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Gwenola Ricordeau : « Comment un système qui repose sur la punition pourrait-il pacifier les relations sociales ? »

Avec Crimes et Peines, c’est un retour aux sources que propose Gwenola Ricordeau, professeure assistante dans le département de Science Politique et Justice Criminelle de la California State University aux Etats-Unis, avec cet essai qui évoque trois auteurs ayant marqué le camp de l’abolitionnisme par leurs travaux, à savoir ceux de Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris.

11-05-2021
© Flickr CC Alexandre Syrota

Avec Crimes et Peines, c’est un retour aux sources que propose Gwenola Ricordeau, professeure assistante dans le département de Science Politique et Justice Criminelle de la California State University aux États-Unis, avec cet essai qui évoque trois auteurs ayant marqué le camp de l’abolitionnisme par leurs travaux, à savoir ceux de Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris. Ces écrits ont accompagné les engagements politiques et académiques de Gwenola Ricordeau depuis maintenant une vingtaine d’années, deux décennies que l’auteure de Pour elles toutes. Femmes contre la prison est convaincue de la nécessité d’abolir le système pénal, c’est-à-dire la prison, la police et les tribunaux. 

Alter Échos : Cet ouvrage veut participer à l’édition en français de textes de Nils Christie, Louk Hulsman et de Ruth Morris. Leurs écrits ont accompagné vos engagements politiques et académiques. Avec une conviction, cette nécessité d’abolir le système pénal, c’est-à-dire la prison, la police et les tribunaux. En quoi leurs textes sont-ils capitaux au sujet de l’abolitionnisme ? 

Gwenola Ricordeau : Le texte du criminologue Nils Christie « À qui appartiennent les conflits ? » est, à mon sens, fondateur pour la réflexion abolitionniste. L’auteur décrit comment le système pénal, en prenant en charge le traitement des infractions, dépossède leurs auteurs et leurs victimes, mais aussi le corps social dans son ensemble, de la « richesse des conflits ». Sa description du « vol des conflits » et des « voleurs de profession » (que sont notamment les avocat·e·s et les juges) est très fructueuse d’un point de vue analytique, mais aussi sur le plan politique pour imaginer d’autres manières de gérer les conflits. Le texte de Louk Hulsman, juriste, critique la catégorie de « crime » et ses usages. Il montre qu’elle est dénuée de « réalité ontologique » et qu’elle recouvre une diversité de comportements dont certains ne sont ni mauvais d’un point de vue morale, ni nuisibles aux individus ou à la vie collective. Louk Hulsman soutient également que la catégorie de « crime » est liée à l’idée de la responsabilité individuelle sur laquelle s’appuie l’approche punitive du « crime » et c’est d’ailleurs pour ces raisons qu’il invite à réfléchir en termes de « situations-problèmes » plutôt que de « crimes ». La question des victimes est au cœur des réflexions abolitionnistes et le troisième texte, celui de Ruth Morris le montre bien. Il porte sur leurs besoins et sur les manières d’y répondre et il dénonce une société « pénalo-dépendante », c’est-à-dire « dépendante au » système pénal, et peu soucieuse des besoins des victimes.

Alter Echos : Pourquoi sont-ils peu, voire pas suffisamment connus dans le domaine francophone ?

GR : Louk Hulsman et plus encore Nils Christie sont bien connus dans l’espace francophone de la criminologie, en particulier de la criminologie critique. Mais d’une manière générale, la première génération de pionnier·ère·s de l’abolitionnisme est un peu tombée dans l’oubli. Quant aux luttes abolitionnistes, elles s’inscrivent dans des histoires politiques nationales et les contributions apportées par certain·e·s au cours de leur histoire peuvent être effacées en l’absence d’un travail de transmission des réflexions et des débats passés. 

AÉ : Tous trois ont contribué à un renouvellement profond des réflexions théoriques sur le système pénal, tant sur les institutions que sur les infractions. En quoi leurs textes, au-delà de se contenter de critiquer le système pénal, envisagent-ils concrètement des solutions pour éviter d’y recourir et des manières de résoudre les « situations-problèmes », pour reprendre une expression hulsmanienne, en dehors du système pénal ?

