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Le centre de méthadone Start à Liège au cœur de la polémique

Des usagers du centre de distribution de méthadone Start, à Sainte-Walburge, crient au secours – parfois devant porte close. Le comité de quartier a… sa dose etréclame le déménagement du centre. L’hôtel de police Natalis dément les délits dans le quartier dénoncés par des membres du comité,et des habitants taxent celui-ci d’extrémisme. En 2006, 780 toxicomanes, sur près de 3 000 à Liège, ont bénéficié à Sainte-Walburge(quartier de Liège) de méthadone et 70 000 seringues ont été échangées. Quid de la réinsertion ? Seuls 8% des usagers de Start déclarenttravailler – parfois au noir ou ponctuellement. Le leitmotiv du centre ? « Pour s’en sortir, nous répond le directeur Philippe Bollette, il faut d’abord rester en vie.» Reportage.

20-04-2007 Alter Échos n° 227

Des usagers du centre de distribution de méthadone Start, à Sainte-Walburge, crient au secours – parfois devant porte close. Le comité de quartier a… sa dose etréclame le déménagement du centre. L’hôtel de police Natalis dément les délits dans le quartier dénoncés par des membres du comité,et des habitants taxent celui-ci d’extrémisme. En 2006, 780 toxicomanes, sur près de 3 000 à Liège, ont bénéficié à Sainte-Walburge(quartier de Liège) de méthadone et 70 000 seringues ont été échangées. Quid de la réinsertion ? Seuls 8 % des usagers de Start déclarenttravailler – parfois au noir ou ponctuellement. Le leitmotiv du centre ? « Pour s’en sortir, nous répond le directeur Philippe Bollette, il faut d’abord rester en vie.» Reportage.

Depuis le 12 mars, Michel Leguebe, 49 ans, dirige le commissariat de Sainte-Walburge1. Dernièrement, il était invité avec Dolorès Ries APS (agent deprévention et de sécurité), par le comité de quartier Faubourg Walburgis2. Le centre Start3, côté voirie au n° 22 rueMontagne-Sainte-Walburge pour la distribution de méthadone et les échanges de seringues, accueille quotidiennement quelque 70 toxicomanes, dont environ 40 usagers de méthadone,et 20 à 25 pour une consultation médicale.

Des riverains ont interpellé le commissaire sur « l’afflux et l’attroupement des drogués, le vol du numéro de ma porte en fer forgé, un cambriolagechez ma fille, des urines et des selles, des voitures et vitres brisées, les seringues éparpillées et les cris dans la rue… Quand vont-ils partir ? »

Polémique dans une « rue délétère »

La problématique de la toxicomanie à Liège « dépasse la compétence d’un commissariat de quartier, a logiquement répondu Michel Leguebe. Ilfaut former le 101 quand vous vous sentez menacés ». Cet automne, une expérience pilote de trois ans de distribution de diacétylmorphine (opiacé chimique) souscontrôle médical sera lancée à Liège pour 100 toxicomanes, tandis qu’un groupe témoin de 100 autres drogués recevra de la méthadone.

Reste que le fléau touche près de 3 000 Liégeois : 780 fréquentent le Start de Sainte-Walburge seul habilité à la distribution quotidienne sur place deméthadone, tandis que 400 se rendent au Fly Tox de Saint-Léonard et 500 au centre ville chez Alfa pour les ordonnances via officines. Des habitants de Sainte-Walburge redoutentl’adjonction au Start du centre de diacétylmorphine – à tort puisqu’un appel est lancé aux hôpitaux liégeois (cf. encadré). Des membres ducomité insistent toutefois : « Le 101 arrive une heure après l’appel. On les a mis dans notre rue (NDLR : en 1994) contre notre gré, on a peur de sortir, ils sonnentà notre porte la nuit pour demander de l’eau ou appeler une ambulance. Mais faites quelque chose ! »

Dans le quartier, des habitants ne cautionnent pas le comité : « C’est de l’extrémisme, nous ont dit certains, en s’insurgeant contre lesrécriminations. Les toxicomanes s’assoient et boivent une canette en face du centre en attendant l’heure d’ouverture. Va-t-on aussi interdire le rassemblement des jeunes ?» Marie-Anne Rosa, membre de Faubourg Walburgis, rétorque que « ces personnes n’habitent pas en face du Start. Elles ne vivent pas le quotidien des voisins directs».

