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Regard critique · Justice sociale

Migrations

Étrangers hors UE : étudier à quel prix ?

Il y a plusieurs semaines, Junior Masudi Wasso, un étudiant congolais arrivé sur le sol belge avec un visa étudiant en règle, était placé en centre fermé durant une quinzaine de jours. Cette affaire, très médiatisée, a interpellé l’opinion publique, tant sur les procédures d’inscription que sur les contrôles effectués dans le cadre de la migration académique. Étudier en Belgique quand on est né en dehors de l’Union européenne relève du parcours du combattant. Pour y parvenir, il faut s’armer de patience et bénéficier d’une situation économique privilégiée.

© Collection La S Grand Atelier

Maria fait partie de ces étudiants étrangers, hors espace Schengen, venus suivre un cursus dans un établissement belge : « Je voulais étudier l’urbanisme. Dans mon pays d’origine, le Mexique, il n’y a pas de programme comme celui que j’ai fait en Belgique et aux États-Unis ; un master coûte 120.000 $. » Elle a conscience de faire partie du peu d’élus pouvant bénéficier d’un visa long séjour, dans le cadre de la migration académique. En 2020, on comptait 25.386 visas long séjour accordés par la Belgique. Vingt-huit pour cent de ces visas étaient octroyés dans le cadre de la migration académique.

Les personnes souhaitant commencer un bachelier ou un brevet sur le territoire belge doivent avant tout obtenir une équivalence de diplômes. Pour celles s’inscrivant en master ou en doctorat, l’équivalence de diplômes est laissée à l’appréciation de l’institution dans laquelle l’étudiant postule. C’est le premier obstacle rencontré par les étudiants, car les niveaux académiques ne sont pas valorisés de manière uniforme sur la planète. Frédéric Moens, directeur de l’Institut des hautes études des communications sociales (IHECS), ne s’en cache pas : « Un master du Nord a plus de valeur qu’un master du Sud, même si c’est malheureux. » Une fois passé cette première étape, il faut introduire une demande auprès d’un établissement de l’enseignement supérieur, et ce, avant le mois de mars. Si la candidature est reçue dans les temps et acceptée, les étudiants peuvent alors entamer les démarches de visa auprès de l’ambassade dans leur pays de résidence. L’Office des étrangers se réserve alors le droit d’octroyer ou non un visa. Chaque année, ce sont environ 20 % des demandes qui sont refusées.

Visas long séjour dans le cadre de la migration académique

Derrière les pourcentages concernant les principales nationalités auxquelles un visa a été accordé, se cachent de grandes disparités. Comme le précise le rapport annuel Myria de 2019, « 59 % des décisions ont conduit à un refus pour les Camerounais alors que les refus de visas d’études sont quasi inexistants pour les Chinois (0,8 %) ainsi que pour les Américains (0,5 %) ».

De manière générale, Frédéric Moens constate que « la majorité des demandes validées en interne à l’IHECS se voient refuser l’octroi de leur visa par l’ambassade ou l’Office des étrangers. Sur une centaine de demandes que l’on reçoit, on donne une suite favorable à 80 d’entre elles et, en fin de compte, on a entre 10 et 30 demandes de visa qui sont acceptées, selon les années. Après, cela ne veut pas dire que tous les étudiants introduisent une demande, certains sous-estiment parfois le coût financier ». En effet, venir étudier sur le territoire belge est loin d’être accessible à tous les porte-monnaie.

Le prix comme principal obstacle

Comme les étudiants hors Union européenne sont non finançables, ils doivent, en plus du minerval fixé à 835 euros, s’acquitter des droits d’inscription spécifiques (DIS), qui s’élèvent à 4.175 euros, lorsqu’ils s’inscrivent dans une université francophone. Cette somme est le résultat d’une circulaire de l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur datant de 2018 et décidée en concertation avec les rectorats des différentes institutions. Lucas van Molle, président de la Fédération des étudiants francophones (FEF), raconte les coulisses de cette décision : « Il y a plusieurs années, les recteurs voulaient aller jusqu’à 12.000 euros environ. La FEF s’était mobilisée en occupant les campus des universités. On a réussi à obtenir un plafonnement du minerval à 4.175 euros, ce qui reste une somme énorme. L’accord passé entre la FEF et les rectorats est un moratoire de cinq ans, qui a été prolongé jusqu’en 2023. L’idée pour la rentrée 2023-2024 est de demander une réduction du minerval pour les étudiants étrangers, mais je sais que les recteurs et rectrices n’y sont pas favorables. » Les frais appliqués dans les hautes écoles et les écoles supérieures des arts sont, quant à eux, importants, mais moins élevés, puisqu’ils oscillent entre 1.000 et 2.000 euros, en fonction des programmes. Certains pays sont toutefois exemptés de ces frais supplémentaires : il s’agit de ceux repris par l’Organisation des Nations unies sur la liste des pays les moins avancés du monde, comme l’Afghanistan, le Cambodge, le Mali, le Rwanda ou encore le Togo. Mais, pour le président de la FEF, les tarifs restent trop élevés et ont des conséquences directes sur l’accessibilité aux études : « Il y a une forme d’hypocrisie des établissements car, bien qu’ils aient besoin d’étudiants internationaux pour bénéficier d’une meilleure position dans les rankings (classements des écoles), si l’on considère les prix demandés pour accéder à l’université, on comprend que les établissements souhaitent seulement attirer les plus riches d’entre eux. »

« La majorité des demandes validées en interne à l’IHECS se voient refuser l’octroi de leur visa par l’ambassade ou l’Office des Étrangers. » Frédéric Moens, IHECS

Des garanties, mais à quel prix ?

