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Bruxelles plurielle

Our City, le troisième documentaire de Maria Tarantino, fait le portrait kaléidoscopique de Bruxelles et de ses habitants. Au fil des scènes – alternant témoignages, instantanés du quotidien et vues plongeantes sur la ville – se dévoile une ville complexe et vivante dont le cœur bat davantage dans les parcs, au sommet d’une grue, dans la chambre miteuse d’un squat ou sur la terrasse d’un café que dans les cénacles européens…

18-11-2015
Our City, un film de Maria Tarantino.

Il y a d’abord ces enfants qui glissent dans la neige, puis ce taximan iranien poète à ses heures perdues. On croise aussi des travailleurs de l’un des plus grands chantiers de la capitale à Schuman, une créatrice de bijoux évoquant son enfance au Nigeria ou des jeunes d’une école de Molenbeek qui s’interrogent sur leur identité plurielle… Our City, le troisième documentaire de Maria Tarantino, fait le portrait kaléidoscopique de Bruxelles et de ses habitants. Au fil des scènes – alternant témoignages, instantanés du quotidien et vues plongeantes sur la ville – se dévoile une ville complexe et vivante dont le cœur bat davantage dans les parcs, au sommet d’une grue, dans la chambre miteuse d’un squat ou sur la terrasse d’un café que dans les cénacles européens…

Alter Échos : Ce film traite du travail, de lexil, de lurbanisation, de leurocratisation aussi Quavez-vous voulu dire ?

Maria Tarantino : J’ai en effet voulu aborder tous ces thèmes. On peut y ajouter la question de l’identité, du racisme, de l’espace commun, des politiques migratoires, du vivre ensemble… Je voulais en fait raconter une ville et les différentes strates qui la composent. Il me fallait trouver une forme qui relate toutes ces thématiques et leurs connexions. C’est un film mosaïque, sans fil narratif. Une boule à facettes de Bruxelles.

A.É : Votre film est une déambulation urbaine aux accents poétiques

M.T. : Je ne pensais pas vraiment à une forme poétique. J’imaginais un film sur la ville qui se raconte elle-même. Pour cela, il faut pouvoir passer d’un moment à un autre en un instant. Le langage du film s’apparente au conte de fées. C’est ce qui m’a poussée à choisir le musicien Matthieu Ha (joueur d’accordéon et chanteur, NDLR) pour la bande originale du film. Il représente la « voix de la ville », qui surgit au début du film et attire les enfants à travers les terrains vagues, puis se révèle au spectateur à la fin du film, perchée sur un arbre. Je travaille beaucoup en métaphore. C’est pourquoi j’aime aussi filmer des enfants. C’est symbolique : ce sont eux qui réinventent la ville.

A.É : Pourquoi filmer toujours la ville den haut ?

M.T. : J’habite au 6ème étage et j’ai une vue sur tout Bruxelles. J’aime regarder les choses de loin. Le film est une vue d’un ensemble hétérogène. Cela me fait penser aux peintures de la Renaissance , où les portraits figés sont accompagnés d’un paysage en arrière-plan. C’est une façon de dire que les gens sont importants, mais tout ce qu’il y a autour aussi.

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A.É : Venons-en à lhumain, au cœur de votre film. Après quelques minutes de film seulement, on a déjà entendu cinq langues différentes. Cest cette diversité qui vous marque le plus à Bruxelles ?

M.T. : Je suis frappée par la présence sur un territoire assez petit de personnes aux multiples nationalités qui ont toutes un ancrage, qui vivent leur vie, qui parlent leur langue et d’autre langues aussi. Dans le film d’ailleurs, j’ai laissé les personnes parler dans leur langue maternelle, même si elles auraient pu parler parfaitement français ou néerlandais. Je voulais garder cette présence charnelle de la langue et qu’ils se sentent à l’aise pour parler d’eux-même.

A.É : Cest aussi pour cette raison que, bien qu’on les devine, vous ne dévoilez ni l’identité ni la nationalité des personnes filmées ? 

M.T. : Certains dévoilent leur nationalité, comme le taximan iranien. Pour les autres, il y a toujours des indices : une fresque d’un temple grec dans un café, l’évocation des touaregs… Je n’aurais en aucun cas voulu mettre des sous-titres. Il est intéressant que les gens aillent voir eux-mêmes. Il faut aussi que les films nous dépassent ! De plus, je ne pense pas que le film soit en tant que tel sur ces personnes. Les personnages sont comme des totems. Ils sont porteurs d’éléments que je veux aborder…

A.É : Lexemple est fort avec la créatrice de bijoux qui aborde en un témoignage le plus long du film, de multiples thèmes comme l’exil, la liberté des femmes… 

M.T. : J’ai fait avec elle une trajectoire pour arriver au retournement complet de nos attentes. Je voulais qu’on prenne le temps qu’on l’écoute, qu’on l’entende, qu’on chemine avec elle. Elle parle d’abord de la religion de son pays d’origine avant de nous mettre face à notre « religion ». Quand elle dit, « aujourd’hui je suis ici, mais j’ai d’autres contraintes qui ne sont pas liées à la religion, mais qui sont liées à un bout de papier », elle évoque notre « culte des papiers ». Il faudrait trouver un mot pour cela : l’immigrationnisme ?  

