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La Région bruxelloise veut connaître ses “vieux” étrangers

Comment vieillit-on à Bruxelles lorsque l’on est d’origine étrangère ? Cette question, les autorités régionales aimeraient la résoudre, mais ce n’est passi facile. Car si l’on sait que sur les 260 000 personnes étrangères que compte Bruxelles, 20 000 ont plus de 65 ans (12 %), une part infime de celles-ci, et non chiffrée,fréquente les homes et autres centres d’accueil et de soin des personnes âgées. C’est précisément ce manque d’informations qu’Évelyne Huytebroeck et PascalSmet, ministres bruxellois en charge de l’Aide aux personnes, entendent combler.

22-09-2006 Alter Échos n° 215

Comment vieillit-on à Bruxelles lorsque l’on est d’origine étrangère ? Cette question, les autorités régionales aimeraient la résoudre, mais ce n’est passi facile. Car si l’on sait que sur les 260 000 personnes étrangères que compte Bruxelles, 20 000 ont plus de 65 ans (12 %), une part infime de celles-ci, et non chiffrée,fréquente les homes et autres centres d’accueil et de soin des personnes âgées. C’est précisément ce manque d’informations qu’Évelyne Huytebroeck et PascalSmet, ministres bruxellois en charge de l’Aide aux personnes, entendent combler.

L’idée a germé l’an dernier, “à un moment où beaucoup d’interrogations étaient soulevées quant au vieillissement de la population et à ladépendance”, explique Evelyne Huytebroeck. Et parmi elles, les problématiques propres aux personnes immigrées. Il s’agit donc à présent d’aller à “larencontre de leurs attentes”, en sensibilisant notamment les familles aux services disponibles à Bruxelles en matière de prise en charge de la dépendance.

Mais il faudra pour cela pénétrer les histoires familiales et comprendre également les différentes cultures pour évaluer les besoins de ces “vieilles” personnesimmigrées. Une certitude néanmoins : ces Italiens, Turcs, Marocains ou encore Espagnols, issus de la première et de la seconde génération d’immigrésappelés en Belgique à l’après-guerre, sont souvent plus fragiles que les autochtones, tant physiquement, de par la nature des métiers qu’ils exerçaient, quefinancièrement.
Et pour ces personnes, âgées de plus de 65 ans, “l’objectif n’est pas de les mettre à tout prix en maison de repos, mais de subvenir aux besoins des familles qui ne peuvent plusles prendre en charge”, poursuit la ministre. Plusieurs préalables à cela : prendre en compte le modèle culturel patriarcal de certaines communautés, consistant àmaintenir les “aînés” dans la maison familiale, et “travailler sur la culpabilité très forte des plus jeunes quand ils n’ont d’autre choix que, de placer leurs parents “,explique encore Eliane Deproost, du Centre pour l’égalité des chances.

Le volet culturel, donc, dans un premier temps. Yvette, de l’asbl bruxelloise “la Zaïroise et ses sœurs”, est elle aussi convaincue qu'”il est crucial de bien le connaître”. Pouravoir travaillé dans plusieurs services gériatriques hospitaliers, elle pense désormais que le modèle actuel de la prise en charge de la vieillesse n’est pasadapté, “ni aux femmes africaines qui se lavent plusieurs fois par jour ni aux autochtones qui sont souvent très mal traités”.

Reflet de la société

Histoires d’immigration ou pas, Yvette juge nécessaire l’amélioration de la formation des personnels soignants, ainsi que “l’apprentissage de la différence culturelle”. Uneformation d’autant plus importante que les personnes à faible pension placées par les CPAS “ne savent pas où elles vont atterrir”. Pour Jozef de Witte aussi, directeur du Centrepour l’égalité des chances, la sensibilisation aux différentes cultures doit faire partie intégrante de la formation du personnel. Mais “le volet culturel n’explique pastout” dans la faible présence des personnes étrangères en maisons de repos. Le critère économique joue lui aussi à plein. Hors CPAS, il faut en effet compterentre 1 000 et 3 000 euros par mois pour placer une personne âgée en centre ; sans compter le manque de place dans les homes bruxellois, “ceci dans un contexte de triplement de lapopulation âgée en 30 ans”…

Ces problèmes d’ordre socio-économique, Évelyne Huytebroeck1 ne les a pas éludés. Pour autant, si certains besoins propres aux personnesâgées immigrées venaient à être connus, “nous n’en sommes pas encore au stade de prévoir des budgets spécifiques”, le budget régional de l’Aideaux personnes étant par ailleurs l’un des plus faibles. Pour l’instant, ce ne sont donc que des réflexions que l’on souhaite amorcer à la Région. Parmi elles : s’inspirerdes modèles patriarcaux en créant, par exemple, des structures dites “kangourous”, où un couple et ses enfants partageraient une même maison avec des personnesâgées, “les premiers prenant en charge quotidiennement les seniors tant qu’ils le peuvent, les seconds faisant par exemple du baby-sitting…”.