Pourtant, tous ceux-ci ne se plaignent pas : « J’habite à côté, nous a dit un voisin du Start, non membre du comité. Il y a des frasques, mais je n’aijamais été menacé. C’est logique : les toxicomanes ne s’attaquent pas aux voisins de leur centre ». Le comité a toutefois… sa dose : « Nousperdons patience – jusqu’au jour où ce sera l’inévitable ».

La patronne depuis plus de 20 ans de la « Cafétéria des Anglais », en face du Start, n’a « jamais eu, nous dit-elle, un seul problème avec lestoxicomanes. Pourquoi ? Je les respecte et ils me respectent. Ils viennent de moins en moins boire un verre ici, je ne sais pas pourquoi. Parfois, ils s’assoupissent : ce n’est pas uncrime. Tantôt, un homme dormait sur le trottoir, puis il est parti ». Dans un logement à côté du bistrot, un couple attend un enfant, dans la crainte : «Pourquoi pas une surveillance accrue à l’heure de distribution ?, ont-ils demandé au nouveau commissaire. Pourquoi pas des poubelles pour les seringues ? De petites chosespeuvent-elles faire évoluer la situation ? ».

Dolorès Ries, APS, « croise souvent des toxicomanes. Ils me demandent où trouver une seringue. On n’a jamais été accrochés par l’und’entre eux ». Et de poursuivre : « On va passer plus fréquemment. On va alerter les éducateurs de rue. On est là pour ça ». Des riverains,sceptiques, ricanent qu’il n’y a « même plus un balayeur. On nous dit que la rue en pente se nettoie toute seule quand il pleut ».

Peu de délits – dans le quartier

L’ambiance dans la rue est effectivement délétère, au vu du témoignage d’une habitante : « J’ai peur : une droguée avec les dents en sanga sonné à ma porte durant la nuit pour demander des secours ». Une riveraine cautionne : « Aujourd’hui, on a peur d’ouvrir sa porte ! Mais j’aurais quandmême appelé les secours ». Non-assistance à personne en danger ? « Oui ! », s’insurge le directeur du Start, Philippe Bollette. Mais le centresubsidié par la Région et le fédéral, ouvert auparavant 24 heures sur 24 avec deux agents de nuit et deux lits d’urgence, est accessible depuis le 1eravril 2006 uniquement de 8 à 20 h « pour raisons budgétaires », nous dit-il.

Il ne nie pas les nuisances de voisinage « cris, look déplaisant ». Des toxicomanes (sans dents, signe distinctif) mendient au feu rouge plus bas que le Start « commepartout en ville », témoigne, sans s’émouvoir, une riveraine. Mais quid des délits dans le quartier dénoncés par des membres du comité ? «Ils commettent des délits, c’est évident, mais certainement pas dans le quartier, répond Philippe Bollette – simplement car ce n’est pas dans leurintérêt. C’est arrivé une fois il y a deux ans ». L’hôtel de police Natalis4 confirme catégoriquement : « Non, non, et non ! Lequartier n’est pas victime de vols surnuméraires. Vous pensez bien qu’il y a des études particulières et que nous sommes attentifs, vu qu’il s’agitd’une zone sensible ». Voilà qui est clair.

Mission « accomplie » : 34 ans

Des membres du comité de quartier se plaignent de seringues dans la rue. En face du Start, nous avons vu un bracelet d’hôpital et une petite bouteille « signée came» – une de trop, bien sûr. Selon la patronne du bistrot en face du centre, « il y a de moins en moins de seringues sur la voirie. Par contre, les escaliers au bas de la rue encomptent beaucoup ». Ce que le directeur du Start ne dément pas : « Je n’ai pas vu une seule seringue dans la rue depuis trois ans, mais il y en a dans les sites discretsproches ».

