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Bruyn Est : entre manque de concertation et effet Nimby

Le plan 1 000 logements de la Ville de Bruxelles fait toujours grincer des dents. Côté habitants, on crie au manque de concertation, tandis qu’à la Ville on dénonce le”nimbysme”.

09-10-2009 Alter Échos n° 282

Le plan 1 000 logements de la Ville de Bruxelles fait toujours grincer des dents. Côté habitants, on crie au manque de concertation, tandis qu’à la Ville on dénonce leNimbysme.

Le 16 avril 2007, la Ville de Bruxelles présentait un plan de création de 1 000 logements neufs, moyens et sociaux, pour la législature 2006-2012, dont une bonne partseront construits à Neder-Over-Hembeek. Yvan Mayeur (PS), président du CPAS1, désigné coordinateur de ce plan, déclarait alors : « On ne vapas répéter les erreurs du passé. Il n’est pas question de mettre sur un terrain 200 ménages sans penser aux lieux de vie. » Pour maints habitants de Neder, leplan fait fi de cette approche. Ils reprochent aussi à la Ville de court-circuiter la concertation. La tension s’est focalisée ces derniers temps autour du projet de Bruyn-Est, quiprévoit de créer 65 nouveaux logements et une crèche de 48 places, à deux pas de la ferme Nos Pilifs, ferme et entreprise de travail adapté. La commission deconcertation a tranché ce 29 septembre. Son avis ne contente pas les riverains de Neder. Mais, on s’en doute, le débat est plus large. Il pose la question des limites de la concertationface à l’intérêt général. Reste à savoir à quel prix.

Intégration du projet

Pour Inter-Environnement Bruxelles2, il y a un problème global concernant la bonne intégration des différents projets de logements dans le quartier. Et ce d’autantplus que Neder n’est pas très bien desservie en transports en commun et manque déjà d’équipements collectifs pour les habitants actuels. Le directeur de Nos Pilifs,Benoît Ceysens3, partage ces constats. Il déplore l’avis rendu par la Commission de concertation concernant le projet Bruyn Est, qui se contente de diminuer la hauteur desbâtiments vis-à-vis de la ferme. Pour lui, cela ne diminue pas le nombre de logements et ne crée pas d’espaces verts dégagés pour les habitants. Quant à larevendication pour plus d’infrastructures collectives, elle est reportée sur Bruyn Ouest et Nord. Mais il se demande quand cela sera réalisé.

Yvan Mayeur s’insurge sur ces déclarations : « Il y aura une crèche de 48 places. On va aussi construire des places supplémentaires dans les écoles. Je nesuis pas responsable de l’absence de politique en termes d’équipements collectifs à Neder-Over-Hembeek au cours des vingt dernières années. Aujourd’hui, c’est vrai, ondoit faire les choses de manière contraignante, mais il faut avancer. » Il estime aussi infondés et injustes les reproches qui lui sont faits  :« Infondés, parce que les projets sont bons. Injustes aussi, parce que si j’avais vendu les terrains à du privé, il y aurait eu du rez+10 au lieu de rez+3. On estaussi passé de 800 logements projetés à moins de 400 logements. »

Concertation à deux vitesses

« Depuis l’annonce du plan 1 000 logements, il y a un gros déficit d’information et de concertation, estime Olivia Lemmens, d’Inter-Environnement Bruxelles. Le projetBruyn-Est n’est qu’un maillon. S’il y a eu concertation sur ce dossier, c’est uniquement grâce au travail des associations. Le CPAS a été très efficace, tout aété très vite, mais a laissé peu de temps à la concertation. » Tout semblait déjà joué. « On est stupéfait dudiscours de la Ville axé sur l’ouverture et la réalité où c’est ‘on fonce et ce sera comme ça’ », commente Benoît Ceysens.

Cinglant démenti d’Yvan Mayeur : « Cette concertation tient ‘luxueusement’ compte – et je pèse mes mots – des avis des riverains. On ne peut pas s’en tenir àdes rez+3 parce que les gens trouvent cela trop haut. » Quant à l’appel à marché pour le projet Bruyn Est publié le 1er septembre, soit bien avantque n’ait lieu la commission de concertation, le président du CPAS rétorque : «  J’accélère les procédures parce qu’elles prennent du temps. Il n’ya rien d’illégal à cela. » Mais en pratique cela laisse l’impression aux riverains de ne pas avoir été entendu.

Olivia Lemmens et Benoît Ceysens reprochent encore à la Ville d’être juge et partie dans ce dossier, puisqu’elle préside la Commission de concertation. Et dedénoncer la politique du « deux poids, deux mesures » pratiquée par les autorités bruxelloises : « Autant la Ville peut être critique avecles projets de la Région, autant elle l’est moins avec ses propres projets, alors que les habitants présentent les mêmes arguments », observe Olivia Lemmens.« En effet dans le dossier ‘Chemin vert’, la Ville de Bruxelles, en la personne de son échevin de l’Urbanisme, a été capable de stopper la Région dans un projettotalement inacceptable et c’est tant mieux », dit Benoît Ceysens.