Mais ces idées ne doivent pas occulter les problèmes plus généraux de la prise en charge de la dépendance en Région bruxelloise. Et parmi eux se posepeut-être avant tout celui du dialogue interculturel en Belgique, d’une part, et de la coordination entre les différents acteurs de la vieillesse, d’autre part, notamment entrel’hôpital et la maison de repos.

Pour Andrea Rea, sociologue (ULB), le cadre normatif qui préside aujourd’hui au placement de certaines personnes âgées est trop rigoureux et ne tient pas assez compte de laspécificité des personnes, de leurs habitudes alimentaires, de leurs loisirs, de leurs envies ou de leurs pratiques religieuses…” Et pour cela, il faut un personnel compétentet surtout davantage de personnel, ce qui pose à nouveau un problème”, ajoute Sophie Devuyst, du home Pachéco. Tel un miroir de la société, la relationimmigration-vieillesse pose également cette problématique, inverse : le travail souvent difficile du personnel soignant d’origine étrangère auprès des”Belgo-Belges”, qui refusent d’être soignés par lui… Là encore, tout reste à faire.

Témoignage

Dans ce centre de repos de CPAS bruxellois qui compte une dizaine de personnes d’origine étrangère, asiatique, marocaine ou russe, et de confessions diverses, le dialogue avec lesfamilles est devenu primordial lors de l’arrivée du résident, ceci “pour éviter des erreurs liées à la fréquente méconnaissance du personnel despratiques et préceptes respectifs”, explique Céline1, assistante sociale. Des erreurs, il y en a eu, oui, “comme de ne pas remettre le corps d’un défunt de religionjuive à sa famille dans le drap dans lequel il était mort”. Mais c’est justement “par ces erreurs que le personnel de l’établissement apprend à mieux connaître sesrésidants et à s’informer au plus tôt de leurs spécificités”. Cela implique d’ailleurs une organisation de tous les jours “comme ne pas oublier de faire donner lebain à un homme musulman par un soignant, et par une soignante quand il s’agit d’une femme”.

Une organisation pas toujours évidente pour le personnel qui se trouve par essence ” dans une logique d’institution” et doit ainsi introduire de la souplesse dans son fonctionnement, aussibien par rapport aux interdits alimentaires, aux heures de prière qu’aux rites funéraires… L’empirisme prévaut donc à défaut de formations “officielles”dispensées aux soignants… ou même d’informations. “Car le plus souvent, hormis via les familles, c’est sur internet que nous trouvons nos renseignements sur les attitudes àadopter”, poursuit l’assistante.

Autre source, précieuse elle aussi : le personnel multiculturel du centre, sans lequel le dialogue avec les résidants serait difficile. En toute fin de vie, par exemple, quand lesrésidants d’origine étrangère reviennent à leur langue maternelle. “On s’arrange ainsi pour avoir toujours dans notre établissement un membre qui parle lamême langue que le résidant. Ce n’est pas toujours aisé, car parfois c’est le cuisinier du centre que l’on appelle à la rescousse !”. Des moyens humains, il en faudrait biensûr davantage dans cet établissement de 153 résidants pour 100 administratifs et travailleurs, “mais pour l’instant, le système fonctionne tout de même bien”,poursuit Céline. Le plus urgent selon elle ? “Qu’une vraie réflexion s’amorce sur le sujet car l’on sait que l’on accueillera de plus en plus de personnes d’origineétrangère”. Une réflexion indispensable, reprend-t-elle, pour “garantir la prise en charge la plus humaine possible”.

1. Nom d’emprunt.

1. Cabinet Huytebroeck, rue du Marais 49-53 à 1000 Bruxelles – tél. : 02 517 12 00 – fax : 02 517 14 90 -courriel : info@huytebroeck.irisnet.be

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