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Santé

« J’ai fait un déni de grossesse »

Chaque année, quelques centaines de femmes résidant en Belgique se rendent aux Pays-Bas pour avorter après 12 semaines de grossesse, la limite pour pratiquer une interruption volontaire de grossesse (IVG) au plat pays. Marie est l’une de ces femmes. Elle a accepté de témoigner et de partager son vécu et ses constats sur les enjeux politiques et de santé de ce phénomène.

09-12-2021
CC Flickr/Giuseppe Milo

Chaque année, quelques centaines de femmes résidant en Belgique se rendent aux Pays-Bas pour avorter après 12 semaines de grossesse, la limite pour pratiquer une interruption volontaire de grossesse (IVG) au plat pays. Les raisons qui les ont menées à cette situation sont nombreuses : raté contraceptif, déni de grossesse, manque d’informations, délai pour l’obtention d’un rendez-vous, sabotage contraceptif… Marie1 est l’une de ces femmes. Elle a accepté de témoigner. Son vécu, ses constats sur les enjeux politiques et de santé soulevés par ce phénomène sont un condensé de l’article qui vient de paraître dans le n°499 d’Alter Échos (« Avorter après 12 semaines : le parcours du combattant des femmes belges »), dans lequel vous pourrez retrouver les témoignages de deux autres femmes ainsi que le récit détaillé d’un bien étrange feuilleton politique qui s’est déroulé à l’été 2020…

« Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ça a pu arriver. » Assise sur un banc, Marie détourne légèrement le regard pour le fixer au loin, sur quelques vieux chênes ayant poussé de façon un peu anarchique, en dehors des alignements végétaux élégants du Parc du Cinquantenaire, à Bruxelles. Bercés par un vent doux de fin d’été, ils ondulent doucement, le bruit de leurs feuilles couvrant le vacarme de la circulation. Voilà quinze minutes que Marie parle et l’émotion est palpable. Les mots viennent parfois difficilement, le ton est pudique, mais cette femme âgée d’une vingtaine d’années est bien décidée à aller au bout de son récit.

Depuis quelque temps, Marie connaissait des douleurs récurrentes, au point de penser qu’elle souffrait d’endométriose2. Après une visite chez sa gynécologue, celle-ci lui conseille de prendre la pilule afin de soulager ses symptômes. Une prise de sang et une IRM sont également programmées. Très vite, ce qui lui semble être des règles arrivent. Marie pense alors que tout est bien et se rend à l’hôpital pour son IRM. « Quelques minutes après le début de l’examen, deux gars ont déboulé dans la cabine, se souvient-elle. Ils m’ont dit ‘Madame, vous êtes inconsciente, on ne peut pas faire d’IRM quand on est enceinte !’ »

Marie tombe des nues. Avant son IRM, elle a effectué une prise de sang. Elle avait aussi consulté sa gynécologue. N’aurait-il pas été possible de diagnostiquer sa grossesse ? « Il y a visiblement deux garde-fous qui ont sauté », constate-t-elle avec amertume. Il faut dire que de son propre aveu, rien n’indiquait qu’elle fût enceinte. « Mes règles n’étaient pas du tout régulières, c’était donc difficile à dire. D’autant plus que la grossesse était invisible. Je n’avais pas de nausées, pas les seins gonflés, pas de ventre. Je perdais même du poids. J’ai fait un déni de grossesse », se remémore-t-elle.

Marie retourne donc consulter sa gynécologue. Celle-ci lui annonce qu’elle est enceinte de 14 semaines, deux semaines trop tard par rapport au délai légal pour pratiquer une IVG en Belgique. « J’étais bouleversée, mais elle avait l’air heureuse. Elle m’a demandé si je voulais connaître le sexe, mais elle n’a rien fait d’autre, à part me dire que l’adoption était une option. À ma demande, elle m’a aussi donné quelques brèves informations, qui se sont révélées erronées, à propos d’une interruption volontaire de grossesse aux Pays-Bas – où l’IVG est pratiquée jusqu’à 22 semaines, NDLR », grimace Marie. En « état de choc », elle sort de la consultation dans le flou. Elle n’en parle à presque personne, pas même à sa famille. « Je viens d’une famille avec un cadre strict, des valeurs catholiques. Je n’ai pas pu sortir avant ma majorité. Ne pas en parler, c’est lié à mon éducation », situe-t-elle.

