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L’insertion sociale soluble dans le « tout à l’emploi »

Après l’Europe et le fédéral, le niveau régional est également touché par la lame de fond du tout à l’emploi, jusque dans ses politiquesd’insertion sociale.

18-05-2009 Alter Échos n° 272

De nombreuses associations dénoncent depuis longtemps la politique du « tout à l’emploi », une tendance lourde au niveau des subsides européens, mais aussidans les politiques fédérales avec notamment la réforme du minimex et le plan d’accompagnement des chômeurs. Aujourd’hui, le niveau régional est égalementtouché par cette lame de fond, jusque dans ses politiques d’insertion sociale.

« Aujourd’hui en Région wallonne, les moyens consacrés à l’alphabétisation viennent quasi exclusivement de l’insertion socioprofessionnelle, explique-t-on chezLire et écrire1. Or les apprenants sont, pour 52 %, des personnes qui poursuivent un autre projet… c’est-à-dire des personnes qui n’entrent pas dans le cadre dessubventions liées à l’insertion professionnelle. » L’arrivée, en 2008, du nouveau décret sur les entreprises de formation par le travail et les organismesd’insertion socioprofessionnelle soumet en effet les opérateurs à des exigences concernant l’éligibilité des personnes, les résultats en matièred’insertion socioprofessionnelle ou d’entrée en formation qualifiante.

« Bien que la volonté politique soit d’ouvrir les formations en EFT ou OISP au plus grand nombre, nous devons relever que parmi les publics que nous rencontrons, certains se situentprioritairement dans une logique d’émancipation sociale et ne développent pas un projet lié à la formation et à l’emploi. Ces personnes ne rencontrent dèslors pas les prescrits du décret qui circonscrit davantage les publics en cernant leur profil et statut. De ce fait, l’ensemble du public ne s’inscrit plus dans les objectifs du décret.»

Les régionales de Lire et Écrire ne peuvent donc soutenir la même offre de formation pour tous les publics, faute de moyens adéquats. « Si l’on prend en compte lebilan des actions menées dans le cadre de la “Convention pour le développement d’actions spécifiques au bénéfice d’un public belge ou étranger endécrochage social” qui lie Lire et Écrire avec le ministre de l’Action sociale, nous devons constater que l’offre de formation à destination du public en processus de(ré)affiliation sociale doit être amplifiée. Les pratiques nous révèlent un public (potentiel) en situation de (ré)affiliation sociale significatif, soit plusde 50 % sur l’ensemble du secteur, qui souhaite suivre une formation. Faute de législation, l’offre de formation ne peut se développer et la demande ne peut donc êtrerencontrée. »

Suivant les statistiques relevées au sein des régionales de Lire et Écrire pour l’année 2008, sur l’ensemble des heures de formation données en 2008,seulement 20  % couvrent des stagiaires en (ré)affiliation sociale. Cette importante différence entre le public potentiel et le public fréquentant effectivement lesformations est expliquée évidemment par les contraintes des subsides segmentés.

Et Lire et Écrire de conclure : « Des stratégies de sensibilisation doivent, quant à elles, pouvoir permettre de toucher des publics spécifiques les pluséloignés de la formation pour faire émerger leur demande en formation. Il s’agit notamment du public belge et du public vivant en milieu rural. »

Quelle place pour les plus « cabossés » ?

À côté de « l’alpha », les services d’insertion sociale2 qui répondent au décret wallon sur l’insertion sociale, partagent lesmêmes constats. Au nombre de 22 en Région wallonne, ils mènent un travail de resocialisation avec un public extrêmement fragilisé et très éloignéde l’emploi. Pour de multiples raisons : peu ou pas de qualifications professionnelles, déstructuration, problèmes familiaux, sociaux, psychologiques… Un public que laRégion wallonne qui agrée les SIS souhaiterait à terme voir reprendre le chemin de l’emploi, or ce n’est pas pour les SIS l’objectif du travaild’insertion sociale qu’ils pratiquent au quotidien : « Les objectifs visés par le décret insertion sociale dans son article 4 ne font jamais mention del’insertion socioprofessionnelle et révèlent des perspectives spécifiques d’insertion sociale, par exemple permettre une participation à la vie sociale,économique, politique et culturelle. Ils constituent pour nous une fin en soi des activités d’insertion sociale. La planification des parcours d’insertion linéaireest utopique, contraire à la réalité et à la complexité des parcours personnels, voire contre-productive. »