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A.É : Comment avez-vous trouvé toutes ces belles personnes ?

M.T. : De façons très diverses. Par exemple, j’ai rencontré les enfants qui font des glissades dans la neige le jour où nous nous rendions avec mon équipe de tournage au parc Duden pour filmer des perruches. Mon preneur de son a commencé à filmer à filmer en glissant lui aussi. On a fait connaissance et on les a revus plusieurs fois. Pour le taximan iranien (personnage phare du film, qui revient à plusieurs reprises, NDLR), je voulais depuis des années un personnage dans mon film qui soit taximan et me parle de Téhéran. Je me suis rendue avec un ami iranien à la Gare centrale car je savais que de nombreux taximen iraniens s’y trouvaient. Tout le monde m’a conseillé cette personne. Les jeunes sont quant à eux filmés dans une école professionnelle de Molenbeek. Leur professeur m’avait contacté à l’époque pour projeter l’un de mes films, c’est comme ça que j’ai pu avoir accès facilement à cet établissement.

A.É : Parlons de ces jeunes qui apparaissent plusieurs fois dans le film. On les voit parler didentité et on constate quils sont dans un entre-deux constant entre lici et lailleurs. À limage de Bruxelles, que vous filmez aussi comme une ville fracturée ?

M.T. : Bruxelles est découpée en deux communautés. Entre ces deux zones, se crée un espace regroupant un tas de communautés et d’expressions. Cela m’a toujours fait réfléchir. J’ai toujours pensé, je m’interrogeais déjà sur cette question durant mes études de philosophie, que la situation de Bruxelles avait des germes des villes de l’avenir…

A.É : C’est-à-dire ?

M.T. : Demain, nous n’aurons pas de mégalopoles avec une seule langue de référence comme c’est le cas aujourd’hui à Londres ou Paris, ces villes où si l’on ne parle pas cette langue, on est marginalisé. Bruxelles, c’est la valse des marges. Chacun est marginalisé par rapport à quelqu’un d’autre. Il n’y a pas un seul rapport de force mais plusieurs échelles de pouvoir. La pluralité a un sens différent à Bruxelles que dans d’autres villes. Je pense que le monde de demain sera multiréférentiel même si les multinationales ou le TTIP poussent à l’homogénéisation… Cette richesse doit être mise en valeur. Le film y participe.

A.É : Votre film nest pas pour autant angéliste. Il célèbre le vivre ensemble et la diversité mais très vite, confronte aussi le spectateur aux barrières administratives qui barrent la route des étrangers.

M.T. : Je voulais montrer la richesse des personnes qui composent la ville d’une part, et mettre en lumière, d’autre part, le fait qu’ils sont triturés par un système. Cette réalité-là doit aussi être rendue visible. Cela dit, mon film, même s’il l’interroge, n’est pas un film sur l’immigration, c’est un film sur le monde. Je ne voulais en aucun cas faire un film complaisant mais plutôt interroger, faire réfléchir, tout en soulignant que Bruxelles est un laboratoire malgré elle.

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A.É : Vous filmez le quotidien des habitants de Bruxelles et puis les chantiers colossaux du quartier européen Vous les considérez comme une menace pour le vivre ensemble ?

M.T. :  Je ne vois pas beaucoup de choses positives dans ces chantiers de spéculation monétaire. On construit ces immenses bâtiments pendant qu’on détruit des lieux où se réfugient les sans-papiers… J’avais envie de montrer une ville de plus en plus anonyme.  

A.É : Au début du film, le taximan confie : « Vous ne vous sentez jamais seul ici dans cette ville. » Plus tard dans le film, vous le filmez en train de déclamer un poème sur la liberté dans les couloirs vides de la Commission. Est-ce dans le but de souligner aussi cette ville anonyme, ce risque de solitude qu’elle nous impose ?

M.T. : On venait d’être invités à une réception au Parlement Européen pour le réveillon iranien. Il avait préparé ce poème et s’imaginait pouvoir le déclamer devant l’assemblée. Mais il n’a pas eu sa place parmi les discours de politiciens. Il nous a alors fait entendre son poème dans les couloirs vides. J’ai vu cette scène comme un rituel chamanique visant à remettre du sens dans ces couloirs, dans ce lieu de pouvoir. 

Dans les salles :

  • Our City, sortie en salles ce 18 novembre au Cinéma Aventure
  • La première projection, ce 18 novembre à 19H30, sera suivie d’un débat (en anglais). Qu’est-ce qui rend Bruxelles unique ? Que peut apprendre la ville d’autre villes ? La ségrégation y est-elle plus prononcée qu’ailleurs ? avec David Dooghe (Urbaniste, Rotterdam), le philosophe et sociologue bruxellois Bleri Lleshi, et la politologue et chercheuse sur la question des migrations Zeynep Balci. Infos : www.deburen.eu
  • La bande-annonce du film Our City

 

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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