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Migrations
Stéphane Deleersnijder

“Les esclaves du sud de l’Europe remplissent les marchés de Bruxelles, Paris et Berlin”

26 février 2016 Manon Legrand

Avec son spectacle Arance, le jeune metteur en scène napolitain Pietro Marullo aborde l’exploitation des migrants dans la cueillette des fruits en Italie du sud. Conviant art plastique, vidéo, danse et théâtre brut, le jeune metteur en scène livre un récit métaphorique de cet esclavage moderne. Rencontre.

On ne rentre pas par la porte habituelle dans la salle de spectacle mais par un couloir transformé en campement, on ne s’assied pas dans les gradins, mais en face, sur le plateau de jeu. Et quand le spectacle commence, un immense sac poubelle bouge sur la scène à la manière d’une vague et submerge le premier rang. Le ton est donné: Arance n’est pas un spectacle à regarder mais une expérience à traverser. Le point de départ du spectacle «Arance», oranges en italien, est l’exploitation des travailleurs saisonniers pour la plupart venus d’Afrique qui se tuent à la tâche dans les champs italiens, qui survivent dans des bidonvilles au milieu de nulle part, devant affronter le racisme et les injustices. Le metteur en scène et plasticien italien Pietro Marullo, qui a fait plusieurs visites dans ces camps de saisonniers du sud de l’Italie, a choisi la forme onirique pour traduire son ressenti, conviant art plastique, vidéo, danse et théâtre brut. Chaque “tableau” de cette création, qui remonte jusqu’à la naissance de l’agriculture, questionne ce système d’esclavagisme moderne et nous invite à réfléchir sur la place des mangeurs d’oranges et buveurs de jus de fruis pressé situés du “bon côté” du monde.  

Alter Échos: Arance est inspiré de faits réels et actuels. Quel a été l’élément déclencheur? 

Pietro Marullo: L’élément déclencheur du spectacle a été les révoltes en 2010 de travailleurs sans-papier dans le sud de l’Italie, dont je suis originaire. J’ai vu ces images à la télévision. Pour moi, un peu naïf à l’époque, c’était de la science-fiction de voir une révolte d’Africains en Calabre. Après ce choc médiatique, j’ai décidé de me rendre sur place pour mieux comprendre la situation. J’ai alors perçu l’amplitude du problème. J’ai découvert l’exploitation, les bidonvilles et des conditions de travail inimaginables. Sur place, c’est un véritable système d’exploitation qui est à l’œuvre. Des «médiateurs», sortes de contremaîtres agricoles au service des producteurs locaux, vont dans les bidonvilles, emmènent 10 personnes dans les champs et les ramènent le soir. Ils retirent ensuite de leur salaire de misère le prix du loyer, de la nourriture et de leurs déplacements.Tout est contrôlé par les maffias locales. En 2012, deux jeunes ont tiré à balles blanches sur des Noirs sur l’autoroute. Cela a déclenché de nouvelles révoltes. Et a donné le sous-titre de ce spectacle «Avoid shooting blacks».

A.É.: C’est ce système d’exploitation qui nous nourrit…

P.M.: Je me suis rendu compte que ces esclaves du sud de l’Europe permettaient de remplir les marchés de Bruxelles, de Paris et de Berlin.  Il faudrait d’ailleurs le dire au gouverneur de la province de Flandre-Occidentale qui a demandé de «ne pas nourrir les migrants» qu’en fait, ce sont eux qui nous nourrissent.Cet esclavagisme moderne est inhérent à notre système de production. Le spectacle interroge cette prédation accumulative, qui passe par l’exploitation de l’autre.  Les jeunes migrants qui travaillent dans les champs italiens sont souvent de jeunes paysans qui ont été contraints de quitter leur propre terre. En Afrique, les gens n’ont plus le droit de pêcher. Les pirogues de pêche servent aujourd’hui à faire venir les jeunes en Europe…

A.É.: Vous avez réalisé plusieurs voyages avec l’équipe du spectacle pour créer ce spectacle. Qu’avez-vous ressenti sur place?