Les gobelets en plastique du Start et les canettes du night-shop (en face) sont jetés aux alentours, mais désormais, des usagers de méthadone, encadrés par unéducateur, récurent une portion de la rue, le jardin de la Région wallonne, et les sites « réputés » Favechamps et passage La Licorne du centrehospitalier psychiatrique jusqu’à la rue Pierreuse : « Parfois, témoigne le directeur, nous remplissons trois grands sacs de détritus, sans distinction entre déchetsdes drogués (dont bien sûr les seringues abandonnées dans les sites reculés) et des riverains. On sensibilise les toxicomanes à la propreté ».C’est pédagogique.

Le Start fonctionne avec 6 médecins, 2 infirmiers, 13 paramédicaux et 2 administratifs. En 2006, deux décès par overdose ont été à déplorer,contre « deux à trois par mois lors de l’ouverture », selon le directeur. Son credo ? « Pour s’en sortir, il faut rester vivant. Notre mission est d’abordde maintenir les drogués la tête hors de l’eau, d’éviter les overdoses, les hépatites et le HIV ». La mission décolle, via l’âge moyendu public Start : « 34 ans en 2007, comptabilise Philippe Bollette, contre 27 ans en 1995 ». Ils sont en vie – de plus en plus « vieux » ( !) – 34 ans. Comment ? Laréponse cingle : « Un shoot propre », répond le directeur. Le centre vise une relative santé du public via des consultations pour les plaies et abcès et desconseils « contre les dégâts collatéraux et pour ne pas se piquer n’importe où ».

Mais le public est polyaccro : 65 % héroïne… et cumul de méthadone (parfois clandestine !), 20 % alcool, 30 % cannabis, 43 % cocaïne… « La cokecoupée de rue, à ne pas confondre avec la cocaïne sélecte ponctuelle de boîte de nuit, est en recrudescence. Il n’y a pas de produit de substitution. On prescritdes tranquillisants contre la “descente de coke”. Nous avons proscrit les benzodiazépines car, à forte dose, l’effet est l’inverse de celui des calmants. »

Mission impossible : réinsertion

Quel est le profil des usagers ? 23 % sont demandeurs d’emplois, 23 % sans revenu (NDLR : dont certains illégaux), 23 % au CPAS, 17 % dépendent de la mutuelle, 6 % restent sansréponse… et 8 % travaillent (parfois au noir). Des toxicomanes vivent donc une vie presque « normale » – avec l’enfer de leur dépendance à la drogue oula méthadone. « Idéalement, la réinsertion est bien sûr notre but, explique le directeur. Mais c’est utopique pour la majorité, tant ils ontaccumulé d’échecs sociaux et scolaires. Le marché de l’emploi leur est inaccessible. ». Cinquante pour cent d’entre eux ont séjourné en prison etdeux tiers ont connu des ennuis judiciaires.

Combien s’en sortent ? « Il y a des rechutes partielles ou totales. Certains disent aux médecins qu’ils ne consomment plus, mais se présentent pour leséchanges de seringues : des statistiques sont donc très difficiles. » Le Start offre des aiguillages pour un emploi, « mais réinsérer tous les toxicomanes,assure-t-il, est impossible. »

Démolition dans deux ans

Le public Start habite pour 75 % à Liège-ville et pour 15 % en périphérie proche : Philippe Bollette balaie donc l’éventualité d’attrait detoute la province. Pour les nationalités, 511 Belges fréquentent le Start. Le centre est parfois confronté aux simulations de personnes en irrégularité pour ne pasquitter la Belgique : « Ils se disent toxicomanes. En cas de doute, nous demandons systématiquement une analyse d’urine. » C’est dur. Mais Start offre un accueil, unetasse de café, un bol de soupe, un local pour parler – et pour les éclats de voix. C’est humain. Pour des riverains, la cohabitation avec le centre ne l’est pas. PhilippeBollette réagit : « Des habitants parlent d’un toxicomane qui s’est incrusté dans un logement pour se cuire des frites. Oui, seulement, on nous ressert çachaque année à toutes les sauces (sic) pour faire déménager le Start ». Ce qui est d’ailleurs prévu : « Le bâtiment est voué àdémolition d’ici deux ans, affirme-t-il. Je ne sais pas où nous irons. Mais quel que soit le site, nous serons confrontés à des risques de nuisances, des peurs, despolémiques et des récriminations ».

