJ ne doit pas devenir une organisation d’insertion socioprofessionnelle. Elle peut par contre permettre aux jeunes d’acquérir des compétences,des « savoir-être » qui aident ensuite à l’insertion sur le marché du travail.

AE  : Et qu’en est-il des expériences concrètes de collaboration maisons de jeunes –insertion socioprofessionnelle (cf encadré) ?

En fonction de ses compétences (Jeunesse, formation), Marc Tarabella (PS) avait cherché des ponts et c’était intéressant. On lance alors ce projet qui rapproche lesecteur des Maisons de jeunes et celui de l’insertion socioprofessionnelle, avec de petites bourses de 1 000 euros. On se dit alors que ça peut être utile, car le rôle des MJc’est aussi d’informer, de relayer. Le projet commence, des collaborations se mettent en place. Au bout de deux ans, le gouvernement change et depuis, plus rien. Il y a un an, on ne savait pas cequ’allait devenir ce projet, aujourd’hui on ne sait toujours pas. On nous parle d’un « Plan jeunesse » alors que les responsables politiques n’arrivent même pas àsavoir ce qu’ils veulent pour ce type d’initiatives. C’est tout simplement irrespectueux du travail qui est mené  !

AE  : Vous dénoncez un manque de continuité ?

C’est surtout l’incohérence de la politique de Jeunesse que nous dénonçons. Le secteur Jeunesse est ballotté en fonction des législatures. Aujourd’hui, EvelyneHuytebroeck (Ecolo), qui est ministre de la Jeunesse, mais aussi de l’Aide à la jeunesse propose de faire des ponts entre ses domaines de compétence, et c’est légitime. On nouspropose de travailler à des projets avec l’Aide à la jeunesse pour participer à l’image positive des jeunes. Les projets sont lancés avec des bourses de 5 000 euros.Mais le jour où l’on revote et que la compétence « jeunesse » sera associée au sport, oubliera-t-on ces précédents projets ? La Jeunesse seretrouve par hasard avec la Formation, puis avec l’Aide à la jeunesse, puis demain elle reviendra dans les compétences du ministère de la Culture. Remarquez, vu les missions desmaisons de jeunes, le fait d’unir à nouveau Jeunesse et Culture serait peut-être plus cohérent, car nous travaillons à l’expression socioculturelle.

Collaborations maisons de jeunes et insertion socioprofessionnelle : le dossier sous la pile !

En 2009, le ministre de la Jeunesse en Communauté française et de la Formation en région Wallonne, Marc Tarabella lançait avec Jean-Claude Marcourt (PS), alors ministrede l’Emploi en Wallonie, un projet pilote de collaboration entre maisons de jeunes et secteur de l’insertion socioprofessionnelle (Voir Alter Echos n° 266 du 30 janvier 2009 :Les maisons de jeunes, solubles dans l’insertion  ?).

Objectifs du projet : créer des liens entre les deux secteurs, partager les informations, créer des collaborations concrètes qui favorisent l’insertion socioprofessionnelle desjeunes. Chaque projet concret recevait une petite bourse de 1 000 euros et trois personnes avaient été embauchées pour coordonner le tout. De 2009 à 2010, 62collaborations ont vu le jour.

Au mois de mars dernier, Alter Echos s’était fait le relais des interrogations des Fédérations de maisons de jeunes qui constataient le gel de ces projets, sans savoirsi ceux-ci allaient être prolongés ou, tout simplement, enterrés (Voir Alter Echos n° 291 du 14 mars 2010 : Collaboration
s en ballottage entre maisons de jeunes et ISP
). BernardMathieu, responsable des matières Jeunesse au cabinet de la ministre Evelyne Huytebroeck3, évoquait alors des « contacts » avec le cabinet du ministreAndré Antoine (CDH – Emploi, Région wallonne). Il insistait, tout comme ses confrères du ministère de l’Emploi, sur les « évaluations àvenir ».