P.M.: Au début, j’étais tendu. Les gens sont fatigués de voir des personnes qui les visitent. À force de retourner, ils t’accueillent. Nous avons été interviewés sur une radio mise sur pied par des jeunes dans le bidonville. Ils ont compris notre intention.

Stéphane Deleersnijder
Stéphane Deleersnijder

A.É.: Quel est l’état l’esprit de ces personnes rencontrées dans les bidonvilles ?

P.M.: Ils ont conscience d’être un problème sans solution. Ils sont imprégnés de mélancolie, mais aussi de joie et de l’espoir aussi. Je préfère le mot élan à espoir, il traduit cette volonté d’aller de l’avant qui anime les jeunes Africains. Je me suis d’ailleurs posé des questions sur le travail des associations. Parfois, je me dis qu’elles peuvent calmer le sentiment de révolte qui anime ces personnes dans les bidonvilles. Or, quelle autre réponse parfois que la révolte face à ce système inhumain?

A.É.: Le système est aux mains des mafias. Avez–vous reçu des menaces quand vous étiez sur place?

P.M.: En effet, même si nous n’avons pas eu de problème, témoigner de cette situation n’est pas toujours bienvenu. En 2011, la première grève des saisonniers a été lancée par un jeune Camerounais. Cette grève a débouché sur un procès qui rend la pratique du caporalato (c’est ainsi que l’on nomme ce système d’exploitation agricole à travers le rôle des médiateurs cités ci-dessous, NDLR) passible de sanction pénale. Mais ça ne change rien, trop d’intérêts sont en jeu. Il a écrit un livre sur cette expérience inédite et pour informer les migrants de leurs droits. Il a reçu des menaces des pouvoirs locaux…

A.É.: Vous avez privilégié la forme onirique au théâtre documentaire ou politique. Pour quelles raisons?

P.M.: Lors de mes visites là-bas, je me suis vite rendu compte que je ne voulais pas faire du théâtre documentaire, parce qu’il y en a déjà eu beaucoup de documentaires ou reportages sur le sujet, mais pas seulement. Je voulais transcender la question au moyen du langage plastique, avec la volonté d’intégrer le spectateur, qu’il puisse traverser le sentiment de la chose et non la réalité de la chose. Il n’y pas de chiffres, de statistiques, dans cette création. De nombreux reportages les donnent. Je ne voulais pas qu’on ressorte avec un sentiment d’impuissance, ou de compassion comme on peut parfois l’avoir avec la forme documentaire ou avec l’actualité. Au spectateur de se construire sa propre histoire, son message, de se poser ses questions.

A.É.: Le spectateur est amené à devenir « nomade »…

P.M.: Je qualifie tout mon projet de «nomade» car il parle de personnes qui le sont mais aussi parce que, par sa forme, il doit s’adapter aux lieux qui l’accueillent. J’ai eu envie que le public soit également mis dans une position de nomadisme. Voilà pourquoi il est assis sur le plateau, en face des gradins. Il prend place sur un espace qui ne lui est habituellement pas réservé. Je veux ainsi l’inviter à regarder la place vide où il est assis normalement. L’idée est qu’il bouge physiquement mais aussi mentalement.

Ticket suspendu

On connaissait le café suspendu, qui permet d’offrir un café à un client inconnu et dans le besoin. Pietro Marullo a élargi le concept au théâtre avec l’idée «d’ouvrir le théâtre à tous et de permettre au public de s’engager». L’idée: on paye son billet de théâtre et on y ajoute une somme d’argent libre. 5 euros pour le ticket complet. Ces tickets sont ensuite distribués à des associations dans le social: Croix Rouge, Petit Château, etc. Deux semaines après son lancement, Pietro Marullo se réjouit : «Ça marche, on a déjà une trentaine de tickets !».

Arance, Avoid shooting blacks, jusqu’au 5 mars au Théâtre Varia à Bruxelles. Infos : varia.be

Aller plus loin

Alter Échos a consacré un dossier complet au travail saisonnier : Travail saisonnier: le prix de l’exploitation, novembre 2014, par Cédric Vallet.

Lire aussi : L’exil à visage humain sur la scène du National, 22 janvier 2016, par Manon Legrand. 

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A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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