Reste son compagnon, avec qui elle est en couple depuis « un an ou deux » mais avec qui elle ne vit pas. « C’était une relation fixe, monogame, mais libre, explique-t-elle. Je vivais en colocation, je travaillais à mi-temps. On ne se voyait pas avoir un enfant dans ces conditions. Je n’étais pas dans un état psycho-matériel pour l’accueillir. Et puis ne sachant pas que j’étais enceinte, j’avais pris des risques : je m’étais pris des cuites, j’avais fumé des joints. » Leur décision est donc prise : comme près de 500 femmes tous les ans résidant en Belgique et au Luxembourg, Marie traversera donc la frontière pour effectuer une IVG au Pays-Bas après 12 semaines de grossesse.

Seule

De son voyage outre-Moerdijk effectué en train avec son compagnon, Marie ne garde pas un très bon souvenir. Elle parle de ce militant pro-vie3 qui lui distribue des prospectus à l’entrée de la clinique, un épisode mal vécu. De l’accueil « mécanique » du personnel de la clinique. Du travail « à la chaine » : « Une demi-heure après mon réveil, j’étais dehors », se souvient-elle. Surtout, comme beaucoup d’autres femmes, elle regrette l’absence de débat en Belgique sur la question d’une extension du délai légal autorisé pour une IVG en Belgique. « Il faut une réflexion sur cette question à l’aune de la situation actuelle. Il est nécessaire de la réexaminer, on n’est plus à la fin des années 80 (le délais de 12 semaines en vigueur en Belgique est prévu par la loi Lallemand-Michielsens, votée en 1990, NDLR) », analyse-t-elle.

En 2020 pourtant, une proposition de loi étendant la limite autorisée pour une IVG à 18 semaines a failli être adoptée. Avant que le CD&V, qui était contre, n’en fasse un casus belli pour la formation de la Coalition Vivaldi. La loi n’a donc jamais été donc jamais votée… Un épisode qui hérisse Marie. « J’aimerais que l’on cesse d’instrumentaliser cette question. Ceux qui étaient contre la loi ont empêché le débat, c’était horrible. Ce n’était plus une question de femmes, mais de marchandage politique. Et puis on a vu des arguments pro-vie ressortir, qui étaient intolérables. J’ai eu l’impression de me sentir insultée, dénigrée. »

Malgré cela, Marie a elle aussi parfois des doutes. « Je ne trouvais pas de mots pour désigner l’être qui m’habitait. Il fallait juste qu’il sorte. Mais je ne peux pas m’empêcher de me poser des questions sur l’état de conscience du fœtus quand la grossesse est plus avancée », lâche-t-elle. Elle enrage aussi sur le peu d’informations fournies par sa gynécologue. « Ma vie était un chaos et j’étais seule. Je devais tout trouver par moi-même. » Mais au final, c’est souvent la même question qui revient : celle du délai autorisé pour pratiquer une IVG. « Le fait d’avoir dû me rendre aux Pays-Bas m’a fait me sentir comme une criminelle dans mon propre pays, je me sens coupable en quelque sorte, constate Marie, cette fois en fixant son interlocuteur dans les yeux. Si le délai avait été plus important en Belgique, cela aurait changé les choses… »

Afin de partager son vécu, Marie a dès lors décidé de répondre à un appel à témoignage lancé il y a quelques mois par « Abortion right », une plateforme regroupant entre autres les fédérations de centres de planning, le Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB), les centres IVG Luna (néerlandophones), le Groupe d’action des centres extra-hospitaliers pratiquant l’avortement ou encore le Centre d’action laïque (CAL) et destiné à recueillir les paroles de femmes ayant fait une demande d’IVG après 12 semaines. But de l’opération : illustrer les réalités rencontrées par ces femmes. Et militer, entre autres, pour l’adoption d’une nouvelle législation étendant le délai autorisé pour une IVG en Belgique.

Un enjeu – comme tous les autres soulevés par Marie – que vous pouvez retrouver, abordé en détail en compagnie d’autres témoignages, dans l’article paru sur la question dans le numéro 499 d’Alter Échos, intitulé « Avorter après 12 semaines : le parcours du combattant des femmes belges »…

1. Nom d’emprunt.

2. L’endométriose est une maladie gynécologique fréquente liée à la présence de tissu semblable à la muqueuse utérine en dehors de l’utérus.

3. Nom parfois donné aux opposant(e)s à l’avortement.

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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