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Santé

Grains de folie dans l’espace public

Les manifestations de souffrance mentale et de troubles psychiatriques en rue sont en augmentation. Le nombre de procédures d’admission forcée en psychiatrie a doublé entre 2010 et 2018 dans la zone de police Bruxelles Capitale-Ixelles. Cette situation découle d’une précarité en augmentation et de troubles mentaux croissants dans toute la population. La prise en charge, quant à elle, serait saturée…

Fig. 1. “A catastrophe.” Magic : stage illusions and scientific diversions. 1897.

Les manifestations de souffrance mentale et de troubles psychiatriques en rue sont en augmentation. Le nombre de procédures d’admission forcée en psychiatrie a doublé entre 2010 et 2018 dans la zone de police Bruxelles Capitale-Ixelles. Cette situation découle d’une précarité en augmentation et de troubles mentaux croissants dans toute la population. La prise en charge, quant à elle, serait saturée…

Scène ordinaire dans le centre de Bruxelles. Un homme parle seul ; à bien y regarder, il n’a pas d’écouteurs ou de téléphone vissé à l’oreille. Ce qu’on comprend de ses paroles semble n’avoir ni queue ni tête. Puis soudain il pousse un cri ou lâche un geste brusque, avant de faire volte-face et disparaître dans la nuit.

Dans une interview donnée au Soir, le 15 octobre dernier, où il s’exprimait sur les problèmes d’insécurité sur le piétonnier, Philippe Close disait, à propos des troubles mentaux en rue : « On ne peut pas demander à un policier de traiter quelqu’un qui est dans une crise de schizophrénie ou de délirium. Or, c’est un phénomène urbain que je vois exploser : le nombre de dossiers a doublé depuis 2010. » Les « dossiers » en question portent le nom de procédure Nixon. Ce dispositif d’admission forcée entamé par la police vise les personnes qui présentent un danger aigu et grave pour elles-mêmes ou pour autrui, atteintes d’une maladie mentale ET refusant l’aide volontaire. Ces trois critères réunis, le dernier mot revient au psychiatre de garde qui déterminera la nécessité d’une mise en observation contrainte de quarante jours (dans 10 % des cas environ).

Entre 2010 et 2018, au sein de la zone de police Bruxelles Capitale-Ixelles, le nombre de procédures Nixon est passé de 329 à 687. Philippe Close (PS), le bourgmestre de la Ville de Bruxelles, reconnaît que la possibilité d’action des policiers face à la souffrance mentale est « limitée », et en appelle à des « partenariats vertueux pour une politique de santé publique ». Avant d’ajouter : « Il ne faut pas non plus nier le côté ‘nuisance urbaine’. On parle de cas extrêmes : une dame qui se promenait en rue avec un marteau et cassait des vitrines, une personne en fauteuil roulant qui jetait ses déjections sur les terrasses de café… »

Un climat anxiogène

L’augmentation récente des procédures Nixon serait-elle liée à un durcissement sécuritaire au sein de la zone de police bruxelloise ? Son porte-parole, Olivier Slosse, assure le contraire : « Il n’y a eu aucune directive encourageant à renforcer la procédure, qui est d’ailleurs sujette à de nombreux critères et ‘filtres’, notamment l’expertise d’un psychiatre : ça ne se fait jamais à la légère. » L’explosion de troubles mentaux en rue ne serait d’ailleurs pas cantonnée à la capitale : « C’est une observation commune aux zones de police d’autres pays aussi, comme les Pays-Bas et la France : il y a de plus de plus d’interventions pour des personnes perturbées ou désorientées dans l’espace public. »

La rue ferait office de baromètre ; elle est la partie visible – plus expressive et bruyante – de souffrances profondément immergées dans la société. Les « fous » de l’espace public ont beau parler tout seuls, ils en disent long sur nous tous.

