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Environnement
La place Flagey est une belle réussite, du point de vue la participation citoyenne, de la réflexion paysagère et de la multiclité des usages que propose cet espace public. (c) Stéphanie Mignon/Flickr CC

Benoît Moritz : « Les projets d’aménagements de l’espace public doivent tenir compte des usages »

22 mai 2015 Manon Legrand

Dans quelques semaines, le centre de Bruxelles changera de visage. À partir du 29 juin, jour de lancement d’une phase test de trois mois, une grande partie du boulevard Anspach sera réaménagée en zone piétonne. L’occasion d’interroger la politique de Bruxelles en matière d’aménagement de l’espace public. « La » ou plutôt « les » politiques de Bruxelles, si l’on s’en réfère à l’analyse Benoît Moritz, architecte-urbaniste et professeur à l’ULB. « Par son grand nombre d’acteurs, Bruxelles se caractérise par l’absence d’un consensus partagé sur les choix à faire en matière d’espaces publics, de mobilité, de convivialité », explique-t-il. Suivant cette logique, les aménagements varient fortement d’une commune à l’autre. Interview.

En introduction à un cycle de conférences que vous donnez à l’Iselp (voir ci-dessous), vous avancez que Bruxelles n’a pas de politique homogène en matière d’aménagement des espaces publics. Expliquez-nous.

Le premier élément pour expliquer la diversité des approches est le grand nombre d’acteurs. Les 19 communes ont leur propre politique d’aménagement de l’espace public. Il existe aussi une politique régionale qui essaye de transmettre sa politique aux communes. Cela engendre une vingtaine de politiques différentes pour une seule ville et des variations profondes entre les différentes communes de la capitale.

Par exemple…

On observe des investissements importants dans les contrats de quartier et les politiques de rénovation urbaine pour les communes de la première couronne comme Schaerbeek ou Molenbeek. En revanche, les communes de la deuxième couronne (Uccle, Boisfort, Woluwé,…) n’ont pas été concernées par les pratiques de contrats de quartiers. Dans le premier cas, des projets d’aménagement ont été mis en place, des processus participatifs engagés et une réflexion sur les usages. Une vraie réflexion est née pour dégager des espaces pour des événements, pour créer des espaces de civilité urbaine. Dans le deuxième cas, c’est moins la question de l’usage qui est posée que celles de la mobilité et du stationnement. La réflexion est plus pauvre. Or, pour arriver à un bon projet d’aménagement, il est indispensable de réfléchir aux usages. L’exemple de la place Flagey l’a illustré. Au début, le projet de réaménagement de la place, en 2003, a suscité de nombreuses critiques car il s’agissait d’un « dessin d’architecte », sans discussion préalable, sans démarche. Les associations et les habitants et les professionnels ont revendiqué une participation citoyenne et un dispositif de sélection d’un auteur de projet via un concours. Ce qui fut fait.

La place Flagey est une belle réussite, du point de vue la participation citoyenne, de la réflexion paysagère et de la multiclité des usages que propose cet espace public.

La place Flagey constitue-t-elle selon vous une belle réussite en termes d’aménagement de l’espace public ?

Elle marque en tout cas une rupture. C’est la première fois qu’un paysagiste a participé au projet. Cette dimension paysagère et architecturale est nouvelle à Bruxelles depuis 2004/2005. Avant, l’aménagement était seulement considéré comme une question d’ingénieurs. La place Flagey est une belle réussite, du point de vue la participation citoyenne, de la réflexion paysagère et de la multiplicité des usages que propose cet espace public.

Quand vous déclarez qu’« à l’avenir, les projets d’aménagements de l’espace public devraient s’appliquer à résoudre la fragmentation spatiale, spécifique au territoire bruxellois », que signifiez-vous concrètement ?  

Un exemple très clair à Bruxelles est le réaménagement du quartier du canal, qui sépare Molenbeek et Bruxelles-Ville. Ce projet a augmenté la fracture sociale. Les sites propres pour les trams, les trottoirs et les pistes cyclables bien distincts ont séparé les deux communes, rendant le passage d’une commune à l’autre difficile. Pour résoudre la fragmentation spatiale, il faut éviter de construire des barrières dans l’espace public.

