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Petite enfance / Jeunesse

De la participation… et quelques questions

De nombreux acteurs associatifs ont participé à l’élaboration du Plan jeunesse. Participation, oui, mais pour quoi faire ?

Six groupes de travail intersectoriels ont eu la tâche d’imaginer des mesures concrètes pour le Plan jeunesse. Deux cents propositions plus tard, c’est l’heure des premiers bilans. La participation, c’est chouette, mais de quelle manière et surtout, pour quoi faire…

L’essentiel est-il vraiment de participer ? Aux jeux olympiques, peut-être, mais à l’élaboration du Plan jeunesse, ça se discute.

Car participation, il y eut. C’est incontestable. Six groupes de travail ont été constitués, pour cinq réunions chacun. On y trouvait pêle-mêle des représentants d’administrations, des membres d’associations ou d’institutions de terrain, qu’elles soient issues du secteur Jeunesse, de l’Enseignement, de l’Emploi, de la Formation, de la Culture ou du Sport. Tous ensemble ont cogité des heures durant sur ce qui pourrait être fait pour améliorer l’état de la jeunesse en Belgique. Et les chantiers sont immenses.

Le bilan comptable de cette opération est plus qu’honorable : près de 180 participants, une quarantaine de mesures et environ 200 « propositions d’actions concrètes », touchant à tous les domaines qui concernent les jeunes. De l’avis de nombreux participants, les débats furent de haut vol.

Et pourtant, chez certains acteurs, lorsqu’on évoque le « processus participatif » en vigueur dans le cadre de la conception du Plan jeunesse, on sent poindre une forme d’amertume. Comment l’expliquer ?

Les six groupes de travail

&bull ; Groupe 1 : Action, engagement solidaire et image positive des jeunes

&bull ; Groupe 2 : Valorisation des compétences des jeunes, orientation et choix de vie

&bull ; Groupe 3 : Lutte pour l’égalité et la prévention générale

&bull ; Groupe 4 : Expérimentations et transitions vers l’autonomie

&bull ; Groupe 5 : Sensibilisation par et pour les jeunes aux enjeux de société

&bull ; Groupe 6 : Coordination et animation territoriale du travail de jeunesse

Le vent frais des groupes de travail

Rétroactes en compagnie de Bernard Mathieu, qui a piloté le processus au sein du cabinet d’Évelyne Huytebroeck (Écolo), ministre de la Jeunesse : « A l’origine, en décembre 2010, il y a eu une décision de la Conférence interministérielle de désigner un comité de pilotage pour le Plan jeunesse. Celui-ci a lancé la création de groupes de travail qui seraient chargés de proposer des mesures opérationnelles. » D’emblée, on cherche à donner la parole aux professionnels. « L’expertise en matière de Jeunesse n’est pas dans les cabinets, plaide Bernard Mathieu. Mais plutôt sur le terrain où il existe déjà des collaborations transversales. Car la transversalité ne se construit pas d’en haut. »

Côté positif, tous les participants qu’Alter Échos a interviewés soulignent l’utilité de ces rencontres : des rencontres entre professionnels de secteurs qui ne se connaissent pas forcément bien. Une réflexion commune autour d’enjeux bien réels qui touchent les jeunes, au-delà des a priori sectoriels. Un vent frais sur les pratiques du quotidien.

Daniel Burnotte, qui a assuré l’encadrement méthodologique des groupes de travail pour la société Tr@me, est enthousiaste sur cette dynamique : « Nous demandions aux participants de ne pas tenir leur position sectorielle, et ils ont joué le jeu. Les confrontations étaient positives. » Même son de cloche chez Isabelle Letawe du service jeunesse, qui souligne que les présidents des groupes de travail « avaient relativement carte blanche ». Le jeu était donc ouvert. Une façon de faire qui a convaincu certains représentants d’organisations de jeunesse à l’image de Relie-F, dont le coordinateur estime que la démarche était « très participative ». « Tellement participative, ajoute-t-il, que cela a pu donner l’impression que le cabinet ne savait pas ce qu’il voulait.

