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Santé
"On en a marre de voir des petits producteurs disparaître et des plus jeunes qui ont d’énormes difficultés à s’installer". (c)ML

«L’AFSCA adopte une politique d’hygiénisme à l’excès »

26 juin 2015 Manon Legrand

«L’AFSCA, ça suffit!» 17 organisations (1) de défense des petits producteurs ont organisé un rassemblement citoyen ce 25 juin devant le siège de l’AFSCA à Liège. Une petite centaine de personnes a répondu à l’appel. Elles entendaient réagir à l’arrêt de la production artisanale de fromage de Herve, suite à la découverte de bactéries de listeria, dangereuse chez la femme enceinte, les nourrissons et les seniors. José Munnix, l’un des deux derniers producteurs de fromage de Herve en Belgique n’était plus capable de supporter les frais pour se mettre aux normes de l’Agence alimentaire. Selon les organisateurs du rassemblement, l’affaire du fromage de Herve met en évidence les abus des contrôles de l’Agence alimentaire, non adaptés aux réalités des productions fermières et artisanales. Explications avec Serge Peereboom, président du Mouvement d’Action Paysanne, l’une des organisations à l’origine de ce rassemblement.

Alter Échos: La fermeture de l’exploitation de José Munnix fait grand bruit. Était-ce l’incident de trop pour les défenseurs des petits producteurs, dont le MAP, Mouvement d’Action Paysanne, fait partie ?

Serge Peereboom: C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Depuis sa création, l’AFSCA (en 2000,NDLR) a éliminé la moitié des transformateurs laitiers. L’AFSCA adopte une politique d’hygiénisme à l’excès. Elle impose des normes trop exigeantes qui nécessitent des investissements énormes. Les petits paysans, à l’instar de José Munnix, ne sont pas capables de s’adapter aux normes. Il y a évidemment eu d’autres cas avant José Munnix mais la fin de sa production de fromage de Herve a un grand retentissement car c’est tout un patrimoine qui disparaît. On en a marre de voir des petits producteurs disparaître et des plus jeunes qui ont d’énormes difficultés à s’installer.

Il y a évidemment eu d’autres cas avant José Munnix mais la fin de sa production de fromage de Herve a un grand retentissement car c’est tout un patrimoine qui disparaît.

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A.É.: La listeria est une bactérie dangereuse et potentiellement «tueuse». Un contrôle est donc nécessaire avant de mettre des produits sur le marché. D’ailleurs, l’AFSCA est née des suites de la crise de la dioxine. Quelles pistes avancez vous pour résoudre cette tension entre, d’une part, le respect du paysan et d’autre part, l’enjeu de santé publique?

S.P.: Jusqu’à présent, un certain pourcentage de listeria était autorisé mais l’AFSCA est passée à la tolérance zéro. Des chercheurs français de l’INRA (Institut national de recherche agronomique) l’ont étudié: une faible présence de listeria n’est pas dangereuse. Ce n’est qu’à partir d’un certain pourcentage qu’il faut réagir. De plus, dans le lait cru, la listeria est aux côtés de «contre-bactéries», ce qui n’est pas le cas pour les produits industriels. 

A.É.: Vous dénoncez donc une réglementation à deux vitesses de l’AFSCA qui pénalise les petits producteurs mais favorise l’agroalimentaire…

S.P.: L’AFSCA agit en menteur. C’est ridicule de s’en prendre aux petits producteurs. Ils devraient plutôt contrôler davantage l’industrie. Chaque fois qu’il y a un problème au niveau sanitaire, il trouve son origine dans l’industrie et ce sont les petits producteurs qui en payent le plus le prix. On l’a vu avec la dioxine. De plus, les amendes ou les sanctions administratives dans l’industrie ne sont pas plus élevées que pour les petits producteurs. De manière plus large, on peut aussi interroger la responsabilité des petits producteurs dans la santé publique. Il n’y a pas de lien entre les fromages de José Mummix et les cas mortels de listeriose, il faut le souligner! De plus, la listériose est infime par rapport aux cancers ou aux maladies cardiovasculaires, causées par la pollution, les pesticides ou l’alimentation industrielle. 

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Chaque fois qu’il y a un problème au niveau sanitaire, il trouve son origine dans l’industrie et ce sont les petits producteurs qui en payent le plus le prix. On l’a vu avec la dioxine.