Depuis son réaménagement en 2011-2012, la place de la Monnaie est devenue un espace privilégié pour diverses formes de manifestations politiques.  Le projet de réaménagement a en effet permis de dégager un vaste espace mettant en valeur le contexte tout en offrant un nouvel espace de sociabilité urbaine.  La place retrouve ainsi sa vocation première d'agora.
Depuis son réaménagement en 2011-2012, la place de la Monnaie est devenue un espace privilégié pour diverses formes de manifestations politiques.
Le projet de réaménagement a en effet permis de dégager un vaste espace mettant en valeur le contexte tout en offrant un nouvel espace de sociabilité urbaine.
La place retrouve ainsi sa vocation première d’agora.

Quel exemple d’espace public réussi citeriez-vous pour Bruxelles ?

La place Houffalize à Schaerbeek qui était anciennement un immense parking. Elle relie la chaussée de Haecht et la rue Louis Bertrand. Cet espace travaille le lien social : il rend accessible le quartier de la rue Louis Bertrand et du parc Josaphat à un quartier plus populaire. Cela se remarque physiquement, à travers l’alignement d’arbres et de lampadaires, qui tracent une route plutôt que de séparer l’espace.

À l’avenir, les projets d’aménagements de l’espace public devraient s’appliquer à résoudre la fragmentation spatiale, spécifique au territoire bruxellois.

L’aménagement d’une place modifie la sociologie d’un quartier. Avec un risque de gentrification, comme cela est notamment évoqué par certains acteurs dans le projet de piétonnisation du centre-ville ?

Le lien entre aménagements d’un espace public n’est pas si évident. A Molenbeek, plusieurs espaces publics ont été réaménagés sans que ça ne modifie en rien le quartier. Flagey était dans les conditions pour une rénovation. Quand on aménage un espace public, on augmente la sociabilité sans spécialement engendrer une gentrification.

Le piétonnier du centre de Bruxelles sera mis en test d’ici quelques semaines. Quel est votre avis sur ce projet ?

La vision de ce piétonnier est assez schématique. Le piétonnier est pensé au sens strict d’un « espace sans voiture ». Or, on peut aussi imaginer un espace partagé, c’est-à-dire un espace où les voitures sont autorisées mais en raison du peu d’infrastructures qui leur sont consacrées et du nombre important de piétons, elles n’y viennent plus. Cette configuration pourrait régler le problème des parkings en compensation, qui se pose actuellement dans le projet du centre de Bruxelles. On peut également envisager des usages différenciés la journée et le soir. 

Des exemples d’espaces partagés qui fonctionnent ?

A Gand, la Korenmarkt (place centrale de Gand récemment aménagée, NDLR), est un grand piétonnier également accessible aux transports publics. Barcelone est aussi la championne en termes de partage d’espace public. Une moitié de la rue est réservée aux piétons et aux vélos, l’autre à la mobilité. C’est aussi le cas de plusieurs villes françaises comme Nantes.

 

 

 

 

 

 

Aller plus loin

  • Dans le cadre du festival Being Urban, qui se propose d’interroger durant la place de l’art dans l’espace public, Benoît Moritz propose un cycle de conférences consacrées à l’aménagement des espaces publics à Bruxelles.

A venir :

-27 mai : description d’une série de projets d’espaces publics récemment aménagés à Molenbeek-Saint-Jean dans le cadre de Contrats de Quartier. La conférence mettra en lumière une pratique spécifique d’aménagement de l’espace public dans une perspective de rénovation urbaine.

-3 juin : discussion croisée entre Benoit Moritz et les urbanistes du bureau de consultance Citytools, à propos des pistes qui se dégagent pour le futur de Bruxelles et de la Belgique.

A l’ISELP, Institut supérieur pour l’étude du langage plastique, Boulevard de Waterloo, 31 B-1000 Bruxelles. De 18H30 à 20H. Entrée libre.

  • Lire aussi : Benoit MORITZ, « Concevoir et aménager les espaces publics à Bruxelles », Brussels Studies, Numéro 50, 21 juin 2011. Consultable en ligne

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A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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