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Insertion socio-professionnelle

En Allemagne, efforts conjugués pour l’emploi des réfugiés

En 2015, un million de réfugiés affluaient en Allemagne. Pour les intégrer sur le marché du travail, qui frôle le plein emploi, des initiatives naissent un peu partout. L’objectif: donner des qualifications aux nouveaux arrivants. Car, en Allemagne, le diplôme fait tout. Rencontre avec des acteurs de terrain, à Cologne.

Cologne, ses réfugiés, sa cathédrale.

En 2015, un million de réfugiés affluaient en Allemagne. Pour les intégrer sur le marché du travail, qui frôle le plein emploi, des initiatives naissent un peu partout. L’objectif : donner des qualifications aux nouveaux arrivants. Car, en Allemagne, le diplôme fait tout. Rencontre avec des acteurs de terrain, à Cologne.

« On va y arriver ! » C’était en 2015. Angela Merkel ouvrait les portes de l’Allemagne aux réfugiés qui marchaient en grand nombre vers l’Europe. En un an, le pays accueillit près de 1,1 million de demandeurs d’asile. Depuis lors, les portes allemandes et européennes se sont partiellement fermées.

Mais les réfugiés sont toujours présents et, vu l’instabilité dans leurs pays d’origine – Syrie, Irak, Érythrée –, ils y sont pour longtemps.

Le gouvernement d’Angela Merkel en a vite pris conscience et a décidé de lâcher plusieurs milliards d’euros pour l’intégration de ces exilés ; 22 milliards seront consacrés à cet objectif en 2017.

Le but premier que se fixe le gouvernement d’Angela Merkel, c’est leur intégration sur le marché du travail, dans un pays où certains secteurs – comme la restauration, l’aide aux personnes – connaissent de sérieuses pénuries de main-d’œuvre. Le défi n’est pas aisé pour autant. Car le marché du travail allemand se structure autour de deux impératifs : connaître la langue et avoir une qualification reconnue par les autorités.

Développement spontané d’initiatives

À Cologne, l’arrivée massive de réfugiés est encore dans toutes les têtes. Une cinquantaine de gymnases avaient été mobilisés pour accueillir dans l’urgence les Syriens, Irakiens et Afghans qui arrivaient chaque jour. Le Land de Rhénanie-du-Nord–Westphalie (dont Cologne fait partie) avait accueilli environ 250.000 personnes en quelques mois.

Les autorités ont été prises de court. « On a parlé à tort de crise des réfugiés, pense Alexander Gabriel, de l’association Caritas. L’Allemagne a surtout connu une crise administrative. Son administration n’était pas préparée et a été débordée. » Alors tout le monde s’y est mis, citoyens, ONG, universités, entreprises. Tous ont lancé des programmes pour « faire quelque chose ».

L’élan de solidarité était spontané mais désordonné. Le pays fourmille de projets qui ne touchent parfois qu’une petite poignée de réfugiés, sans qu’ils soient réellement évalués et coordonnés, et dont le but est souvent l’insertion socioprofessionnelle. « Ce n’est pas très facile à vivre pour les réfugiés. Comment savoir quel programme est pour eux, quelle initiative choisir ? » Et au-delà, comment s’y retrouver dans le « mille-feuille » allemand des compétences (peut-être un peu plus simple tout de même que la lasagne belge) entre les Länder, l’État fédéral, les municipalités ?

Le cours est obligatoire (et prioritaire) pour les demandeurs d’asile dont les nationalités obtiennent un taux de reconnaissance du statut de réfugié supérieur à 50 %.

Mais l’État allemand n’est pas du genre à cultiver la désinvolture. Le gouvernement tente de clarifier les choses. En mars 2016, la chancelière allemande lance son programme d’intégration pour les réfugiés : 60 heures de cours de citoyenneté et un accent mis sur l’apprentissage de la langue, avec 600 heures de cours prévues. 750 millions d’euros sont dégagés en 2016 pour renforcer l’existant.

