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ETA, des entreprises qui s’adaptent à la crise

Comme d’autres secteurs, celui des entreprises de travail adapté (ETA) est touché de plein fouet par la crise sanitaire. Certaines ETA sont à l’arrêt, d’autres restent actives avec la difficulté de protéger un public fragile.

Illustration de Lucie Castel pour le numéro 483 "Covid-19 : le naufrage"

Comme d’autres secteurs, celui des entreprises de travail adapté (ETA) est touché de plein fouet par la crise sanitaire. Certaines ETA sont à l’arrêt, d’autres restent actives avec la difficulté de protéger un public fragile.

« On a battu des records de productivité et de chiffres d’affaires sur le mois de mars », raconte Pierre-Yves Maniquet, directeur des ateliers de Jean Regniers à Bienne-lez-Happart dans le Hainaut. Avec sept secteurs d’activités dont les détergents, le conditionnement, les palettes ou la couture, l’ETA compte 320 travailleurs. Une entreprise un peu hors norme dans le paysage des ETA. « On fournit à peu près la moitié du marché belge de la grande distribution en eau de javel. Le mois de mars, et avec lui le début du printemps, est généralement un des pics de l’année. Ici, l’entreprise a connu augmentation de demandes de plus de 40 %, contrairement à un printemps normal », poursuit le directeur.

Mais devant cette demande en forte hausse et des carnets de commandes pleins, l’entreprise hennuyère fait face à un absentéisme important, estimé par le directeur à un tiers du personnel.

« On a rencontré des difficultés fin mars, mais on a pu bénéficier du soutien d’une entreprise sœur qui avait des travailleurs disponibles. Sur les quinze derniers jours, on a accueilli 19 personnes pour le département des détergents. »

Avec cet apport, l’entreprise arrive à travailler à plein régime pour fournir des produits qui, dans la crise sanitaire actuelle, apparaissent comme des produits de première nécessité. À côté de cela, l’ETA dispose d’un atelier de confection et de couture dans lequel elle fabrique des housses mortuaires. « C’est aussi un domaine dans lequel le marché tire énormément. On a un surcroît de demandes, avec, pour certains produits, une demande multipliée par quatre », ajoute Pierre-Yves Maniquet. Les ateliers Jean Regniers se sont aussi lancés dans la confection de masques, et ce, en s’inspirant de tutoriels trouvés sur Internet. « On reçoit déjà des demandes : plusieurs clients nous en ont commandé des milliers. »

“Dès le début du confinement, on a demandé à certains travailleurs de rester chez eux pour limiter au maximum les risques liés à leur santé.” Pierre-Yves Maniquet, Les ateliers Jean Regniers

Ce que l’entreprise hennuyère veut à tout prix, c’est pouvoir continuer à travailler, tout en veillant à la sécurité du personnel. « Ma crainte est qu’un cas de coronavirus se déclare parmi nos travailleurs, raison pour laquelle on prend toutes les mesures de précaution nécessaires. Au sein de l’entreprise, il y a des endroits où il n’y a aucune difficulté à respecter les mesures de distanciation sociale, mais il y en a aussi où c’est plus difficile. » Aussi les ateliers ont-ils décidé de protéger les travailleurs avec masques et visières. « On a mis en place un système quotidien de prise de température de tous les collaborateurs. Dès qu’un travailleur a plus de 37°, il est invité à rentrer chez lui. »

Des règles à répéter

Si les travailleurs ont bien compris la nécessité de ces règles, la difficulté est celle de leur exécution au quotidien. « La spécificité de notre public fait qu’on doit répéter souvent les règles : on le fait plusieurs fois par jour, en indiquant les gestes barrières, en rappelant à l’ordre ceux qui n’arrivent pas à respecter la distanciation sociale. »

Comme d’autres ETA, les ateliers de Jean Regniers ont écarté certaines personnes qui présentent des profils qui les rendent particulièrement vulnérables face au Covid-19. « Dès le début du confinement, on a demandé à certains travailleurs de rester chez eux pour limiter au maximum les risques liés à leur santé. »

À Bruxelles, L’Ouvroir a procédé à des mesures similaires. Dès que le confinement a été proclamé en mars dernier, l’ETA bruxelloise est restée avec une équipe de volontaires qui ne voulaient pas aller au chômage. Pour ceux-là, le cadre était simple, garantir à tout prix la distanciation sociale. « On est 40 personnes actives en temps normal, alors que, pour l’instant, on est une dizaine seulement », explique Damien Logghe, le directeur de l’ETA.

Au début du confinement, L’Ouvroir a aussi intégré dans le temps de travail un moment pour que le personnel se lave les mains. « Les moniteurs ont pour mission de veiller au respect des gestes barrières et de la distanciation sociale, en ne concentrant pas les travailleurs dans un coin, en vérifiant le lavage des mains à plusieurs moments dans la journée et en rappelant les consignes dès qu’il le faut. »

Plus de demandes que de travailleurs

Pour l’ETA bruxelloise, l’autre enjeu était de savoir s’il y aurait encore suffisamment de travail valorisant à proposer aux volontaires. Pour l’instant, plus d’un mois après les mesures du confinement, l’ETA fonctionne en sous-régime avec plus de demandes que de personnel disponible. « On refuse donc les nouvelles demandes de clients. » L’Ouvroir s’occupe notamment du « mailing », à savoir la mise sous enveloppes, l’assemblage ou l’encartage de courrier, notamment de fiches de paie du personnel d’un réseau hospitalier bruxellois. Pour les activités non urgentes et non nécessaires comme la reliure, l’activité est, par contre, arrêtée.

