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Regard critique · Justice sociale

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Dormir en une fois : une construction sociale et culturelle

Dormir d’une seule traite, huit heures d’affilée: un rêve pour les insomniaques, une norme pour les médecins spécialistes du sommeil. Pourtant, il semblerait que nous n’ayons pas toujours roupillé d’un seul bloc. C’est ce que révèlent les études d’un historien américain, récemment traduites en français. Roger Ekirch, professeur à l’Institut polytechnique de Virginie, montre que, jusqu’à la révolution industrielle, nous avions plutôt l’habitude de dormir en deux temps. Interview avec ce chercheur qui est en train de révolutionner notre vision du sommeil.

Alter Échos : Vous êtes un historien spécialisé dans l’histoire de l’Amérique coloniale britannique. Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser au sommeil ?

Roger Ekirch : Au milieu des années 80, je me suis lancé dans un projet très ambitieux qui serait mon troisième livre et qui devait porter sur la vie nocturne au début de l’Amérique. Fasciné par les documents que j’avais trouvés dans les archives britanniques, j’ai étendu le champ de ma recherche à l’Europe, sur une période allant du Moyen Âge à la révolution industrielle. J’ai notamment travaillé avec des dépositions en affaires pénales comportant de nombreuses anecdotes sur ce que les gens faisaient durant la nuit. C’est là que j’ai découvert les premières mentions du « premier sommeil » et du « deuxième sommeil ». Entre les deux, il y avait une vraie vie nocturne bien distincte de celle du jour, et ce, des deux côtés de l’océan Atlantique. Dès lors, j’ai développé l’hypothèse selon laquelle le modèle de sommeil dominant dans les sociétés occidentales préindustrielles était segmenté.

AÉ : Pouvez-vous décrire ce sommeil segmenté ?

RE : Les gens ne se couchaient pas simplement au coucher du soleil. Si cela avait été le cas, je n’aurais pas eu beaucoup de choses à écrire. J’ai découvert qu’il y avait une vie après la tombée de la nuit incroyablement active, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des maisons. Et cela, en dépit du fait que la nuit était le lieu de tous les dangers, à la fois réels et imaginaires, allant des incendies aux sorcières, en passant par les crimes et les accidents. Les familles se couchaient donc entre 21 h et 22 h, dormaient environ trois heures et demie au cours de leur premier sommeil, se réveillaient pendant une heure environ, puis s’endormaient à nouveau pendant à peu près la même durée que le premier sommeil, avant de se réveiller enfin, généralement à l’aube pour aller travailler dans les champs.

AÉ : Mais que faisaient les personnes durant cette période d’éveil en plein milieu de la nuit ?

RE : Certains restaient au lit, utilisaient un pot de chambre, priaient, méditaient et réfléchissaient aux rêves desquels ils venaient de se réveiller, et dont certains étaient supposés être d’inspiration divine. D’autres se levaient pour rallumer le feu, surveiller un enfant malade. Mais il y avait aussi beaucoup de criminalité et de petite délinquance, qu’il s’agisse de voler des pommes dans le verger du voisin, du bois de chauffage, de s’adonner au braconnage ou à la contrebande. Enfin, des livres de médecine des XVIe et XIXe siècles mentionnent le réveil nocturne comme un moment opportun pour changer de position et favoriser la digestion, prendre des médicaments ou encore faire l’amour et concevoir des enfants. D’ailleurs, un médecin français du XVIIe siècle, auquel je me réfère dans mes publications, y voyait là l’explication du nombre élevé d’enfants chez les paysans, bien qu’ils fussent épuisés après leurs dures journées de labeur.

« J’ai découvert qu’il y avait une vie après la tombée de la nuit incroyablement active, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des maisons. Et cela, en dépit du fait que la nuit était le lieu de tous les dangers, à la fois réels et imaginaires, allant des incendies, aux sorcières, en passant par les crimes et les accidents. »

AÉ : Une grande partie de votre étude est consacrée à la place des rêves que permettait cet ancien schéma de sommeil que la révolution industrielle a transformé. Étions-nous davantage connectés à nos rêves avant le capitalisme ?

RE : La révolution industrielle a transformé notre sommeil, ainsi qu’en effet l’accès à nos rêves, en partie pour deux raisons. Tout d’abord, le développement de l’éclairage artificiel, d’abord au gaz, puis à l’électricité vers la fin du XIXe siècle, a modifié l’horloge biologique humaine, nos rythmes circadiens et finalement notre façon de dormir. Deuxièmement, la révolution industrielle s’est accompagnée du développement d’une nouvelle culture dominée par l’efficacité, la rentabilité, les ambitions… Des valeurs qui ont conduit à un mouvement répandu, en particulier dans les villes aux États-Unis et en Europe, celui du « early rising ». Ce « lever matinal » exhortait les gens à renoncer au deuxième sommeil et à se lever dès leur réveil pour avoir une longueur d’avance sur ceux qui restaient au lit durant leur second sommeil. La période du premier sommeil s’est progressivement allongée pour finalement former un seul et même bloc, celui auquel la plupart d’entre nous espèrent atteindre, mais pas toujours avec succès. Ce qui, d’après moi, n’est pas surprenant, car le trouble du sommeil le plus répandu aujourd’hui aux États-Unis, et dans d’autres pays occidentaux, est de se réveiller au milieu de la nuit et de ne pas pouvoir se rendormir. Ce qu’on appelle l’insomnie nocturne.