Pour l’instant, cela ne suffit pas à absorber la demande. Les structures qui proposent des leçons d’allemand sont débordées, il faut parfois plusieurs mois pour être admis. Le gouvernement décide alors de faire le tri : le cours est obligatoire (et prioritaire) pour les demandeurs d’asile dont les nationalités obtiennent un taux de reconnaissance du statut de réfugié supérieur à 50 %. Les ressortissants irakiens, syriens, iraniens, érythréens et somaliens sont prioritaires. Les ONG n’apprécient pas vraiment cette façon de faire. Alexander Gabriel est critique à l’encontre de ces « catégories artificielles qui créent une différence entre les gens ». L’exemple le plus marquant est celui des Afghans, dont le taux de reconnaissance atteint presque les 50 % et qui se retrouvent de fait discriminés par rapport aux Syriens.

Une autre initiative officielle tente de mettre un peu d’ordre dans l’effusion de projets adressés aux réfugiés : les points d’intégration.

Depuis 2016, la plupart des grandes villes d’Allemagne en sont dotées. Le « point d’intégration » de Cologne fut l’un des tout premiers à voir le jour. Il s’agit d’un « guichet unique » auquel peuvent s’adresser les réfugiés pour toute question relative au marché du travail. Ces bureaux sont financés par l’État fédéral et organisés par les Länder, en étroite collaboration avec le ministère allemand du Travail.

L’idée est finalement assez simple : orienter au mieux les réfugiés et demandeurs d’asile dans le dédale d’aides dont ils peuvent bénéficier. Les aider à trouver un cours d’allemand, une formation, une équivalence de diplôme, contacter des employeurs potentiels. « La volonté de l’administration est bien là, pense Alexander Gabriel, mais ces structures sont peu flexibles et elles sont encore débordées par les demandes. »

L’Allemagne en finit avec la préférence nationale

En juillet 2016, l’Allemagne a adopté sa nouvelle loi sur l’intégration, plutôt favorable aux réfugiés et demandeurs d’asile.
En témoigne la fin de la « préférence nationale » sur le marché du travail. Avant cette loi, les demandeurs d’asile devaient attendre neuf mois pour avoir accès à certains emplois (accès sans restrictions après quatre ans sur le territoire). Cet accès était conditionné à un test. Il fallait prouver qu’aucun chômeur allemand ou européen ne pouvait s’acquitter de la tâche à la place du postulant étranger. Dans les régions qui ont des taux de chômage inférieurs à la moyenne nationale, ce test n’existe plus, et ce, pour les trois années à venir.

L’équivalence de diplôme ou l’insécurité juridique

« En Allemagne, le marché du travail est rigide, il fonctionne avec des qualifications, explique Alexander Gabriel. Sans qualifications reconnues, il est impossible d’intégrer le marché du travail, impossible d’évoluer. La seule perspective est d’occuper des jobs au salaire minimum. » Le premier enjeu pour les réfugiés est donc d’acquérir une qualification ou de faire reconnaître la leur. Depuis 2012, ils ont le droit de faire évaluer leurs diplômes et compétences. « Mais le système est complexe et la reconnaissance des qualifications prend du temps, c’est un problème », regrette Jashar Erfanian, qui coordonne pour le Conseil des réfugiés le projet « Chance + », visant à l’intégration par le travail.

En Allemagne, l’équivalence des diplômes se joue à différents niveaux. Les Länder sont chargés d’évaluer les qualifications des étrangers pour toutes les professions dites « régulées », ou protégées, comme les avocats, les médecins, infirmières, enseignants, etc. Cette décentralisation du système crée des différences de traitement entre territoires. Des différences renforcées par les chambres de l’industrie et du commerce ou les fédérations d’entreprises. Ces organisations, elles-mêmes autonomes dans chaque Land, délivrent aussi des équivalences de diplômes dans leurs secteurs d’activités. Cette situation est décrite dans un rapport du Migration Policy Institute : « Les décisions varient considérablement entre les régions et les instances de reconnaissance, ce qui alimente la frustration des demandeurs et des services qui les accompagnent dans ce processus marqué par l’opacité. »

Les choses évoluent. Des projets naissent pour « valider les compétences de ceux qui ont perdu leurs diplômes, en faisant des tests, ou en répondant à des entretiens », explique Jashar Erfanian. Dans de nombreux cas, la qualification acquise à l’étranger ne correspond que partiellement aux exigences allemandes, ce qui implique de se lancer dans des formations complémentaires ou, la plupart du temps, de reprendre les études à zéro.