De la participation… peut-être un peu trop dense. Isabelle Letawe note que la réunion de nombreux participants pour cinq rencontres sur des sujets de fond « n’est pas forcément le mode de fonctionnement le plus efficace ». Le risque, dès lors, n’est-il pas de se laisser emporter à refaire le monde, de manière abstraite ? Isabelle Letawe le reconnaît, « il y avait un peu de ça. Des discussions sur les valeurs et les principes. Mais cela aide à arbitrer. »

Et si c’était à refaire…

Des rencontres ouvertes entre représentants de différents secteurs. Le jeune au centre. Un bénéfice qui n’est pas négligeable. Mais cela suffit-il ?

Côté secteur de la Jeunesse – très représenté dans les différents groupes de travail –, plusieurs acteurs expriment de sérieux doutes sur la méthode participative. C’est le cas de Geoffroy Carly, du Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation actives (Cemea), qui présida le deuxième groupe de travail. S’il évoque une « démarche participative dans les groupes de travail », il regrette que les « acteurs du travail collectif aient ensuite été totalement délaissés ». Un des enjeux aurait pu être de « les garder mobilisés ».

D’autres critiques sont émises sur le rythme des discussions. Jean-Pierre Tondu, de la fédération For’J, évoque pour sa part des travaux menés « au pas de charge ». Une façon de faire qui, selon lui, « pousse à la démobilisation ». C’est aussi ce que constate Cédric Garcet, président de la Commission consultative des centres et maisons de jeunes (CCMCJ) : « L’affluence diminuait au fil des réunions. Certains secteurs, comme l’Enseignement, n’étaient même plus représentés à la fin des travaux. L’ampleur du travail à abattre en cinq réunions peut peut-être l’expliquer. Car au début, il faut se réapproprier les concepts, se mettre d’accord sur des balises communes. »

Mais ce possible manque d’implication des autres secteurs ne vient-il pas de la surreprésentation du secteur Jeunesse ? Bernard Mathieu a son idée sur la question : « Le modèle était de faire des espaces où les gens se rencontrent. Nous avons veillé à ce que chaque secteur puisse s’exprimer. Mais dans les faits il y a eu une mobilisation plus forte, plus naturelle du secteur Jeunesse. Ce qui, combiné au fait que le processus soit piloté par le cabinet Jeunesse-Aide à la Jeunesse, a pu les amener à envisager une approche plus sectorielle que les autres. »

Alter Échos l’avait évoqué dans un précédent numéro (AE n° 360), les débats relatifs au Plan jeunesse, et à l’affectation de son budget, ont parfois tourné autour des questions de refinancement du secteur. Une position que défend toujours Cédric Garcet : « Nous estimons que financer notre secteur (sous-financé), c’est financer la transversalité. »

Du côté du cabinet de la ministre on considère ces débats autour du financement du secteur comme la trace d’une confusion, car le sens des discussions devait justement être de s’extirper des logiques sectorielles. Le fait que cela soit la ministre de la Jeunesse qui porte ce dossier a peut-être contribué à faire naître ce mélange des genres. C’est ce que pense Bernard Mathieu : « Comme la ministre de la Jeunesse portait le projet, la dynamique était plus proche du secteur Jeunesse. Peut-être, à l’avenir, faudrait-il confier cette dynamique à la ministre-présidence. »

Participants, pas représentants

« Il y a bien eu de la participation reconnaît quant à lui Cédric Garcet. Mais participation n’est pas validation, ni représentation. » Et c’est l’un des points d’achoppement, aux yeux de la CCMCJ. « La participation du secteur des centres de jeunes a été assurée par des travailleurs sectoriels qui ne représentaient qu’eux-mêmes ou leur association. Ils ne représentaient pas la parole collective du secteur Jeunesse. C’est pourtant ce que nous aurions voulu. » Le fait d’inviter des travailleurs sans mandat aux discussions est une position assumée par Bernard Mathieu, car cela facilite l’émergence d’une parole libre : « L’idée était bien d’avoir une parole d’acteurs, pas de mandat, car cela aurait instauré une logique trop ficelée. Et ça ne fonctionnait pas comme ça avec les autres secteurs. L’objectif était bien d’être équidistant entre les secteurs. »