Car, « si augmentation des troubles mentaux en rue il y a, il faut avant tout la lier à l’augmentation de la souffrance mentale dans l’ensemble de la population, marquée par des troubles anxieux et dépressifs, l’explosion du burn-out, etc. », avance Yahyâ H. Samii, directeur de la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale (LBFSM). Conséquence, selon lui, d’un « climat particulièrement anxiogène ».

Le Livre noir de la santé mentale, publié en 2018 par la Fédération des associations de médecins généralistes de Bruxelles (FAMGB), ne dit pas autre chose : témoins de première ligne, les généralistes y confirment l’augmentation, chez leurs patients, de problèmes psychologiques, voire psychiatriques. Et dénoncent les carences de la prise en charge. « Résultat : ces gens restent chez leur médecin, qui n’est pas suffisamment équipé pour gérer leurs troubles mentaux et n’a par ailleurs pas le temps de le faire », tranche le docteur Christophe Barbut, président de la commission Santé mentale de la FAMGB. En 2018, son prédécesseur, Alain Devaux, évoquait même le risque de « se retrouver, comme au XIXe siècle, [avec] des gens qui délirent dans la rue et qu’on ne pourra pas prendre en charge1 ».

« Si augmentation des troubles mentaux en rue il y a, il faut avant tout la lier à l’augmentation de la souffrance mentale dans l’ensemble de la population, marquée par des troubles anxieux et dépressifs, l’explosion du burn-out, etc. », Yahyâ H. Samii, directeur de la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale (LBFSM)

« Quelque chose qui casse »

Un an plus tard, Christophe Barbut qualifie toujours la situation de « cocktail explosif ». Son premier ingrédient : la précarité. Bruxelles affiche des taux de pauvreté, de personnes sans abri ou mal logées et de sans-papiers supérieurs aux deux autres Régions du pays. Et quand les poches se vident, c’est la santé – y compris mentale – qui trinque : un Belge sur cinq affirme ne pas pouvoir payer des soins dentaires ou des consultations psychologiques, et quatre patients sur dix ont postposé un traitement ou une consultation pour des raisons financières en 2018 (enquête Solidaris).

Pour l’asbl Infirmiers de rue, santé mentale et grande précarité sont les deux faces d’une même pièce : « Ce n’est pas un hasard si le nombre de sans-abri a lui aussi doublé, entre 2008 et 2018 en Région bruxelloise. Il y a une grande probabilité pour que les gens tombent dans la rue à la suite de problèmes de santé mentale, légers ou graves – problèmes que la rue aggrave ensuite par ses conditions de vie », analyse le docteur Pierre Ryckmans, responsable du suivi des patients au sein de l’association. Pour illustrer, il cite le cas de cette femme « ayant perdu son conjoint et qui, sous le coup de l’émotion, quitte son appartement et n’y retourne jamais », et celui d’un homme « schizophrène qui arrête son traitement et finit par se faire expulser de son logement ».

Un tiers des patients suivis par Infirmiers de rue présentent des troubles de santé mentale sérieux, un autre tiers des problèmes psychiatriques. « Ce qui interpelle, c’est que la plupart ont eu une vie ‘normale’ avant : des enfants, un conjoint… Et puis, un jour, il y a quelque chose qui casse. »

Deux fois moins de lits à Bruxelles

L’autre ingrédient de ce cocktail dangereux, c’est une prise en charge saturée à tous les niveaux. Celui de l’accueil d’urgence et de la mise en observation d’abord. Le CHU Brugmann est l’un des quatre hôpitaux de Bruxelles qui accueillent des patients en observation à la suite d’une procédure Nixon (avec Titeca, Fond’Roy et Érasme). « Les 60 lits de notre unité fermée sont constamment occupés, expose Charles Kornreich, chef du service de psychiatrie. C’est d’ailleurs la raison d’être de la procédure Nixon : filtrer les demandes. La Wallonie et la Flandre n’en ont pas besoin ; si une mise en observation est nécessaire, leurs hôpitaux ont toujours des lits disponibles. »

En aval aussi, le manque de places pose problème. Le nombre de lits pour séjours de plus longue durée est également déficitaire à Bruxelles. La Région totalise 1.600 lits, soit moins de la moitié que les villes d’Anvers, Gand, Charleroi et Liège réunies, qui comptabilisent 4.250 places pour, grosso modo, le même nombre d’habitants. Dit autrement : « Bruxelles représente 10,5 % de la population belge mais ne dispose que de 8,5 % du total des lits en Belgique. Le manque est criant », appuie Yahyâ H. Samii, de la LBFSM.