L’Ausbildung, la panacée ?

Aux yeux des Allemands, la formation idéale pour décrocher un beau diplôme, c’est le système dual : la fierté teutonne mieux connue sous l’appellation d’Ausbildung. Il s’agit d’études professionnelles en alternance cogérées par l’État et les entreprises ou les secteurs d’activité.

Contrairement à d’autres pays d’Europe (comme la Belgique), la filière professionnelle est réputée pour son excellence et ses débouchés. « C’est notamment par l’Ausbildung qu’on peut convaincre les réfugiés de vraiment faire partie de la société allemande », explique Alexander Gabriel.

Sauf que l’excellence n’est pas aisée à atteindre. Pour survivre à l’Ausbildung, il faut un bon niveau d’allemand. Il est nécessaire d’attester avoir suivi une scolarité pendant au moins dix ans. Un aspect que les organisations essayent de changer en insistant auprès des autorités pour assouplir les conditions d’entrée dans l’enseignement professionnel.

Et se lancer dans une formation longue requiert des sacrifices. Les trois ans d’apprentissage sont rémunérés à des niveaux inférieurs au salaire minimum. « C’est vrai qu’il faut convaincre les réfugiés, ajoute Alexander Gabriel. Beaucoup ont des dettes liées à leur voyage, ils veulent travailler au plus vite, dans des jobs mal payés. Mais d’un autre côté, on leur dit que sur le long terme cela peut être bénéfique. »

« Là, on travaille avec eux pour montrer qu’il y a d’autres choses que les études classiques à l’université. Mais il n’est pas toujours facile de convaincre qu’ici on peut être riche en étant ouvrier. », Jean-François Gisimba, RheinFlanke

Pour certains réfugiés, l’image des métiers techniques et manuels que l’on apprend à l’Ausbildung est plutôt dégradée. C’est ce qu’explique Jean-François Gisimba, de la société à but non lucratif RheinFlanke (cf. encadré) : « Là, on travaille avec eux pour montrer qu’il y a d’autres choses que les études classiques à l’université. Mais il n’est pas toujours facile de convaincre qu’ici on peut être riche en étant ouvrier. » Et Jashar Erfanian d’ajouter : « Ce qui est difficile à gérer c’est la frustration de ceux qui avaient une position élevée auparavant et qui n’ont plus rien ici, qui doivent tout recommencer. Mon rôle est de les réconforter, de prendre le temps. »

C’est dans ce contexte que le travail des nombreux « mentors » que compte l’Allemagne est précieux. Ces accompagnateurs individuels, bénévoles, que l’on trouve chez Caritas ou dans des organisations de simples citoyens comme « Start with a friend », aident les réfugiés à mieux cerner les subtilités du système allemand, dans une relation conviviale au jour le jour.

RheinFlanke : des pilotes d’intégration pour les jeunes réfugiés

Passer des jeunes de quartier aux réfugiés, c’est ce qu’a fait RheinFlanke. Créée à la base pour proposer la pratique du foot aux jeunes issus de coins défavorisés de Cologne, cette « société sans but lucratif » a récemment développé le projet « Hope », centré sur les réfugiés. Depuis janvier 2016, elle envoie ainsi des « pilotes d’intégration » arpenter les camps de réfugiés à Cologne et Berlin. But de l’opération : repérer les jeunes âgés de 16 à 27 ans, filles et garçons, et les « fidéliser » par le sport. Au programme : foot – bien sûr – mais aussi fitness, natation, tennis, danse, musique. Une fois le premier contact pris, « nous leur proposons de les accompagner pour tout ce qui a trait à leur intégration », explique Jean-François Gisimba, un des pilotes d’intégration.