Tout ça pour ça

L’intérêt de la participation réside aussi dans ce qu’on en tire. À ce niveau-là, ce sont surtout les incertitudes qui règnent. Pour certains, les propositions élaborées par les groupes de travail sont le socle pour une « politique cohérente de jeunesse », une « orientation de référence pour tous les niveaux de pouvoir ». Pour d’autres c’est surtout un « catalogue fourre-tout ».

Il n’en reste pas moins que, crise budgétaire oblige, le nombre de mesures qui seront annoncées en 2013 ne sera pas spectaculaire. Il semblerait que deux tiers des 750 000 euros du budget Plan jeunesse 2013 servent à financer le secteur. Pour le reste, c’est à voir. Des appels à projets ici ou là. On annoncera certainement des actions, pas forcément des nouveautés. De l’avis de nombreux professionnels, ce Plan engagera surtout les prochains gouvernements. Les « 200 actions concrètes » imaginées par les groupes de travail les inspireront-elles ?

Participation des jeunes : bilan en demi-teinte

La participation des jeunes est l’un des objectifs phares du Plan jeunesse. A-t-elle été suffisante pour l’élaboration dudit Plan ?

Quelques données tout d’abord, fournies par le Conseil de la jeunesse, qui avait la lourde tâche de sonder la parole des jeunes sur ce que devrait être « un Plan jeunesse ».

1500 jeunes ont été consultés en trois temps. Une enquête qualitative, que le Conseil de la jeunesse appelle un « coup de sonde ». Une enquête quantitative et une Agora jeunesse. De plus, des représentants de l’organe de représentation des jeunes ont assisté à tous les échanges des groupes de travail. Pour Catherine Demonty, du Conseil de la jeunesse, cette présence avait pour but de « relayer les résultats des consultations et de s’assurer que la voix et les priorités de la jeunesse « non organisée » étaient entendues ».

Le bilan de ces consultations est plus que mitigé. Si Bernard Mathieu, conseiller de la ministre de la Jeunesse, estime qu’elles ont permis de « nourrir les groupes de travail de propositions », il considère que cette parole des jeunes aurait nécessité « plus de visibilité », tout admettant qu’un tel processus « est compliqué, car les propositions des groupes de travail avaient une certaine technicité ».

Côté Conseil de la jeunesse, on aurait aussi apprécié que l’on offre davantage de visibilité à ces consultations. Mais on pointe une responsabilité de la ministre de tutelle. « Un timing beaucoup trop serré », « pas assez de moyens humains et financiers pour une consultation de grande ampleur », nous dit-on.

Catherine Demonty regrette le manque de visibilité de cette consultation : « La campagne médiatique qui avait été pensée au niveau du cabinet a été abandonnée pour des raisons assez nébuleuses, du coup, nous n’avons pas eu le soutien escompté en termes de diffusion de la consultation et nous n’avons pas pu toucher très largement les jeunes. Malheureusement, très peu de jeunes sont au courant de l’existence de ce Plan. » Si elle estime que les propositions du Conseil de la jeunesse ont été « écoutées et prises en compte dans les groupes de travail », elle déplore une « démarche d’élaboration du Plan jeunesse qui s’est faite dans l’urgence et à l’insu de la majorité des jeunes, qui seront pourtant les premiers concernés par celui-ci ».

Des jeunes consultés donc, mais pas vraiment prioritaires, si l’on en croit le Conseil de la jeunesse lui-même. Une responsabilité politique, certes. Mais peut-être pas uniquement. Bernard Mathieu estime que le Conseil de la jeunesse a eu comme « difficulté de mettre le fruit de leur concertation au centre des échanges. Cela est peut-être dû à une forme de concurrence entre Conseil de la jeunesse et certaines organisations de jeunesse. Chacun estimant qu’il reflète au mieux la parole des jeunes. »

 

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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