Lors d’une rencontre régionale des SIS en septembre 2007, Claudio Pescarollo, directeur du Gabs (Groupe d’animation de la Basse-Sambre), témoignait à ce propos : «La logique de la Région wallonne est de nous faire travailler dans une perspective de remise à l’emploi de notre public. C’est oublier qu’il n’y a pas de travailpour tout le monde et que, de toute façon, tout le monde n’a pas forcément envie de travailler. Une telle logique demande des moyens pour proposer des formations et, làencore, certaines personnes ne sont pas prêtes à rentrer dans une formation, ni même à réfléchir à un projet de vie. La réinsertion socialedemande du temps et une appréhension globale de la problématique qui doit être traitée dans toutes ses dimensions. Un atout du décret sur l’insertion sociale,c’est d’avoir du temps pour cheminer avec les gens, créer une relation “d’alliance”. »

Un constat corroboré par l’ensemble des SIS présents : « La pratique de terrain révèle une lecture fondamentalement différente de celle de lacirculaire quant à cette incapacité à s’insérer professionnellement, remarquent les SIS. Les SIS associatifs sont confrontés à des personnes qui sonttrop “cabossées” pour espérer se reconstruire ou même participer à des dispositifs d’insertion socioprofessionnelle. Cette réalité est uneévidence pour tous les services associatifs. »

Les centres de services sociaux (CSS) wallons3 ne disent pas autre chose dans leur mémorandum pour les élections régionales du 7 juin : « Nousdemandons que la Région privilégie la logique d’accompagnement à celle de contrôle vis-à-vis des chômeurs, d’une part parce que le nombred’emplois sur le marché est insuffisant, et d’autre part parce que cette dernière introduit une suspicion à l’égard de chaque chômeur et aaujourd’hui pour effet de mettre sur la touche surtout les plus fragiles. Ces “plus fragiles” représentent une partie importante du public des CSS. Les travailleurs sociaux sontchoqués de voir que des personnes particulièrement vulnérables, des personnes “handicapées sociales” qui n’ont aucune chance d
e décrocher un emploi durable,sont poursuivies par les organismes pour l’emploi. Un véritable accompagnement devrait permettre d’adapter les propositions aux réalités et profils des personnesrencontrées. Dans ce cadre, les travailleurs sociaux souhaitent voir soutenus, à côté de l’emploi, des projets d’autres types (volontariat, projets familiaux,artistiques ou sportifs…) afin d’aider les personnes qui sont pour une raison ou une autre temporairement ou durablement hors du marché de l’emploi. »

Fonds FSE aussi

Enfin dernier exemple, la disparition de l’asbl Optim@ à Seraing, l’été dernier. Active depuis 2001 dans le quartier du Biez du Moulin à Ougrée, elleemployait dix personnes et menait des projets de redynamisation sociale avec les habitants. La demande de soutien financier qu’elle avait introduite auprès du FSE pour la programmation2007-2013 ayant été refusée par la Task force wallonne mise en place pour sélectionner les projets, l’asbl a dû mettre la clé sous lepaillasson.

« Ce qui paraît clair, et ce qu’on m’a laissé entendre au niveau d’un cabinet, c’est que les projets qui ont été favorisés par legouvernement wallon sont des projets qui ont pour objectif la mise à l’emploi de manière beaucoup plus directe, analyse Jean-Marie Delvoye, ex-directeurd’Optim@4. Notre projet était considéré comme trop diversifié et pas assez lié à la mise à l’emploi. Nous sommes effectivementsur des projets qui travaillent relativement en amont sur des questions de cohésion sociale, avec des publics difficilement employables directement. Ces initiatives sont pourtant ànotre avis tout aussi indispensables par rapport à une politique d’emploi qui se veut ambitieuse et durable. Nous pensons que notre disparition pose une série de questions quiintéressent l’ensemble du secteur associatif. Elle met en effet en évidence la fragilité des initiatives associatives visant la cohésion sociale sur des territoiresfortement touchés par la pauvreté. On peut s’interroger sur le manque de soutien vis-à-vis de projets globaux et participatifs, associant une approche des publics en grandedifficulté et une politique spécifique de formation professionnelle. Alors que la pauvreté augmente partout en Wallonie, ces démarches expérimentales,destinées à obtenir un développement plus équilibré des territoires, ne semblent pas rencontrer les priorités politiques en Région wallonne,centrées principalement sur la mise à l’emploi. »

1. Extrait du cahier de revendications pour les élections du 7 juin 2009 de Lire et Écrire Wallonie : http://wallonie.lire-et-ecrire.be/content/view/75/86/
2. Cf. les cahiers Labiso n° 86-87 consacrés aux SIS sur : http://www.labiso.be
3. Mémorandum des CSSW, téléchargeable sur http://www.fcss.be
4. Cf. article d’Alter Échos n°256 : À Seraing, participation et cohésion sociale prennent un sacré coup dans l’aile.

catherinem

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