GR : Il y a deux manières de répondre à cette question. D’abord, s’agissant de Nils Christie et de Louk Hulsman, ils ont beaucoup plaidé pour la décriminalisation, la dépénalisation et la déjudiciarisation, c’est-à-dire pour que certains comportements ne soient plus considérés comme des infractions, ou qu’ils relèvent d’une autre catégorie que le droit pénal (comme le droit civil) ou qu’ils sortent de la compétence du système judiciaire. Par exemple, Louk Hulsman s’est prononcé très tôt pour la dépénalisation des produits stupéfiants et ses engagements ont influencé les choix politiques faits par les Pays-Bas en la matière.

Mais d’une manière générale, la première génération de pionnier·ère·s de l’abolitionnisme est un peu tombée dans l’oubli. Quant aux luttes abolitionnistes, elles s’inscrivent dans des histoires politiques nationales et les contributions apportées par certain·e·s au cours de leur histoire peuvent être effacées en l’absence d’un travail de transmission des réflexions et des débats passés. 

Nils Christie et Louk Hulsman se sont donc prononcé en faveur de la désinstitutionnalisation des infractions pénales, mais Nils Christie a toujours exprimé des doutes quant à la possibilité d’abolir le système pénal et il appartient donc davantage au courant de la « modération pénale » ou du réductionnisme que de l’abolitionnisme au sens strict. Nils Christie et Louk Hulsman se rejoignaient néanmoins sur deux idées : leur vision du traitement des situations-problèmes se rapprocherait des procédures civiles et ils s’opposaient à toute forme de professionnalisation des personnes impliquées dans celles-ci. La deuxième manière de répondre à votre question repose sur les réflexions de Ruth Morris. Comme beaucoup d’abolitionnistes de sa génération, elle a été d’abord enthousiasmée par la justice restaurative autour des années 1990, mais elle en a aussi vu les limites puisque sa mise en place dans le cadre des politiques pénales ne remettait pas fondamentalement en cause leur caractère punitif. Elle a donc travaillé à concevoir une justice dite « transformative », qui ne repose pas sur la punition mais promeut au contraire la guérison, afin de répondre aux besoins des victimes et des auteurs, et qui permet aussi de « transformer » les communautés afin de changer les structures sociales.

AÉ : Par ailleurs, chacun à leur manière, leurs écrits suggèrent de questionner ce qui reste encore largement considéré comme des évidences, notamment l’idée que le système pénal ait un réel effet sur la criminalité… 

GR : En effet, la remise en cause de la croyance selon laquelle les politiques pénales et le système pénal pourraient apporter des réponses à la criminalité est au cœur des réflexions abolitionnistes. On peut considérer cette question sous plusieurs angles. Le premier consiste à regarder ce que fait le système pénal aux individus qui y sont confrontés (et à leurs proches). Cela permet de questionner le caractère dissuasif de la sanction pénale et le recours à des approches punitives des crimes.  On peut envisager la question sous un autre angle, notamment en interrogeant ce qu’on entend par « crime » et « criminalité ». De plus, les statistiques de la criminalité sont facilement manipulables et disent assez peu la réalité de la victimation (c’est-à-dire des faits dont sont réellement victimes les personnes). C’est un champ de recherche dans lequel Nils Christie a été très tôt engagé et qui est l’objet de son livre « L’Industrie de la punition ». Dans celui-ci, il montre qu’il existe un lien très faible entre les niveaux de criminalité et d’incarcération et que la criminalité n’est ni une cause, ni une conséquence du taux d’emprisonnement.

Laissez-moi revenir rapidement sur ce terme « utopie » : si on entend ce mot comme un projet irréalisable, ce que propose le système pénal est bien plus « utopique » que la vision abolitionniste.

AÉ : S’il y a une forme d’optimisme (d’utopie comme diraient vos détracteurs) qui semble habiter ces auteur·e·s, il faut se rendre à l’évidence en constatant la « défaite » subie par ces théories abolitionnistes en matière de politiques pénales, d’autant que leurs aspirations se sont heurtées au durcissement des politiques pénales et au formidable développement, partout dans le monde, de l’ « industrie de la punition », pour reprendre l’expression de Nils Christie. Y a-t-il néanmoins selon vous des éléments qui donnent à espérer ? Vous citez à plusieurs reprises les événements récents aux États-Unis, dans le sillage des mobilisations de Black Lives Matter.