Les Flamands ne veulent pas d’expériences avec l’héroïne à leurs portes

Distribuer de l’héroïne de façon médicalement assistée ? La chose se fait déjà de manière expérimentale dans plusieurs payseuropéens, mais en Flandre, les réactions tendent à être unanimement négatives. Dans Het Laatste Nieuws, le quotidien le plus lu du pays,l’éditorialiste Luc Van der Kelen s’est fendu d’un papier rageur très remarqué sous le titre “Junk City (bis)”. Il revenait une nouvelle fois sur le projet de « traitementassisté par diacétylmorphine » porté par la Ville de Liège et les ministres de la Justice et de la Santé publique. Un projet « expérimental» qui vise à comparer deux groupes de 100 toxicomanes lourds (plusieurs fois rétifs aux traitements existants) avec un suivi sociosanitaire complet et doublé deconsommation de méthadone pour l’un, de diacétylmorphine pour l’autre, l’héroïne « médicale » qui intervient dans la pharmacopée.

Dérapage ou solution ?

Pour l’éditorialiste flamand, le projet liégeois équivaut à “entretenir une assuétude à une drogue illégale dont les dealers et les usagersatterrissent partout ailleurs en prison. Cela revient à ce que les autorités baissent les bras dans la lutte contre la dépendance aux drogues et fournissent en outre unesubstance qui à terme causera de graves dégâts physiques au consommateur, si pas sa mort.” Il estime que “la base légale et éthique pour un tel projet est pour lemoins mince”. Pour lui, “on peut se demander si ce programme ne va pas induire à terme une augmentation de la consommation journalière des drogués. Ceux-ci sont certes soussurveillance mais rien ne les empêche de continuer à acheter de l’héroïne sur le marché libre. Beaucoup de consommateurs sont eux-mêmes dealers dans le but definancer leur dépendance. Vu que leurs clients sont eux-mêmes dépendants, ce petit commerce ne cessera probablement pas. Et puisque, du fait du projet, le “chiffre d’affaires” decertains dealers va diminuer, ceux-ci vont se mettre à chercher de nouveaux clients, probablement en leur proposant des prix plus bas. La rumeur se répandant dans la région,Liège va très vite avoir la réputation d’une junk city, très tolérante envers les toxicomanes, et cela ne tardera pas à se voir sur les places et dansles parcs.”

Du côté des partis flamands, le CD&V et Open VLD ont également réagi par la négative au projet liégeois. Pour le député libéralflamand Jacques Germeaux, qui est également médecin de profession, une telle mesure est “un pas trop grand par rapport à l’approche actuelle de notre système desanté”. Il pense que la ville de Liège n’est pas prête pour une telle expérience et que celle-ci aboutira “à un dérapage de notre politique de gestion desdrogues, plutôt qu’à offrir une quelconque solution”. Pour le CD&V, le président Jo Vandeurzen et le spécialiste justice du parti Tony Van Parys (qui futbrièvement ministre fédéral de la Justice) étaient déjà allés étudier le problème à Liège en juin 2006, àl’invitation du bourgmestre Willy Demeyer (PS), et ils ont réitéré les critiques formulées à cette occasion : celles-ci concernent notamment le coût du projet(estimé à quelque 20 000 euros par toxicomane par an). Pour eux, la solution réside plutôt dans des politiques de prévention plus efficaces.

D’après De Morgen, De Standaard et Het Laatste Nieuws

1. Police locale de Liège, commissariat de Sainte-Walburge,
contact : Michel Leguebe, commissaire en chef ,
rue Sainte-Walburge, 73 à 4000 Liège – tél. : 04 226 19 23 – fax : 04 224 04 51.
2. Comité de quartier Faubourg Walburgis, contact : Marc Defrenne, membre du bureau, rue Montagne-Sainte-Walburge,92 à 4000 Liège – tél. : 04 226 06 62 – courriel : faubourg.walburgis@netcourrier.com
3. Start, contact : Philippe Bollette, directeur, rue Montagne-Sainte-Walburge, 22 à Liège – tél. : 04 224 63 09 – fax : 04 224 63 07 – courriel : philippe.bollette@chp.be ou startadm01@chp.be
4. Hôtel de Police, rue Natalis, 62-64 à Liège – tél. : 04 349 57 11 –
fax : 04 224 57 17 – contact : Christian Beaupere, chef de corps.

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