“On avance pas à pas, en sentant le marché, mais aussi en fonction de nos effectifs.” Damien Logghe, L’Ouvroir

Avec la crise, L’Ouvroir a entamé la production d’écrans de protection en Plexiglas à déposer sur les comptoirs, bureaux, tables pour éviter les contagions par postillons. En trois semaines, l’ETA a liquidé près de 80 écrans, en fournissant communes, CPAS, pharmacies ou commerces de proximité. « On avance pas à pas, en sentant le marché, mais aussi en fonction de nos effectifs. Si, du jour au lendemain, le chef d’atelier tombe malade ou si on perd des travailleurs, on n’est pas certain de pouvoir continuer telle ou telle activité. Le risque est de devoir arrêter tout, du jour au lendemain… »

À Bruxelles, sur les onze ETA présentes sur le territoire régional, cinq fonctionnent encore. « Aucune ETA ne travaille à 100 % », confirme Benoît Ceysens de la FEBRAP, la Fédération bruxelloise des entreprises de travail adapté. « Elles fonctionnent avec moins de 10 % de travailleurs handicapés encore actifs, et ceux qui le sont, le sont de façon volontaire avec un travail de prévention important de la part des assistants sociaux pour éviter tout risque. »

En Wallonie, onze ETA n’ont pas du tout dû arrêter certaines leurs activités, douze ETA sont entièrement fermées et le reste (soit 32) ont maintenu seulement certaines de leurs activités (les masques, le gel hydroalcoolique ou l’alimentaire, par exemple). « Cependant, plus de la moitié des ETA fonctionnent avec un effectif réduit d’au moins la moitié, indique Gäetane Convent, directrice de l’EWETA. En règle générale, toutes nos ETA nous disent avoir déjà perdu une bonne partie de leur chiffre d’affaires. »

Néanmoins, malgré cette difficulté, la directrice de l’EWETA rappelle une des forces du secteur, à savoir son adaptabilité, permettant à certaines entreprises de se lancer dans la confection de masques, par exemple. « Les ETA ont en effet toujours été très adaptatives avec leurs travailleurs, c’est leur mission sociale : s’adapter afin de pouvoir leur offrir un emploi stable, durable et adéquat. Mais elles regorgent également d’inventivité dans leurs activités. En effet, beaucoup d’ETA sont multiactivités et sont capables de créer de nouveaux services qui peuvent répondre à des demandes particulières de clients tout en assumant leur but premier. C’est ainsi que certaines d’entre elles ont commencé à coudre des masques, à produire du gel hydroalcoolique pour les collectivités, par exemple. »

“Les ETA ont en effet toujours été très adaptatives avec leurs travailleurs, c’est leur mission sociale. Gaëtane Convent.” Eweta

Du côté des syndicats, on s’inquiète justement de cette trop grande adaptabilité. Surtout en cette période. Ils sont d’ailleurs tombés de leur chaise quand ils ont appris que le secteur des ETA se retrouvait dans la liste des secteurs essentiels définie par le gouvernement fédéral. Du coup, les organisations syndicales ont déposé un préavis de grève et d’action pour couvrir l’ensemble des travailleurs qui ne se rendraient pas au travail pour cause d’insécurité sanitaire (réelle ou ressentie), ainsi que les éventuelles actions de blocage qui se feraient dans les entreprises qui fonctionnent encore. Il cessera ses effets à la fin de la période de confinement.

Se limiter au maximum

« On considère que, vu l’objet de ce secteur et les caractéristiques de ses travailleurs, il faut redoubler de prudence, en limitant l’activité au maximum. Ce qu’on peut accepter comme activité, c’est ce qui appartient au domaine médical et alimentaire. On l’a toujours rappelé », explique François Laurent, à la CSC. « Mais le gouvernement n’a pas suivi, et on ne sait pas très bien d’où vient la demande, étant donné qu’elle ne vient pas non plus du banc patronal. »

Depuis le confinement, les syndicats ont déjà dû régler plusieurs problèmes, avec des travailleurs qui venaient malades dans quelques entreprises. « Une des difficultés est que, pour les travailleurs handicapés, cet emploi est vraiment très important pour des raisons financières et sociales. C’est souvent le centre de leur vie, et ce qui nous fait peur, sachant que c’est crucial pour leur existence, c’est que certains prennent trop de risques pour aller travailler alors que la situation de sécurité n’est pas garantie et que leur état de santé n’est pas parfait. » De même, rappelle François Laurent, la question salariale est importante également : « Les personnes en chômage temporaire perdent beaucoup d’argent – entre 250 et 500 euros par mois, et certains pourraient être tentés de reprendre le travail pour des raisons financières. C’est pour cela qu’on demande un maximum de prudence dans ce secteur-là, même si certaines entreprises veulent absolument poursuivre leur production. »

Quant à l’avenir des ETA et de leurs travailleurs, il est encore trop tôt pour se prononcer. À Bruxelles, une enveloppe de 4,8 millions d’euros a été prévue pour couvrir les impacts de la crise. « Force est de constater que le secteur a été entendu », se réjouit Benoît Ceysens. En Wallonie, l’EWETA demande à la Région de lui donner les moyens de rebondir. « Les ETA vont être touchées par la crise, mais peuvent également être un formidable outil de relance, car elles permettent de produire sans délocaliser à l’étranger », conclut Gäetane Convent.

 

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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