Nimby or not Nimby ?

Tout ce débat autour de la construction de logements publics renvoie au classique réflexe Nimby (« Not in my backyard » = « Pas dans monjardin »). « C’est vrai qu’au départ, le quartier était dans une logique de refus, admet Benoît Ceysens. Mais grâce au travail d’Inter-Environnement etdu Bral, son homologue néerlandophone, les habitants sont rentrés dans une logique d’acceptation des logements, mais pas n’importe comment. On peut arriver à intégrer lesgens, mais il faut du temps pour cela. Il va y avoir 700 nouveaux logements dans un rayon d’un km autour de la ferme, soit 2 500 à 3 000 habitants supplémentaires en deux ans.On va subir une pression énorme au niveau de la ferme. On a déjà eu des problèmes par le passé, mais on a su s’adapter avec le temps. La vitesse est l’ennemi del’intégration. »

« Dire cela, c’est refuser la construction de logements, tonne Yvan Mayeur. Nous, dans le centre, on peut s’entasser l’un sur l’autre sans espaces verts et là, sur des terrainsà bâtir qui nous appartiennent, il faudrait laisser du temps  ? Ces gens vivent dans une ville-région, où on a besoin d’espaces pour construire. Il y a là unesprit petit bourgeois qui me dérange. »

Selon Olivia Lemmens, « le problème n’est pas les nouveaux habitants, mais les conditions dans lesquelles ces habitants vont arriver. La densification est à la mode etcertains projets sont trop denses. » Elle déplore le dialogue de sourds entre le droit au logement et le droit à la qualité de vie.

Travailler le Nimby

Pour Isabelle Pauthier de l’Arau4, « il y a clairement une augmentation du réflexe Nimby chez les habitants de la seconde couronne et dans le sud-est de laRégion, même par rapport à des projets d’utilité publique. Ce sont souvent des g
ens très outillés : avocats, ingénieurs, journalistes, fonctionnaireseuropéens, etc. On ne peut pas nier que beaucoup présentent des arguments typiquement nimby. En tant qu’acteur de l’éducation permanente, on explique aux personnes commentexprimer leurs revendications, mais on les ramène aussi dans les clous de l’intérêt général. »

En même temps, elle constate que se développe une tendance à vouloir court-circuiter la concertation. « Cela s’explique par la longueur des délais, lapression des promoteurs ou encore la volonté politique d’ajouter des plumes à son chapeau dès qu’on a annoncé des résultats chiffrés qu’on veut atteindreà tout prix – ce qui occulte toute la dimension concrète d’un projet (mise en œuvre, études, adjudications). Mais cette tendance à court-circuiter n’est paslégitime, surtout quand le politique préside une commission de concertation. Il doit garder un rôle d’arbitre et ne pas être partie prenante au dossier. Les gens acceptentplus facilement la décision si elle est légitime. »

Pour elle, derrière le nimby, il y a aussi le problème de « l’avant-dernier arrivé » : « Il s’est adapté aux imperfections de sonenvironnement, mais il veut rester le dernier arrivé et que rien ne change. »

Suite et pas fin

Enfin, tout n’est pas pour autant ficelé pour le dossier Bruyn Est. Tout d’abord, on rappellera que la Commission de concertation a accordé un avis favorable au projet« sous réserve » d’un avis négatif de la Défense qui, pour des raisons de sécurité, restreint les constructions de bâtiments autour d’unpérimètre bien défini de l’héliport de l’hôpital militaire de Neder-Over-Hembeek. Nos Pilifs s’est d’ailleurs vu refusé par le passé laconstruction d’un bâtiment pour cette raison.

Par ailleurs, la Région doit encore délivrer le permis d’urbanisme. Responsabilité qui revient au secrétaire d’État Emir Kir ayant cette compétence.« Espérons qu’au regard de la forme et du fonds des dossiers Bruyn, le ministre en charge de l’Urbanisme aura la clairvoyance d’y jeter un regard d’urbaniste afin d’harmoniserl’ensemble des projets et d’en faire un beau projet global et intégré », déclare Benoît Ceysens.

Quant à Yvan Mayeur, il s’attend à un recours des habitants auprès du Conseil d’État : « Ils le gagneront et on perdra du temps et de l’argentpublic. » Mais cela ne l’inquiète pas outre mesure. Pour lui, le projet se fera, car la Région manque cruellement de logements. Ce que personne ne peut nier.

1. CPAS de Bruxelles-Ville :
– adresse : rue Haute 298a à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 543 61 11
– site : www.cpasbru.irisnet.be
2. Inter-Environnement Bruxelles :
– adresse : rue d’Edimbourg, 26, 1050 Bruxelles
– tél. : 02 893 09 09
– site : www.ieb.be
3. Ferme Nos Pilifs :
– Trassersweg, 347 à 1120 Bruxelles
– tél. : 02 262 11 06
– site : www.fermenospilifs.be
4. Arau :
– adresse : bd Adolphe Max, 55 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 219 33 45
– site : www.arau.org

Baudouin Massart

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