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Logement

« Housing First n’est pas une solution définitive »

Le logement comme priorité, pas comme une « escalade » d’accompagnements… C’est l’idée du Housing First, un outil qui bouscule le travail social à l’égard des sans-abri. Marjorie Lelubre, sociologue, étudie de près son implémentation en Belgique. Auteure d’une thèse de doctorat, elle est aussi chargée de recherche au relais social de Charleroi. Une ville particulièrement touchée par la pauvreté. Interview.

26-09-2014
© Alain Boucheret / Flickr

Marjorie Lelubre est sociologue. Elle vient de défendre sa thèse en sciences politiques et sociales aux Facultés Saint-Louis à Bruxelles. Depuis 2008, elle est aussi chargée de recherche au relais social de Charleroi. Pour nous, elle fait le point sur les nouvelles pratiques d’insertion des personnes sans abri. Interview.

Comment le traitement public du sans-abrisme est-il en train d’évoluer ?

Au début des années 90, le sans-abrisme est devenu un objet de l’action publique, à part entière. A cette époque, les moyens et la pression médiatique se centraient sur l’urgence de l’accès au logement, les équipes ambulatoires, etc. A l’instar des ONG étrangères, l’idée reposait sur le traitement humanitaire et la satisfaction des besoins primaires. A présent, au vu de la spécificité du public et du poids psychologique qu’engendre l’exclusion du logement, on passe de plus en plus à un modèle qui vise l’insertion des personnes sans-abri. Avec non pas une remise en cause de l’urgence, mais une modification de celle-ci. Ces modèles liés à l’insertion ne remplacent donc pas l’urgence, mais viennent la compléter.

Aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne, un nouveau modèle fait ses preuves : le Housing First. Dans quel contexte ce modèle a-t-il été créé ?

Il a été créé en 1992, à New York, par le Dr Sam Tsemberis, dans un contexte où les personnes qui souffraient d’un problème de santé mentale étaient désinstitutionnalisées et se retrouvaient de plus en plus dans la rue. Pour Tsemberis, l’accès au logement relève des droits fondamentaux, et ne doit être refusé à personne… ni aux personnes souffrant d’un trouble de santé mentale, ni aux drogués. Housing First privilégie donc le logement d’abord, avant de s’attaquer à d’autres problématiques comme l’alcoolisme ou autres dépendances. L’idée de Tsemberis consiste à se dire que s’il parvient à mettre en place ce modèle avec les cas les plus lourds, il devrait fonctionner avec tout le monde.

Comment ce modèle se traduit-il en Belgique ?

A l’étranger, ce modèle puise plutôt sa source auprès des pouvoirs de droite. Pour les libéraux, il s’agissait entre autre de faire des économies. L’idée étant que l’accès au logement devrait potentiellement coûter moins cher que les services d’urgence. En France et au Canada, ce modèle s’est aussi mis en place au travers de financements liés au Ministère de la Santé. Chez nous, la philosophie est différente. Le projet Housing First Belgium a été lancé en août 2013 par la secrétaire d’État Maggie De Block, mais uniquement dans l’idée de lutter contre le sans-abrisme. Et pas dans une approche sanitaire comme aux États-Unis. Dans les cinq villes où le Housing First est en train de s’implémenter, on a laissé aux acteurs de terrain l’occasion de s’approprier ce modèle et de développer des outils qui correspondent le mieux possible aux réalités locales ou à leurs priorités. Il ne s’agit donc pas d’un copié-collé, mais d’un moyen complémentaire de ce qui existe déjà.

Housing First Belgium bénéficie d’un subside fédéral de 860 000 euros par an. Après deux années de phase pilote, quelle ampleur ce projet prend-il ?