Dix mois plus tard, le dossier est resté tout en bas de la pile. Car personne ne semble savoir si ce projet est évalué, s’il sera reconduit ou s’il disparaîtra, alorsmême que les structures qui y avaient participé avaient toutes souligné, à des degrés divers, les éléments positifs qui en ressortaient.

Bernard Mathieu, que nous avons recontacté avoue que « ça ne bouge pas beaucoup pour l’instant », pointant du doigt un cabinet Antoine « restétrès vague sur les évaluations ». Une rencontre entre les deux cabinets en octobre et depuis… plus rien. Selon lui, « Au cabinet Antoine, ils planchaient alorssur un dispositif de coordination des partenariats entre MJ et ISP, pour les conventions qui avaient vu le jour ». Aux yeux de Bernard Mathieu, la balle est dans le camp du ministreAndré Antoine, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires : « la Jeunesse ne peut pas investir ces crédits-là », nous affirme-t-il.

Quant au cabinet d’André Antoine, il reste bien silencieux.

AE  : Est-ce que l’idée d’un Plan pour la jeunesse, tel que proposé par la ministre Evelyne Huytebroeck pourrait correspondre à cette idée de cohérence ?

Ce que nous attendons d’un tel plan c’est une concertation globale et cohérente sur la jeunesse. Pour cela il faut une conférence interministérielle. C’est unélément essentiel afin de répondre aux questions qui concernent la Jeunesse, l’Emploi, le Logement, la Santé, etc. Depuis le mois de septembre, il y a eu deux ou troisréunions mais pas d’avancées significatives.

AE  : Avez-vous des moyens suffisants pour parvenir à vos fins, et donc contribuer à l’émancipation des jeunes ?

Les moyens, notamment en termes de personnel, c’est un enjeu majeur. Alors qu’on doit évoluer, diversifier nos savoirs, multiplier les collaborations, notre situation resteinchangée. Nous avons un agrément d’un équivalent temps plein par Maison de jeunes. Pour développer les missions des MJ il faut plus de personnel. Alors que des servicesd’aide en milieu ouvert – des AMO –, qui dépendent de l’Aide à la jeunesse, qui jouent un rôle préventif, ont trois équivalents temps plein.

AE : Est-ce d’ailleurs toujours évident, pour un jeune, de distinguer le travail d’une AMO du travail d’une MJ ?

Quand on est sur le terrain avec des AMO et que les travailleurs et donc les jeunes, n’ont pas une vision claire des missions de chacun, alors c’est assez grave. Le jeune, en MJ, n’est pasjugé pour ce qu’il a fait ou pour ce qu’il fera. En maison de jeunes, nous ne sommes pas dans le préventif, nous défendons un projet citoyen, mais attention, ce projet citoyen,en mobilisant les énergies des jeunes peut induire des effets de prévention. Concrètement, plusieurs maisons de jeunes travaillent avec des AMO chaque jour et bien souvent lesmissions de chacun sont claires.

AE : Avec certains professionnels, comme dans l’Aide à la jeunesse, qui soulignent la précarisation croissante de leur public, on peut penser que les maisons de jeunes sont ellesaussi confrontées à ces problématiques. Comment y répondez-vous ?

Face aux problèmes sociaux des jeunes, nos MJ doivent analyser, décoder et surtout construire des réseaux. Construire un réseau est essentiel car nos maisons de jeunesne sont pas là pour régler tous les problèmes ni répondre aux différentes crises que traverse la société.

AE : Pourtant, avec une société qui change, des jeunes qui changent, on pourrait imaginer des missions de maisons de jeunes qui changent aussi ?

Si on nous demande demain de faire du social, on consultera nos 114 membres. Mais je pense que cette hypothèse est peu probable, les membres sont très attachés à lamission d’émancipation et de développement de la citoyenneté. La Fédération est la garante des missions des MJ et ces missions n’ont pas à êtrequestionnées par les ministres, sinon nos missions changeraient au gré des problèmes du moment. C’est bien aux Maisons de jeunes de réfléchir à des projetsen fonction de ce qu’ils constatent.

AE  : Et quel est le constat des maisons de jeunes ?

