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Petite enfance / Jeunesse

Enseignement : rencontre du 8e type

Des élèves de familles pauvres, sans trouble avéré, relégués dans l’enseignement spécialisé de type 8 – censé accueillir des élèves présentant des troubles d’apprentissage ? Le débat est relancé.

20-01-2012

L’enseignement de type 8 s’adresse à des enfants qui présentent des troubles d’apprentissage. Des élèves de familles défavorisées y seraient orientés en l’absence de tels troubles. Cela a déjà été dit. Mais cette fois-ci, l’administration de l’enseignement le confirme dans une étude interne. Malgré les mesures prises ces dernières années, comme « l’intégration dans l’enseignement ordinaire », le problème persiste.

On le sait depuis longtemps, l’enseignement spécialisé de type 8 – qui vise à réintégrer des élèves présentant des troubles d’apprentissage dans l’enseignement ordinaire – ne remplit pas vraiment sa mission. Beaucoup d’élèves ne réintègrent jamais l’enseignement ordinaire. Mais ce que pointent de nombreux acteurs concernés par les questions d’enseignement, c’est que le type 8 accueille de nombreux élèves qui n’auraient rien à y faire. Des élèves issus de familles défavorisées. Le type 8 serait devenu une filière de relégation.

Le Délégué général aux droits de l’enfant1 dénonce cette situation depuis des années. Karin Van Der Straeten, qui s’exprime au nom du Délégué, constate que « les élèves issus de catégories socio-économiques défavorisées et surtout d’origine étrangère, qui ne réussissent pas à l’école ou ont des problèmes de comportement, sont orientés quasi automatiquement vers le type 8. C’est une manière de se débarrasser des élèves qui ont du mal ». Le Délégué, mais aussi La Ligue des droits de l’enfant, montre du doigt les orientations non adéquates et tardives vers ce type d’enseignement. Pour ces acteurs, c’est surtout au sein de l’enseignement ordinaire qu’il faut trouver des solutions.

Une étude récente, interne à l’administration de l’enseignement et reprise par la Commission de pilotage du système éducatif, a confirmé ces constats. On peut y lire que « l’orientation inadéquate des enfants en milieu précaire dans l’enseignement spécialisé reste une difficulté importante du système scolaire ». L’étude s’appuie sur « l’augmentation forte, en dix ans, de l’orientation vers l’enseignement spécialisé ». Elle souligne « la difficulté de réintégration des élèves issus de l’enseignement spécialisé ». Le diagnostic tombe, il est clair : « Les données sur l’indice socio-économique et sur le genre montrent donc l’existence de ce que l’on pourrait appeler des « biais d’orientation » sur base de critères qui ne correspondent pas à la mission première du type 8 et qui confondent troubles d’apprentissage et difficultés scolaires liées à un déficit socioculturel. »

Le succès de l’intégration dans l’enseignement ordinaire

Des changements notables sont pourtant intervenus ces dernières années. Une brochure « enseigner aux élèves avec des troubles d’apprentissage » a été largement diffusée. Ecoles et centres psycho-médico-sociaux s’en sont emparés. Dans chaque établissement, une personne-relais peut se former à tout ce qui concerne les « Dys » (cfr encadré), une formule qui rencontre un certain succès. Mais la mesure la plus spectaculaire et saluée de toutes parts, c’est bien « l’intégration d’élèves de l’enseignement spécialisé dans l’enseignement ordinaire ». Des élèves aux troubles de l’apprentissage suivent les classes dans l’enseignement ordinaire, moyennant un encadrement renforcé et adapté. Cette intégration a été permise en 2003 de manière expérimentale puis a été simplifiée par le décret du 5 février 2009. Jean-François Delsarte, conseiller enseignement fondamental et secondaire spécialisé au cabinet de Marie-Dominique Simonet (CDH)2, la ministre de l’Enseignement, se réfère à l’augmentation exponentielle des projets d’intégration : « En 2009, il y avait 543 élèves intégrés dans l’ordinaire, ils sont cette année 1 155. Cela fonctionne. Nous avons toujours privilégié l’intervention précoce au sein de l’enseignement ordinaire. L’idée de l’intégration est de soutenir les élèves qui ont des troubles avérés et sévères. Des dyslexie, dyscalculie etc, repérées suite à un examen pluridisciplinaire des centres psycho-médico-sociaux (CPMS) des centres de guidance et de centres universitaires. »

L’idée d’offrir dans l’enseignement ordinaire un enseignement adapté séduit largement. Le paradoxe, c’est que ceux qui en bénéficient ont des troubles « avérés » et « sévères », repérés assez tôt, alors que, parmi ceux qui n’en bénéficient pas, on retrouve des jeunes issus de milieux socio-économiquement défavorisés, qui ont été orientés tardivement vers le type 8 et qui n’ont pas forcément de troubles comportementaux. L’enseignement spécialisé serait donc détourné de sa mission d’origine. Cette analyse ne satisfait pas pleinement Jean-François Delsarte. Selon lui, il n’est pas dit que des élèves soient inscrits en type 8 alors qu’ils n’y auraient pas leur place. Et ce, malgré l’étude de la Commission de pilotage dont il nous offre une lecture très personnelle : « Attention, l’étude confirme la surreprésentation d’élèves des catégories socio-économiques défavorisées. Mais cela n’a pas été prouvé que des élèves sans troubles se retrouvent en enseignement spécialisé. Les CPMS ne vont pas orienter vers le type 8 s’il n’y a que des problèmes de retard scolaire. »

L’enseignement spécialisé : le type 8 et le type 1 ?

