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Exemple d'habitat collectif solidaire à Paris : les Grands Voisins

L’intervention de Julia Tournaire sur les logements collectifs et solidaires n’est pas passée inaperçue à la conférence du Réseau Habitat et Francophonie1. Pour la jeune architecte urbaniste française, on aurait tort de classer trop vite ces formes d’habitats alternatifs comme une affaire de « bobos ». C’est, au contraire, une innovation dont les acteurs du logement social gagneraient à s’inspirer pour répondre aux besoins d’une jeunesse qui, parce qu’elle opte pour un mode de vie différent, se retrouve aussi fragilisée.

Alter Échos : Vous avez réalisé une recherche sur les « néo-collectifs » 2. Quel portrait dresseriez-vous des jeunes qui y habitent ?

Julia Tournaire : Dans les médias, on entend souvent parler des « néo-nomades » comme des jeunes qui veulent vivre dans plusieurs villes, qui veulent entreprendre. Mais derrière cette étiquette, il y a autant de façons personnelles d’appréhender le rapport au logement et autant de précarités qui se jouent. On dit que c’est un choix de vie, alors que la réalité est bien plus complexe. C’est une situation à la fois choisie et subie. Ce sont des personnes qui se remettent énormément en question et qui remettent en question leur héritage social et familial. On est passé d’une société dans laquelle on vantait le progrès à une époque de remises en question sociales et environnementales. Ces jeunes veulent vivre ce questionnement jusqu’au bout. Ils ont envie de vivre leurs passions. Mais cela engendre une certaine fragilité. Surtout pour ceux qui veulent embrasser ce mode de vie sans avoir derrière eux le capital social, pour pouvoir éventuellement revenir en arrière. Si la plupart de ces personnes vivent seules, il y a aussi des gens qui choisissent ce mode de vie après une séparation. Aujourd’hui, le logement est construit pour une famille idéale, mais cette famille idéale n’existe pas.

Alter Échos : Un projet vous a-t-il particulièrement inspirée ?

Julia Tournaire : La ville de Matera, en Italie, se désertifie de ses habitants. Les autorités ont mis gratuitement à disposition des locaux. En échange, les occupants doivent élaborer un projet, par exemple, réfléchir à des solutions pour améliorer la mobilité ou empêcher la fuite des cerveaux. Le logement n’est plus un espace de vie individuel, il devient un équipement collectif qui sert le développement territorial. Pour les autorités locales, ce n’est plus simplement une offre, mais un investissement.

Alter Échos : Votre message s’adresse directement aux acteurs du logement social, pourquoi ?

Julia Tournaire : En France, le logement social s’oriente de plus en plus vers le service aux personnes qui vivent dans une grande précarité, au détriment d’une vision du logement comme service d’intérêt général. Les besoins de ces jeunes qui veulent un mode de vie différent se retrouvent inassouvis. Je veux ouvrir le secteur du logement social à ces réalités. Mais, c’est aussi un paradoxe, comment assurer de la stabilité à des personnes qui ont une façon de vivre instable ? Il faut travailler avec les bailleurs sociaux, les architectes, les urbanistes, les juristes, pour créer des filières et faire travailler les acteurs ensemble pour ne pas innover chacun dans son coin.

Alter Échos : Est-ce qu’il y a des exemples existants d’ouverture du logement social à ces formes d’habitats ?

Julia Tournaire : En France, la Fédération des étudiants développe un partenariat avec les bailleurs sociaux dans des territoires enclavés pour permettre à des étudiants d’avoir accès à un logement au prix du logement social alors qu’ils ne seraient pas forcément éligibles. En échange, ces jeunes font un projet pour le quartier : un jardin communautaire, un petit café… Un peu comme ce que font les kots à projets en Belgique. C’est une première expérience, avec un public d’étudiants. Mais cela pourrait être étendu à un public plus large.

Alter Échos : À côté des projets d’habitat solidaire, on voit aussi émerger des projets destinés aux jeunes entrepreneurs. Un signe des temps ?

Julia Tournaire : Aujourd’hui, on parle beaucoup d’entrepreneuriat, de start-up. Mais si on ne donne pas la possibilité aux jeunes d’avoir un logement stable derrière eux, on risque surtout de les pousser vers la précarisation. Dans les projets « Habiter pour entreprendre », le logement est mis au service du développement d’une entreprise ou d’une idée. Il sert aussi de lieux de mise en relation avec un écosystème d’acteurs.

Alter Échos : Quel rôle internet joue-t-il dans l’émergence de ces formes de logements ?

Julia Tournaire : Internet permet d’imaginer des modes de gestion qui vont au-delà de l’espace physique. Il existe, par exemple, des cartes de membres qui permettent d’accéder à l’ensemble des logements d’un réseau, de visualiser les places libres et les profils des candidats. Internet offre une grande facilité de gestion et une grande flexibilité. Grâce à la visibilité en ligne, les gestionnaires sont assurés que leur logement sera toujours occupé. Mais le revers de la médaille est que cela n’apporte aucune sécurité aux locataires. C’est d’autant plus important de travailler avec les acteurs sociaux pour faire évoluer ce modèle vers des formes qui permettent à la fois de la flexibilité tout en stabilisant des personnes fragilisées.

Alter Échos : Avec des sociétés comme Ikoab, en Belgique, on assiste à une récupération commerciale du concept…

Julia Tournaire : On voit apparaître des produits commerciaux qui surfent sur l’étiquette de « co-living » pour vendre des colocations pour jeunes adultes, souvent accompagnés d’une gamme de services, qui permet de justifier un prix plus élevé. Le marketing vend ça comme façon de vivre en ville et de vivre en commun pour proposer des produits qui sont assez chers et obéissent à des logiques d’optimalisation commerciale. L’aspect solidaire disparaît même si sur les sites de ces compagnies on prend soin de faire apparaître quelques mots clés en relation. En général, ils proposent des produits meublés loués clé sur porte dans lesquels vous n’avez qu’à poser vos valises. L’accès au logement est complètement désinvesti. Cela pose plus généralement la question du logement comme service et comme produit. Aujourd’hui, les promoteurs immobiliers, cela peut être aussi des particuliers qui investissent pour assurer leur retraite ou arrondir leurs fins de mois. Quand on achète un logement, ce n’est pas toujours parce qu’il nous plaît, mais aussi pour sa valeur à la vente. Au final, tout le monde participe à ce mouvement. D’où, une fois de plus, l’importance des acteurs sociaux.

 

 

  1. « Réinventer le logement social », 51e Conférence RHF de Namur, 18 juin :  http://habitatfrancophonie.org/la-51e-conference-rhf-de-namur.
  2.  : Bourse EDF, lien http://habitatfrancophonie.org/wp-content/uploads/2018/06/Julia-Tournaire.pdf
Sandrine Warsztacki

Sandrine Warsztacki

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