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La Louve : un autre modèle de supermarché

Un supermarché pas comme les autres devrait ouvrir ses portes à Paris début de l’année 2016. La Louve est un projet de supermarché coopératif lancé en 2010, par Tom Boothe et Brian Horihan. Ces deux américains installés à Paris et gastronomes qui ne roulent pas sur l’or se sont inspirés de la Park Slope Food Coop, le plus grand supermarché coopératif et participatif créé à New York il y a plus de 40 ans et qui compte aujourd’hui plus de 16.000 membres. A Paris, La Louve, aujourd’hui au stade de groupement d’achat en attendant l’ouverture du supermarché dans un espace de 550 mètres carrés, a déjà séduit près de 1.500 personnes. Découverte de ce projet innovant avec Tom Boothe.

19-06-2015
A Paris, La Louve, aujourd’hui au stade de groupement d’achat en attendant l’ouverture du supermarché dans un espace de 550 mètres carrés, a déjà séduit près de 1500 personnes. © Franck Sainmont

Un supermarché pas comme les autres devrait ouvrir ses portes à Paris début de lannée 2016. La Louve est un projet de supermarché coopératif lancé en 2010, par Tom Boothe et Brian Horihan. Ces deux américains installés à Paris et gastronomes qui ne roulent pas sur l’or se sont inspirés de la Park Slope Food Coop, le plus grand supermarché coopératif et participatif créé à New York il y a plus de 40 ans et qui compte aujourd’hui plus de 16.000 membres. À Paris, La Louve, aujourd’hui au stade de groupement d’achat en attendant l’ouverture du supermarché dans un espace de 550 mètres carrés, a déjà séduit près de 1.500 personnes. Découverte de ce projet innovant avec Tom Boothe.

Alter Échos : Quelles sont vos inspirations ?

Tom Boothe : Nous sommes complètement inspirés par la Park Slope Food Coop, un supermarché coopératif créé en 1973 à Brooklyn. On a travaillé deux ans pour analyser la possibilité de transposer ce modèle dans le contexte français. En décembre 2014, la coopérative était créée. Nous sommes organisés comme une coopérative de consommateurs, à l’instar de ce qui se faisait au XIXe siècle dans les quartiers ouvriers. Il y avait, à l’époque, beaucoup de monopoles de petits commerçants. En réaction, les gens ont donc commencé à créer ces coopératives. Il s’agissait de sociétés dans lesquelles il fallait acheter des actions pour pouvoir faire les courses. Nous avons exactement repris ce modèle.

Les membres de la coopératives devront participer au fonctionnement du magasin. Par mois, ils sont invités à réaliser trois heures de travail bénévole : nettoyage, réassortiment, caisse…

A.É : Pour faire partie de la coopérative, il faut donc acheter une part. À quel montant est-elle fixée ? Quelles sont les autres conditions ?

T.B. : Nous avons fixé le montant de la part à 100 euros minimum, un achat qui représente 10 parts de la coopérative. Les bénéficiaires des minimas sociaux peuvent n’acheter qu’une part, soit un investissement de 10 euros. De plus, les membres devront participer au fonctionnement du magasin. Par mois, ils sont invités à réaliser trois heures de travail bénévole : nettoyage, réassortiment, caisse… Cela a deux effets. D’une part, ça réduit les coûts opérationnels. Nous ne fonctionnerons qu’avec une petite équipe de salariés, fixée à cinq pour débuter. Cela permettra aussi d’offrir des prix très intéressants, parfois jusqu’à – 50 % moins cher que dans les autres magasins. L’idée est aussi de créer une bonne ambiance au sein de ce supermarché. Je ne veux d’ailleurs pas parler de « consommateurs », terme très passif et lié au marketing. Nous voulons recréer du lien social dans ce lieu. L’idée est que les personnes s’y retrouvent et prennent du bon temps.

A.É : La Louve est un organisme à but non lucratif. Est-ce que ce type de supermarché peut fonctionner à long terme ?

T.B. : Oui, et l’exemple de New York nous le montre. Ils réalisent de bons chiffres d’affaire. Par pied carré (= unité de mesure qui correspond à 9,29 cm2), la Park Slope Food Coop fait 8.500 dollars de chiffre d’affaire. En comparaison, un magasin new-yorkais qui propose le même genre de produits fait 700 dollars de chiffre d’affaire par pied carré.

A.É : Comment faire pour que ce succès ne monte pas à la tête des concepteurs, au risque de séloigner de leurs valeurs de départ ? Ou de succomber à des propositions de rachat ?

T.B. : La coopérative ne sera jamais à vendre ! Les membres ont adhéré au projet parce qu’il n’a pas de but lucratif, c’est une culture. À New York, ils profitent de leurs grands bénéfices pour investir, notamment dans du matériel à faible consommation énergétique. En revanche, le système capitaliste pourrait récupérer l’idée, avec d’autres finalités que les nôtres… C’est pour cela que nous nous appelons La Louve. Une Louve indépendante, nourricière, et protectrice si on essaye de l’ennuyer ou que son clan est tenté de faire des bêtises…

A.É : Allez-vous opter pour l’autogestion ?

