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Edito

L’évaluation mise au tapis par la morale

La France vient de franchir le pas. En votant sa «loi santé», elle devrait permettre l’expérimentation de salles de consommation à moindre risque. Chez nous, le débat sur l’ouverture de tels lieux risque de s’enliser dans un vaste marais aux eaux stagnantes. Les bienfaits de ces dispositifs ne sont pourtant plus à démontrer. Mais ces constats peinent à percoler dans le monde politique.

13-05-2015
À Luxembourg, les personnes toxicomanes peuvent consommer de l'héroïne et de la cocaïne dans des conditions sanitaires sûres. © Abrigado

La France vient de franchir le pas. En votant sa « loi santé », elle devrait permettre l’expérimentation de salles de consommation à moindre risque. Désormais, la Belgique se voit encerclée de voisins autorisant dans des espaces limités la consommation encadrée, accompagnée, de drogues illicites, afin d’en réduire les risques pour un public en grande précarité.

Chez nous, le débat sur l’ouverture de tels lieux risque de s’enliser dans un vaste marais aux eaux stagnantes. La troisième rencontre sur les salles de consommation qui s’est tenue ce mardi 28 avril a pourtant permis de réaffirmer les bienfaits de ces dispositifs mis en place dans neuf (bientôt dix) pays dans le monde. Là où ils existent, la santé des usagers s’améliore, tout comme la sécurité et la convivialité des quartiers où ils sont implantés. La grande gagnante, si l’on se place d’un point de vue purement gestionnaire, est la sécurité sociale. (Car l’argent investi dans ces projets est largement récupéré en bout de course.) Un argument qui devrait – en théorie – séduire un corps politique à l’étroit en ces temps de restrictions budgétaires.

Ces constats sont connus, partagés de longue date. Ils sont attestés par une abondante littérature. Mais ils peinent à percoler dans le monde politique, toujours empreint de cette idée – rétrograde et relevant davantage de l’idéologie ou de la morale – selon laquelle on pourra, un jour, bâtir une société saine (au sens où elle ne présente aucun vice). Et donc, sans drogues. Le combat contre ce « fléau » et ses retombées ne peut se faire que par la négation de son existence, non par sa reconnaissance, sa prise en compte.

Les pouvoirs publics sont constamment en quête d’évaluations. De chiffres. (Parfois à raison, souvent à outrance.) Cette fois, ces derniers ne pèsent pas lourd face aux certitudes dans lesquelles se murent certains de nos dirigeants/élus. Peut-être pourrait-on aimablement leur suggérer de descendre de leur tour d’ivoire pour prendre le pouls de la vraie vie. Héroïnomanes sans abri qui se piquent, planqués dans des trous à rat. Travailleurs sociaux qui délivrent seringues et matériel stériles à des usagers qu’ils sont aussitôt contraints de remballer à la rue. Incapacité des policiers à éradiquer la consommation sur la voie publique.

À ce compte-là, il ne faut pas aller beaucoup plus loin pour s’apercevoir qu’un autre débat transcende la discussion. Ces dispositifs reposent sur une contradiction : la consommation est autorisée dans un contexte de prohibition. (En cela, la position de refus exprimée par nos députés au fédéral revêt une certaine logique.) Ils ne règlent ni la question des marchés ni celle du « statut » du consommateur. Celui-ci demeure, au mieux, un malade. Au pire, un criminel. Sur les épaules duquel repose la plupart du temps une montagne d’exclusions. Ce consommateur n’a pourtant – souvent – commis d’autre « péché » que de tenter de se ménager un petit coin dans le jardin des délices. Mais ça, c’est une autre histoire, où le moralisme risque de faire loi encore un bon moment.

Aller plus loin

Le blog d’Alter Échos sur le site du Soir : « Toxicomanie : des salles de consommation en Belgique ? », Marinette Mormont (avec Sandrine Warzstacki)

Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice web, contact freelances, journaliste (social, santé, logement).

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