En plus du prix d’inscription dans un établissement, qui peut déjà constituer un frein, il faut pouvoir prouver que l’on a les moyens de subsistance nécessaires pour voir sa demande de visa aboutir. Jacky, étudiante camerounaise, s’est inscrite dans un master en journalisme à Bruxelles. Elle revient sur les différentes étapes de la procédure : « La première fois que j’ai introduit une demande, j’ai reçu des réponses positives de la part des écoles, mais les procédures étaient bloquées au niveau de l’ambassade. Le problème venait de ma garante (ma belle-sœur), qui était infirmière indépendante en Belgique. Ils ont jugé son salaire insuffisant et, après deux mois d’attente, j’ai reçu une réponse négative. De toute façon, la date de rentrée était déjà passée. » Heureusement, Jacky a pu réintroduire une demande l’année d’après, qui, elle, a été acceptée. Si la plupart des étudiants optent pour le système des garants et apportent les preuves qu’ils bénéficient de moyens de subsistance suffisants durant toute la durée des études, d’autres systèmes existent. L’Office des étrangers demande à certains étudiants de verser la somme de 8.000 euros à l’établissement dans lequel ils sont inscrits. Cette somme est alors bloquée sur un compte et, chaque mois, c’est l’institution académique qui fait un versement à l’étudiant. Au-delà des questions que cela pose quant au rôle de banque joué par une institution académique, avancer une telle caution constitue une barrière supplémentaire sur le plan économique.

Livrés à eux-mêmes

Les parcours académiques ne sont jamais des chemins linéaires. Si la précarité est une réalité pour de plus en plus d’étudiants, elle l’est encore davantage pour ceux nés en dehors des frontières de l’espace Schengen. En plus des garanties financières qu’ils doivent fournir, les situations économiques et politiques des pays dont ils sont issus peuvent évoluer et rajouter un facteur d’inquiétude. Elias (prénom d’emprunt), ancien étudiant en criminologie à Louvain-la-Neuve, vient du Liban, un pays où l’économie a dégringolé ces dernières années : « L’explosion au port de Beyrouth, en 2020, a touché nos familles, nos amis, nos maisons. En plus des démarches administratives et des études, il y avait de l’angoisse, liée au contexte libanais. S’est ensuivie une dévaluation de la monnaie qui a impacté mes parents, qui m’aidaient financièrement. » Les étudiants étrangers peuvent demander une aide sociale dans l’établissement où ils sont inscrits, mais, comme le précise le Conseil social de l’Université libre de Bruxelles, ces demandes sont examinées au cas par cas : « Tous les étudiants inscrits peuvent constituer un dossier, mais, dans le cadre des étudiants arrivés avec un visa long séjour, c’est le garant qui doit subvenir aux besoins financiers. Ils ne peuvent normalement pas recevoir de l’aide de l’État, même si le conseil social peut fournir une aide ponctuelle, en janvier et en juin, pour leur éviter de travailler pendant la période des examens. » La situation financière d’Elias n’étant plus la même qu’à son arrivée, il décide de contacter l’administration de son université pour demander de l’aide. Au final, « tous les étudiants libanais ont été exemptés des droits d’inscription spécifiques et on a pu payer la même somme que les étudiants belges ou européens, soit 835 euros ».

« Si je les contactais, le CPAS allait devoir communiquer cette information à l’Office des Étrangers. L’OE peut considérer que je ne suis pas solvable, puisque j’ai fait appel à une aide financière. Il pourrait dès lors, me dire que je ne remplis plus les conditions et que je ne peux pas poursuivre mon cursus en Belgique. » Elias

Des aides à double tranchant

En dehors des conseils sociaux, les étudiants hors Union européenne rencontrant des difficultés financières, ne peuvent pas compter sur le soutien de beaucoup d’institutions. En effet, comme le précise Lucas Van Molle, « les allocations d’études de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne sont pas accessibles aux étudiants hors Union européenne. Il y a des conditions de résidence qui prévoient qu’il faut être domicilié depuis au moins cinq ans sur le territoire belge, pour pouvoir en bénéficier ». Reste alors le CPAS, mais, là encore, la situation est complexe. Elias n’a pas osé introduire de demande d’aide, par peur des conséquences : « Si je les contactais, le CPAS allait devoir communiquer cette information à l’Office des étrangers, ce qui risquait de me poser problème l’année d’après, lors de la demande de renouvellement de mon visa. L’Office des étrangers peut en effet considérer que je ne suis pas solvable, puisque j’ai fait appel à une aide financière. Il pourrait dès lors me dire que je ne remplis plus les conditions et que je ne peux pas poursuivre mon cursus en Belgique. » Coralie Hublau, travailleuse au sein du CIRÉ (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers), confirme : « Les étudiants étrangers ont le droit de faire une demande au CPAS, mais c’est au risque que le titre de séjour ne soit pas renouvelé. Le CIRÉ fait des démarches pour justifier le recours à l’aide sociale auprès de l’Office des étrangers, mais c’est à eux de considérer si oui ou non cela reste une charge déraisonnable pour un renouvellement futur du titre de séjour. »

Pour ces étudiants qui ont choisi la Belgique dans l’espoir d’un environnement studieux et épanouissant, les obstacles sont nombreux, tant en ce qui concerne des démarches à effectuer en amont qu’en ce qui concerne les difficultés rencontrées durant le parcours d’études. Les procédures administratives longues et harassantes ont des conséquences sur les chances de réussite aux examens, alors que cette réussite constitue une condition sine qua non pour renouveler son visa d’une année sur l’autre.

 

En savoir plus

À retrouver sur le même sujet : « Extension du visa étudiant : une loi aux contours flous » (numéro de janvier 2022).

Adeline Thollot

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