Les six projets de relogement sont implantés à Anvers, Gand, Bruxelles (deux projets), Liège et Charleroi. Initialement, l’objectif était de réinsérer 100 sans-abri. Pour le moment, 80 personnes bénéficient d’un logement depuis cinq à sept mois. Dans tous les autres pays, l’accès au logement a été facilité. Chez nous, des mesures ont été prises, mais la collaboration entre le secteur du logement et celui de l’action sociale reste quelque chose de nouveau. Elle met du temps à se coordonner. Le premier défi est de d’abord trouver un logement disponible, ce qui n’est pas aisé. Autre point positif : ce projet a réussi à donner une chance à des personnes qui jusque-là étaient systématiquement exclues du logement. Les travailleurs sociaux ont eu la liberté de choisir les cas pour lesquels ils n’avaient plus de solutions.

Le fait de décréter la fin du modèle « en escalier », qui oblige le sans-abri à négocier son passage par une série de logements intermédiaires, peut-il vraiment tout résoudre ?

Ce qui pose problème, ce n’est pas tellement le système d’accueil traditionnel des sans-abri, mais le fait que certaines personnes restent coincées sur des marches. Plutôt que d’effectuer un parcours fluide entre les différentes étapes d’accueil, certains sans-abri restent coincés soit à l’abri de nuit, soit dans un foyer collectif en attendant une forme d’habitat accompagné. En réalité, certaines personnes ont besoin d’un état préalable pour se poser, avant d’accéder au logement. Housing First n’est donc pas une solution définitive, mais un outil complémentaire. Par exemple, à Charleroi, nous avons une bénéficiaire qui est angoissée à l’idée d’habiter seule. Alors, de temps en temps, elle vient passer une ou deux nuits en abri de nuit. Ce qui lui permet de retrouver un cadre sécurisé, les travailleurs sociaux qu’elle connaissait, etc.

Une des particularités du Housing First est de rendre les bénéficiaires « acteurs » du processus, tout en leur apportant un encadrement. Comment se passe ce processus de stabilisation ?

C’est un changement de paradigme qui dépasse le seul Housing First. On le retrouve dans d’autres dispositifs comme les maisons d’accompagnement… L’idée que la personne puisse être un acteur dans son processus d’insertion s’est diffusée dans tout le secteur. Et elle se met en œuvre, très concrètement, au travers de contrats dans lesquels la personne accepte de se montrer collaborante. Dans le discours des professionnels, ces contrats sont présentés comme un outil de responsabilisation individuelle. Mais sur le terrain, ces contrats sont peu utilisés. Ils permettent simplement de remettre du cadre et rappellent que la démarche du travailleur social s’inscrit dans un cadre professionnel.

Comment Housing First impacte-t-il les pratiques des structures médicales actives auprès des publics précarisés ?

Le secteur a déjà démontré que les personnes souffrant de problèmes de santé mentale se retrouvent plus facilement à la rue. Plusieurs études démontrent, en effet, que la prévalence des psychoses au sein des personnes à la rue est de plus de 30 %. Ce que Housing First apporte de nouveau, c’est que les équipes ne sont plus composées uniquement de travailleurs sociaux, mais aussi d’infirmiers, de médecins, de psychologues. Cela permet d’offrir de la disponibilité, d’assurer une prise en charge plus rapide, mais aussi de créer du réseau.

Selon les premiers indicateurs, peut-on espérer qu’à terme  Housing First devienne un véritable outil de politique publique pour lutter contre le sans-abrisme ?

A terme, il faut surtout espérer des plans de lutte cohérents contre le sans-abrisme. Pour le moment, plusieurs niveaux de pouvoir sont concernés, sans réelle coordination. Il faudrait aussi parler de réinsertion par le logement, de manière générale. Housing First peut être un des modèles, mais il n’est pas la panacée. D’autres modèles de réinsertion par le logement existent sur le terrain, comme les APL ou le post-hébergement… Il ne faudrait pas les négliger.

Pour aller plus loin :

www.housingfirstbelgium.be

www.relaissocialcharleroi.be

A lire et à télécharger sur notre site :

FOCALES #3 Housing First. Le logement comme priorité. Pas comme récompense.

Rafal Naczyk

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