GR : Laissez-moi revenir rapidement sur ce terme « utopie » : si on entend ce mot comme un projet irréalisable, ce que propose le système pénal est bien plus « utopique » que la vision abolitionniste. Comment un système qui repose sur la punition pourrait-il pacifier les relations sociales ? Force est de constater que le système pénal prévient mal la perpétration des crimes, et il est donc plus réaliste de construire d’autres manières de prendre en charge la survenue de « situations-problèmes » plutôt que de croire que le système pénal puisse réellement se réformer et répondre enfin aux besoins des victimes et des auteurs. Les mobilisations récentes pour l’abolition de la police aux États-Unis ont permis une visibilité importante des idées et des luttes abolitionnistes. Elles s’inscrivent dans un contexte plus large, depuis le début des années 2000, de montée en puissance des mobilisations abolitionnistes. Depuis quelques années, j’observe aussi un intérêt croissant pour l’abolitionnisme pénal en Belgique ou en France, et aussi, dans le champ politique, un renouvellement des analyses. Ceci n’étant évidemment pas étranger à la vigueur des mobilisations contre les crimes policiers, tels que les meurtres d’Ibrahima Barrie, d’Ilyes Abbedou, de Lamine Bangoura ou de la petite Mawda.

Force est de constater que le système pénal prévient mal la commission des crimes, et il est donc plus réaliste de construire d’autres manières de prendre en charge la survenue de « situations problèmes » plutôt que de croire que le système pénal puisse réellement se réformer et répondre enfin aux besoins des victimes et des auteurs.

Mais ce qui me rend réellement optimiste, ce sont les inflexions récentes dans certains courants dominants du féminisme. Ceux-ci ont longtemps considéré comme une évidence d’appeler à la criminalisation des auteurs de violences faites aux femmes et au durcissement des politiques pénales pour protéger les femmes. De plus en plus de féministes critiquent le « féminisme carcéral », dénoncent le caractère raciste et patriarcal du système pénal et interrogent le recours au droit pour faire avancer la cause des femmes. Que le fémonationalisme (NDLR :  il s’agit de l’association entre une idéologie nationaliste et certaines idées féministes, plus particulièrement lorsque des motivations xénophobes y sont associés) et la criminalisation des hommes issus de l’immigration et de l’histoire coloniale soient critiquées au sein des mouvements féministes est une avancée. Reste à voir si cela sera suffisant pour faire barrage au populisme pénal…

AÉ : Le renouvellement des pensées abolitionnistes au cours des dernières décennies s’appuie essentiellement sur trois champs de réflexion : le capitalisme, la race et enfin le genre et la sexualité. Aujourd’hui, c’est sur deux nouveaux fronts que se développent à votre sens les réflexions abolitionnistes. Le premier est celui du validisme (NDLR : oppression vécue par les personnes vivant en situation de handicap physique ou mental), le second celui de l’environnement… Ce sont là selon vous les nouveaux « défis » de l’abolitionnisme ? 

GR :  La question du validisme n’est pas tout à fait nouvelle pour les abolitionnistes car il y a une longue tradition de luttes communes entre les mouvements anti-carcéraux (contre les prisons) et ceux contre l’institutionnalisation des personnes, et plus particulièrement contre les hôpitaux psychiatriques. Mais on assiste à un renouvellement des réflexions grâce à l’essor des luttes contre le validisme et il y a une attention croissante sur les manières dont les personnes en situation de handicap sont impactées par le système pénal (par exemple leur surreprésentation parmi les victimes de crimes policiers). Quant au second second front, l’impact des catastrophes environnementales sur les personnes détenues, les conséquences écologiques de l’existence des prisons ou le « greenwashing » auquel procède le système carcéral (par exemple avec la végétalisation des établissements, la mise en place de potagers, etc.) sont de plus en plus discutées au sein des luttes abolitionnistes. Par ailleurs, il est préoccupant de voir un essor des approches pénales des questions environnementales, avec la criminalisation de certains comportements ou les appels (en Belgique ou en France) à la création d’un crime d’« écocide ».

 

Gwenola Ricordeau, Crimes et Peines. Penser l’abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris, Traductions par Pauline Picot et Lydia Amarouche, Caen, Grevis, coll. « Enquêtes Politiques », 2021, 200 p.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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