Cours de langues, études, travail, contact avec l’administration ou les médecins, le panel proposé est large. « Les réfugiés sont souvent fort occupés par leur quotidien compliqué, qu’ils doivent gérer. Mon boulot est d’être à leurs côtés et de les accompagner individuellement selon leurs besoins », continue Jean-François Gisimba.

Pour ce qui concerne le volet « travail », la structure déclare être régulièrement contactée par des employeurs à la recherche de jeunes, notamment dans des secteurs comme l’horeca. « Dans ce genre de cas, je demande toujours qu’il y ait une formation derrière », souligne le pilote d’intégration. Des formations qui peuvent notamment prendre la forme du fameux Duale Ausbildung (formation en alternance). « Beaucoup d’Allemands ont obtenu un emploi grâce à cette filière, explique Amal Nasr, du projet Hope. Il s’agit aussi de faire comprendre aux jeunes Syriens, très centrés sur des études classiques comme la médecine, la dentisterie ou la pharmacie, que l’on peut décrocher un bon boulot en passant par le Duale Ausbildung. »

Notons que RheinFlanke a également proposé aux jeunes 20 places de service citoyen au sein de ses équipes. Elle organise aussi des cours intensifs d’allemand, d’éducation civique et du jobcoaching. Depuis le début du projet, 220 jeunes ont été accompagnés, dont 75 de manière « intensive ». « Hope » est censé fonctionner jusqu’en 2020.

Par Julien Winkel

Formations en entreprises

Les structures qui embauchent – entreprises, associations, administration – ont un rôle clef dans l’intégration des réfugiés sur le marché du travail. Ce sont elles qui cogèrent l’Ausbildung et qui peuvent décider d’assouplir certains critères – comme le niveau de langue – dans la formation.

Mais elles sont aussi essentielles à des niveaux moins prestigieux que l’Ausbildung. Les gros employeurs sont en capacité d’offrir des formations qualifiantes assez courtes qu’ils organisent au sein même de leur structure. Certaines entreprises se tournent aujourd’hui vers les associations pour demander tel ou tel profil de travailleurs. « Les entreprises attendent nos jeunes Syriens avec impatience », s’enthousiasme Jean-François Gisimba.

On sait que de grosses pointures comme Bayer, Ford ou Daimler forment de jeunes réfugiés le matin

Pour celles qui manifestent moins d’enthousiasme, des structures comme Caritas ou Chance + font du lobbying pour les convaincre d’embaucher des réfugiés. On sait que de grosses pointures comme Bayer, Ford ou Daimler forment de jeunes réfugiés le matin, leur enseignent l’allemand (grâce à des fonds de l’État fédéral) l’après-midi, afin de les embaucher quelques mois plus tard.

Chez Caritas on tente tout naturellement de convaincre… l’Église catholique, et plus spécifiquement les structures locales de Caritas. Car en Allemagne, l’État social se structure sur des piliers que sont notamment l’Église catholique ou le culte protestant (via son organisation Diakonie). « L’Église catholique et ses différentes organisations sont de gros pourvoyeurs d’emplois, détaille Alexander Gabriel. Si l’on prend seulement Caritas, cela représente 500.000 emplois dans les hôpitaux, services sociaux, maisons de repos. Et 50.000 en Westphalie/Rhénanie-du-Nord. Il y a un gros besoin de main-d’œuvre en Allemagne dans ce secteur. Pour certaines professions comme aide-soignant ou cuisinier, aide administratif, Caritas organise une formation de trois mois accompagnée de cours de langues. » Le projet a démarré en mai 2016 et a pour l’instant permis à 10 personnes d’intégrer la formation. Un résultat pas spectaculaire mais qui démontre une chose : l’envie est toujours là.

En savoir plus

« Réfugiés : après l’urgence, l’accompagnement », Alter Échos n° 419, mars 2016, Marinette Mormont

Cédric Vallet

Cédric Vallet

Journaliste (jeunesse, aide à la jeunesse et migrations)

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