 A.É.: La Belgique est-elle à la traîne par rapport à ses voisins européens en matière de sauvegarde de la petite production?

S.P.: L’AFSCA se défend toujours en disant qu’elle se réfère à des législations européennes. Or, elle a une marge de manœuvre pour adapter ses normes sanitaires aux productions fermières et artisanales. Nos voisins comme la France, l’Espagne, l’Autriche ont des législations bien plus souples qu’en Belgique à l’égard des petits producteurs. Il existe des peurs du côté de l’AFSCA, qui est responsable en cas d’empoisonnement. C’est aux décideurs politiques de reprendre les rênes. Et ça coince… Quand le ministre wallon en charge du Développement durable Carlo Di Antonio a osé dire qu’il fallait revenir à quelque chose de plus juste pour les petits producteurs, il s’est fait remettre en place par le fédéral.

A.É.: Quelles solutions concrètes proposez-vous pour aider les petits producteurs?

S.P.: On propose des solutions plus locales. Le MAP souhaite mettre en place le système participatif de garantie (SPG). Il s’agit d’un mécanisme international d’assurance de qualité et de reconnaissance du bio, sans recourir au label, difficile d’accès pour les petits producteurs. Ce système garantit la qualité des produits entre ceux qui mangent et ceux qui produisent, sur la base de participation et d’échange entre les acteurs concernés. En Bolivie, ce système a été mis en place par le gouvernement. Le SPG est un dispositif d’accompagnement du petit producteurs et pas de sanction comme l’AFSCA. Aujourd’hui, plusieurs fermes font des SPG expérimentales. Le but est de faire un SPG à l’échelle de la Wallonie, voire au niveau national.

A.É.: Comment ce dispositif se traduit-il concrètement?

S.P.: L’idée est d’effectuer une visite par an chez le producteur. Il s’agit d’une visite participative où les consommateurs et les producteurs discutent. Le consommateur peut se rendre compte des difficultés du producteur. Je vous cite l’exemple d’un producteur qui utilisait de l’eau de distribution pour ses cultures. Cela ne plaisait pas aux consommateurs en raison des polluants. Ils lui ont alors soumis l’idée de passer à l’eau de pluie et l’ont soutenu financièrement dans cette adaptation.

A.É.: Le ministre de tutelle de l’AFSCA, Willy Borsus a rencontré les producteurs. Il propose de créer une «cellule de référence au sein de l’AFSCA pour les petits producteurs». Son rôle tel que présenté actuellement sera de «répondre aux questions des producteurs-transformateurs par rapport au contrôle». Un espoir?

S.P.: Il est intéressant qu’on demande l’avis des concernés car pour l’instant on est invisible. L’AFSCA n’invite jamais le monde associatif paysan autour de la table. Il y a quelques années, elle organisait un symposium sur le circuit court. Nous n’étions pas conviés!

A.É.: La survie des petits producteurs est aussi de la responsabilité du citoyen, quand il vote et quand il fait ses achats…

S.P.: Quand on connaît celui qui nous nourrit, on ne va pas s’empoisonner, c’est logique. Le système nous échappe aujourd’hui. Il faut se le réapproprier, revenir à une taille humaine. Cela peut paraître utopique mais il est indispensable de revenir à des petites échelles de productions écologique. Olivier de Schutter, ancien rapporteur pour le droit à l’alimentation aux Nations unies, l’a déclaré à plusieurs reprises. 

Propos recueillis par Manon Legrand

(1) Acteurs des temps présents, Les Amis de la terre Belgique, Aquilone asbl, Barricade asbl, Beau-Mur asbl, D19-20 Pays de Herve, les Films de la Drève, Forum social du Pays de Herve, Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs (FUGEA), Inter-GAC de Liège (groupements d’achat collectifs), Mouvement d’action paysanne (MAP), Milcherzeuger Interessengemeinschaft (MIG), Mouvement politique des objecteurs de croissance (mpOC) Liège, Présence et action culturelles (PAC) Liège, Slow Food Liège, Tout Autre Chose Liège, asbl Vivre…

En savoir plus

Le prochain dossier d’Alter Echos sera consacré à l’agriculture. 

Pour patienter, lire ou relire :

L’interview d’Olivier de Schutter, “Le réalisme d’aujourd’hui, c’est de changer radicalement le cours de la société”, AE, 6 mars 2015. 

Paul Ariès: « Le système a rendu invisibles les milieux populaires », AE, 15 mai 2015.

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A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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