Ce qu’on constate c’est que les jeunes, à travers leur engagement dans un projet, quel qu’il soit, modifient leur rapport à l’autre, leur vision du monde… Parfois, ilsse découvrent une vocation, une passion  ! Alors on sait qu’ils ont acquis des atouts pour leur vie d’adulte. Si sur trois cents jeunes qui passent en maison de jeune, cent cinquanted’entre eux peuvent vivre cette expérience de rencontre, de libre parole, de négociation, d’apprentissage… alors c’est gagné.

AE : Les jeunes eux-mêmes, ont-ils beaucoup changé ? Est-ce plus difficile aujourd’hui de les faire adhérer à des projets de participation ? On les dit souvent plusindividualistes, moins impliqués.

Ce n’est pas plus difficile aujourd’hui qu’hier. Néanmoins, certains modes de participation doivent être réinterrogés. Je me pose la question, par exemple, par rapportà l’obligation décrétale qui fait que les conseils d’administration des MJ doivent comprendre au moins un tiers de jeunes de moins de vingt-six ans. Est-ce que c’est çaqu’on considère aujourd’hui comme de la participation ? Les jeunes aujourd’hui s’engagent et s’impliquent de manière différente que les générationsprécédentes. Avec des techniques qu’on ne maîtrise pas forcément, à travers les réseaux sociaux par exemple qui sont aussi des formes de participation. Ilfaudrait aussi s’interroger sur ces nouveaux modes.

Une conférence interministérielle pour le « Plan jeunesse »

Un des plus gros chantiers qui attend Evelyne Huytebroeck, ministre de la Jeunesse, c’est le « Plan jeunesse ». Celui-ci se veut ambitieux. Un plan qui permettrait de tisserune vaste toile entre les compétences ministérielles (Emploi, Culture, Logement, Santé), avec au centre : les jeunes.

En septembre, nous relations les frictions entre le secteur jeunesse et leur ministre de tutelle. Problèmes de méthode, flou sur le budget, sur les objectifs du plan (Voir AlterEchos n° 301 du 17 septembre 2010 : « Plan jeunesse », premières frictions).
Quelques mois plus tard, quel est l’état d’avancement dudit plan ?

Selon Bernard Mathieu, responsable des matières jeunesse au cabinet d’Evelyne Huytebroeck, « la concertation avance ». Au mois de février, selon lui, des avissur la note d’intention du ministère devraient être émis par les commissions consultatives (Commission consul
tative des maisons de jeunes et Commission consultative desorganisations de jeunesse), qui d’ailleurs n’avaient pas été consultées dans un premier temps au grand dam des Organisations de jeunesse.

« Une note d’intention est donc sur la table qui a déjà bien évolué au contact des représentants du secteur », nous explique le conseillerde la ministre, « ensuite on soumettra le texte aux membres de la conférence interministérielle, qui se verra confier l’élaboration du plan »(Conférence interministérielle : structure de coopération permanente entre des ministres de divers niveaux de pouvoir, autour d’une thématique).

Cette conférence devrait formellement voir le jour ces prochains mois, même si pour l’instant, on ne connaît ni sa composition, ni son ampleur, ni son calendrier précis.Bernard Mathieu nous détaille les prochaines étapes : « Les travaux seront élaborés en deux temps. En février les ministres de la Communautéfrançaise se réunissent pour définir un règlement puis pour désigner les autres ministres. Une seconde réunion lancera la conférenceinterministérielle avec les ministres concernés de la région et du fédéral. »

1. Fédération des maisons de jeunes de Belgique francophone :
– adresse : place Saint-Christophe, 8 à 4000 Liège
– tél.  : 04 223 64 16
– site : www.fmjbf.org

2. Un site a été consacré aux soixante ans des maisons de jeunes : www.60ansmj.be
3. Cabinet d’Evelyne Huytebroeck, ministre de la Jeunesse :
– adresse : place Surlet De Choquier, 15-17 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 227 32 11
– site : http://evelyne.huytebroeck.be/

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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