AÉ : L’insomnie serait donc une construction sociale. Aurait-on rendu pathologique quelque chose qui était au départ naturel ?

RE : C’est effectivement l’argument que je développe dans un article publié en 2015 sur la modernisation du sommeil occidental. Dans de nombreux cas, je vois l’insomnie du milieu de nuit comme un puissant écho de ce rythme ancestral, un vestige de ce schéma du sommeil segmenté qui a prédominé dans le monde occidental depuis la première référence que j’ai trouvée dans l’Odyssée d’Homère. Si l’insomnie d’endormissement, cette incapacité à s’endormir au moment du coucher, a longtemps été considérée comme un trouble du sommeil, cela fait seulement depuis 100 ou 150 ans que le réveil en plein milieu de la nuit est considéré comme anormal. Notre sommeil actuel monophasique est une construction de la modernité. Et ce modèle étant si récent, il n’est pas surprenant qu’il y ait des exceptions sous la forme de personnes qui se réveillent en plein milieu de la nuit et dont le sommeil ressemble à cet ancien schéma qui a prévalu dans les sociétés occidentales durant des milliers d’années.

« Le développement de l’éclairage artificiel, d’abord au gaz, puis à l’électricité vers la fin du 19e siècle, a modifié l’horloge biologique humaine, nos rythmes circadiens et finalement notre façon de dormir. »

AÉ : Vous proposez une lecture historique, sociologique et politique du sommeil. S’oppose-t-elle à la lecture scientifique et médicale ou ces lectures sont-elles complémentaires et compatibles ?

RE : Une de mes plus grandes sources de satisfaction a certainement été le degré avec lequel une partie de la communauté de scientifiques spécialisés dans le sommeil a pris mes recherches au sérieux. Des psychiatres et des spécialistes du sommeil m’ont dit que, lorsqu’ils informaient leurs patients de cette recherche historique, ils la trouvaient très rassurante et leur anxiété diminuait. Je ne dis pas que l’histoire explique tout, mais elle offre au moins une explication possible. Un journaliste souffrant d’insomnie a un jour écrit dans le Sydney Morning Herald au sujet de ma recherche : « J’ai tout essayé pour guérir mon insomnie. Et, finalement, le seul soulagement est venu de l’histoire. » C’était très gratifiant pour moi.

AÉ : Votre recherche historique sur le sommeil nous permet aussi de prendre conscience que la société, la politique, l’économie peuvent influencer certains événements physiologiques et biologiques.

RE : Absolument, ainsi que notre environnement, les valeurs sociales, les valeurs religieuses… En plus d’offrir une explication dans de nombreux cas, au moins pour l’insomnie nocturne, l’autre contribution que les scientifiques du sommeil me rapportent est que mes recherches ont révolutionné ce que l’on pensait être un sommeil normal. Autrement dit, il n’a pas toujours été le même partout, bien au contraire. Cette recherche a mis en évidence la preuve saisissante que la façon dont nous dormons a varié selon les époques et continue de varier. Si j’ai aussi trouvé des preuves de ce sommeil biphasique dans des sociétés préindustrielles non occidentales, je ne prétends pas pour autant qu’il était un modèle universel. Une étude récente a par exemple montré que des chasseurs-cueilleurs d’Afrique et d’Amérique latine dormaient toute la nuit.

« Cette recherche a mis en évidence la preuve saisissante que la façon dont nous dormons a varié selon les époques et continue de varier. »

AÉ : D’après vous, la crise du coronavirus et le télétravail auront-ils influencé notre façon de dormir ?

RE : Les historiens ne sont jamais censés prédire l’avenir ! Et honnêtement, je n’ai pas de réponse à cette question. En revanche, on me demande parfois si nous devrions revenir à cet ancien modèle de sommeil segmenté. Je plaisante souvent en répondant ceci : étant donné l’importance de l’éclairage artificiel dans la transformation du sommeil pendant la révolution industrielle, à moins de vivre dans une cabane sombre et non chauffée, en Sibérie ou dans le Yukon canadien, pendant au moins trois semaines, il n’y aura pas de retour en arrière. Il n’y a d’ailleurs aucune raison d’y retourner. Notre sommeil aujourd’hui est un produit du monde dans lequel nous vivons, qui a radicalement changé, depuis l’époque où le sommeil segmenté était la norme. Le seul avantage serait peut-être qu’il nous rapprocherait de nos rêves. Comme l’a suggéré le psychiatre Thomas Wehr, qui a mené une expérience clinique mettant en évidence le sommeil biphasique en l’absence de lumière artificielle, ce moment de réveil dans le silence et l’obscurité de la nuit pourrait servir d’espace de retrait pour réfléchir à ses rêves et les intérioriser, un chemin vers le subconscient, que ceux d’entre nous qui ne se réveillent que le matin ont sans doute perdu. Car, dès que nous nous réveillons, voyons la lumière, sortons du lit, entendons du bruit, nous n’avons bien souvent qu’un très bref souvenir de ce que nous avons rêvé. Nos rêves s’évanouissent très vite, de sorte que les 160.000 à 200.000 rêves que chaque être humain est censé vivre au cours de sa vie périssent au chevet du lit.

La grande transformation du sommeil – Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits, Roger Ekirch, traduit de l’anglais par Jérôme Vidal, Éditions Amsterdam, 2021.

Émilie Pommereau

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