Face à ces constats, la réforme du secteur de la santé mentale Psy 107 suscite autant de craintes que d’espoirs. Processus de désinstitutionnalisation, elle vise à renforcer la prise en charge des patients dans leur milieu de vie en développant des équipes mobiles et prévoit, pour ce faire, la suppression de lits hospitaliers. Peu réaliste à Bruxelles, vu le contexte de pénurie/saturation. Les autorités se sont donc jusqu’ici contentées de « geler » des lits futurs, non existants.

« Il y a une grande probabilité pour que les gens tombent dans la rue suite à des problèmes de santé mentale, légers ou graves – problèmes que la rue aggrave ensuite par ses conditions de vie », docteur Pierre Ryckmans, responsable du suivi des patients au sein de l’asbl Infirmiers.

Aider sans demande

Ce n’est qu’une « intuition », insiste-t-elle. Mais pour Irène Kremers, la coordinatrice du Relais Santé de Charleroi, « depuis la réforme 107 et la fermeture de lits dans la région, les troubles de santé mentale en rue augmentent. De même que les pathologies psychiatriques plus graves : des cas de psychotiques ou schizophrènes complètement déconnectés de la réalité ». Le Relais Santé, qui compte 30 % de consultations psys parmi ses usagers, mène depuis 2014 une collaboration avec la psychiatre Akila El Maouhab, déterminée à aller à la rencontre de ces personnes aux pathologies lourdes, plus difficiles à toucher : « Ceux-là ne viennent pas à nous parce que, dans leur esprit, ils n’ont pas de problème, donc pas besoin d’aide. »

Même constat au sein des services de santé mentale (SSM) bruxellois, « frustrés de leur incapacité à répondre aux besoins de certains publics, notamment les personnes âgées, sans abri ou en grande précarité, qui nécessitent qu’on aille à leur rencontre. Or, les SSM font face à une pénurie de psychiatres (qui peuvent gagner deux ou trois fois plus en milieu hospitalier) : ces derniers se retrouvent avec des listes de patients kilométriques et n’ont pas le temps de se déplacer », détaille le directeur de la LBFSM, qui représente les 22 SSM francophones bruxellois.

Dans la foulée de ses déclarations d’octobre, le bourgmestre de la Ville de Bruxelles affirme avoir sollicité l’expertise des CHU Brugmann et Saint-Pierre pour « réfléchir aux façons d’améliorer la santé mentale, y compris en rue, en offrant des trajets de soins efficaces ». Avec, derrière la tête, l’idée de créer un lieu d’accueil de première ligne ou d’urgence dans le centre-ville.

De son côté, la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale participe à la réflexion en cours dans le secteur sur la « fonction 05 ». « La situation est critique, donc sans retomber dans une hospitalisation tous azimuts, que pouvons-nous faire pour ces personnes en situation de crise ? » Le développement de la « fonction 05 » permettrait aux SSM de mettre au point des postes et méthodes de travail spécifiques pour « les personnes en marge de la société, qui ne sont pas demandeuses d’aide ». Plutôt que de créer une structure externe, Yahyâ H. Samii plaide pour le fait de « garder les mêmes structures et professionnels pour tous les publics, y compris les plus précaires ». Une question de principe : « Les problèmes de santé mentale se retrouvent dans toute la société, ils nous concernent tous. »

 

  1. Le Soir, 16 mars 2018.
Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

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