T.B. : Oui, toujours selon l’exemple de New York. Pendant 40 ans, ils ont expérimenté et testé ce modèle. On envisage, sur leur exemple, de travailler avec deux pôles de pouvoir. Le premier, géré par les salariés, concernera la gestion quotidienne de La Louve. Par exemple : le rangement, l’utilisation de sacs plastique, etc. Ces choix opérationnels ne doivent pas être paralysés par la démocratie. On ne peut pas voter à 16.000 pour tout ! D’autre part, il y aura des assemblées générales rassemblant tous les membres. Y seront discutés par exemple le choix des produits, avec quelle banque on travaille, comment organiser le travail, etc.

Nous voyons ce supermarché comme un outil d’éducation populaire par le goût, c’est mille fois plus puissant qu’un livre…

A.É : Le supermarché coopératif de New York boycotte depuis 2004 les produits Coca-cola. Quelle sera votre éthique de sélection des produits ? Envisagez-vous une « charte éthique » ?

T.B. : Nous allons déterminer la gamme de ce qu’on propose tous ensemble. Par exemple, beaucoup de personnes impliquées dans la coopérative veulent du bio et du local. Ces produits peuvent exclure certaines personnes. On ne veut pas que cela soit un frein ni que la Louve soit destinée exclusivement à un public bobo ou bourgeois. Le bio, le local, l’équitable et le prix sont des facteurs que nous mettons tous au même niveau ! Nous aurons donc plusieurs versions d’un seul et même produit. Par exemple, de l’huile d’olive française, plus chère que l’huile espagnole.

A.É : Dans vos principes directeurs, vous dites que La Louve promeut le développement d’une agriculture durable, à la fois favorable aux paysans et respectueuse de l’environnement. Il y a donc quand même une envie de sensibiliser aux enjeux alimentaires…

T.B. : Il s’agit d’un projet éducatif et pas moralisateur. On ne peut pas exiger du consommateur de résoudre tous les problèmes du monde. Exemple avec le Nutella, qui contient, on le sait, de l’huile de palme. On peut pas exiger du consommateur qu’il n’en mange pas. Mais il y aura du chocolat bio à côté. On compte sur l’intelligence citoyenne. Nous sommes convaincus que personne n’a envie de détruire la planète mais il s’agit d’un problème d’habitudes et de prix… Nous voyons ce supermarché comme un outil d’éducation populaire par le goût, c’est mille fois plus puissant qu’un livre… On proposera par exemple des produits délicieux comme du roquefort produit en France, 35 % moins cher que les prix du marché.

On ne veut pas que la Louve soit destinée exclusivement à un public bobo ou bourgeois. Le bio, le local, l’équitable et le prix sont des facteurs que nous mettons tous au même niveau ! Nous aurons donc plusieurs versions d’un seul et même produit.

A.É : Si je veux acheter du produit vaisselle ou du shampooing, pourrais-je en trouver à La Louve ?

T.B. : Oui, si l’on veut s’imposer comme une véritable alternative, il nous faudra une large gamme de produits. On aura donc de l’alimentaire mais aussi un tas d’autres produits standards comme les produits de nettoyage.

A.É : Vous allez vous implanter dans un quartier plutôt populaire de Paris. Savez-vous si des gens du quartier, au profil socio-économique plus défavorisé, font partie des coopérateurs ?

T.B. : Sur les 1.400 membres que nous avons. 10 % ont choisi l’option 10 euros, le montant demandé aux bénéficiaires des minimas sociaux, ou le payement de 100 euros en dix fois. C’est très important d’avoir un public hétérogène. L’expérience new-yorkaise nous le montre : cela fait la puissance de la coopérative. On sait qu’on ne va pas toucher tout le monde, mais le point commun de tous les membres, toutes classes sociales confondues, est leur volonté de bien manger.

 

Aller plus loin

  • Reportage vidéo sur la Park Slope Food Coop
  • Un projet de supermarché coopératif aussi à Bruxelles ! Inspirés par les exemples de New York et Paris, BEES coop (pour coopérative Bruxelloise, Écologique, Économique et Sociale) ambitionne de créer une coopérative de consommateurs d’envergure visant à offrir un accès à bas prix à une nourriture de qualité, dans une démarche respectueuse de l’environnement et de l’humain. « Le but est d’offrir une alternative à la grande distribution en se basant sur la mobilisation et la participation active des membres au fonctionnement du magasin. Nous donnons la priorité aux producteurs locaux, aux circuits courts, aux produits de saison et à la lutte contre le gaspillage alimentaire », peut-on lire sur le site de BEES coop.
Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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