Selon le décret du 5 février 2009 (qui modifie celui du 5 mars 2004), « le type 8 est destiné aux élèves pour lesquels l’examen pluridisciplinaire (…) a conclu à des troubles des apprentissages. Ceux-ci peuvent se traduire par des difficultés dans le développement du langage ou de la parole et/ou dans l’apprentissage de la lecture, de l’écriture ou du calcul, sans qu’il y ait retard mental ou déficit majeur sur le plan physique, comportemental ou sensoriel. Ils doivent être considérés comme des troubles complexes aux origines multifactorielles. »
Il s’agit donc d’un enseignement pour des élèves présentant des troubles d’apprentissage. Cette dernière notion – assez floue et mal définie – remplace le terme de « troubles instrumentaux » qu’on trouvait dans les précédentes moutures du décret. L’enseignement de type 8 s’adresse donc toujours aux enfants « dys » (dyslexiques, dysphasiques, dyscalculiques, etc.), mais pas seulement.
Quant à l’enseignement de type 1, il est destiné aux enfants présentant un léger retard mental.

Les CPMS mis en cause

L’orientation des élèves, c’est en grande partie l’affaire des CPMS. Qui dit « biais d’orientation » dit aussi « responsabilité des CPMS ». Karin Van Der Straeten, par exemple, estime qu’il y a « un gros problème au niveau des PMS qui ne s’embarrassent pas toujours de faire les tests nécessaires pour repérer les troubles. » Une vision que réfute Jocelyne Maudoux, présidente du Conseil supérieur des centres PMS3. « Il est vrai que les centres PMS ont une responsabilité, dit-elle. Il est vrai qu’il y a beaucoup d’enfants de milieux défavorisés dans l’enseignement spécialisé. Mais les CPMS utilisent les moyens à leur disposition pour aider l’enfant à retrouver une possibilité de réussir à nouveau. A part l’intégration ou le type 8, il n’y a pas grand-chose pour les élèves en grave difficulté scolaire. Quand un CPMS est amené à faire cette proposition, c’est pour aider des enfants en souffrance dans l’enseignement ordinaire et qui ne progressent plus. Nous essayons généralement toutes les pistes possibles, avec les parents à qui l’on n’impose rien. Les PMS ne décident pas, ils remettent un avis. »

S’il est vrai que les CPMS n’ont pas le pouvoir d’orienter un élève contre le gré de ses parents, son avis compte tout de même. Et tous les parents ne sont pas forcément armés pour le contester ou discuter de son contenu. « Certains parents ne réalisent pas toujours que leur enfant n’est plus dans l’ordinaire. Vu qu’il n’y a pas de type 8 dans le secondaire, certains se retrouvent en type 1. C’est à ce moment-là que les parents réalisent. On leur avait dit que leur enfant retournerait en classe ordinaire et ils se retrouvent en classe pour handicapés mentaux », déplore Karin Van Der Straeten.

La Commission de pilotage du système éducatif a fait, suite à l’étude, des recommandations. Parmi elles, la « sensibilisation à destination des parents de milieux socio-économiquement défavorisés » figure en bonne place. Cette opération d’information se ferait en partenariat avec la plate-forme contre l’échec scolaire et le Délégué général aux droits de l’enfant. Jean-Pierre Coenen, président de la Ligue des droits de l’enfant4, pense que cet effort est nécessaire. « Il faut dire aux parents ce qui existe, dit-il. Il faut informer sur l’intégration. Mais surtout, il faut dire aux parents que leur enfant, une fois dans le type 8, n’a que 2 % de chances de réintégrer l’ordinaire. »

D’autres recommandations ont été émises qui concernent notamment la formation initiale et continuée des enseignants et des agents CPMS. A cela, Jean-François Delsarte répond « que de nombreux chantiers sont déjà en cours ». Il s’appuie aussi sur le contexte budgétaire actuel pour justifier sa réponse : « Les recommandations qui ne coûtent rien seront prises en compte. Celles qui coûtent… on verra. »

1. Délégué général aux droits de l’enfant :
– adresse : rue des poissonniers, 11-13 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 223 36 99
– courriel : dgde@cfwb.be
2. Cabinet de la ministre Marie-Dominique Simonet :
– adresse : Place Surlet de Chokier, 15-17 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 801 78 11
– courriel : marie-dominique.simonet@cfwb.be
3. Conseil supérieur des centres PMS :
– adresse : rue Paul Pastur, 33 à 1000 Bruxelles
4. Ligue des droits de l’enfant :
–  Hunderenveld, 705 à 1082 Bruxelles
– tél. : 02 465 98 92
– courriel : liguedroitsenfants@gmail.com

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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