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"Belfast : projets de régénération urbaine et bonnes pratiques"

26-08-2002 Alter Échos n° 125

Contrairement à une idée fort répandue, la vie quotidienne à Belfast n’est pas rythmée par des attentats, des émeutes de jeunes, des règlements decomptes ou des marches protestantes. Le secteur associatif y est très actif. Actuellement, différents projets de régénération urbaine sont en cours. Certains sontmenés en concertation avec les habitants, d’autres non. Les premiers sont bien accueillis, les seconds sont moins appréciés.
Tenir compte de la logique des interfaces
Un des enjeux de la régénération urbaine concerne les quartiers défavorisés. À Belfast, ces quartiers sont caractérisés par des interfaces. Cesdernières sont des sortes de zones frontalières séparant les deux communautés : catholique-nationaliste, d’une part, et protestante-unioniste, d’autre part. Les interfacespeuvent prendre différentes apparences. Les plus aisément identifiables sont les « peacelines » (murs de béton, grilles métalliques, etc.). En revanche, la« frontière » est moins discernable lorsqu’il s’agit d’une route ou du coin d’une rue. Le profane ne se rendra pas compte qu’il franchit une «frontière », contrairement aux habitants locaux qui, eux, savent très bien où se situent les lignes de démarcation.
En pratique, il existe trois types d’interfaces : l’enclave, les zones séparées de façon nette (par un mur, une palissade…) et la zone tampon constituée d’unecommunauté mixte séparant les deux communautés. Il peut bien évidemment y avoir des variantes, comme une enclave dans une zone mixte. Le nord de la ville est unvéritable patchwork d’interfaces entre communautés catholiques et protestantes.
Concrètement, une interface possède trois types de désavantages. Premièrement, ils sont d’ordre économique et social : taux de chômage élevé,faible niveau de formation, bas revenus, etc. En gros, une interface réunit tous les indicateurs standards des désavantages économiques et sociaux, auxquels s’ajoutent ceuxd’ordre environnemental (graffitis, etc.). En deuxième position, viennent les désavantages liés aux tensions et à la violence intercommunautaire. Les personnes vivantà proximité des interfaces ont subi – et subissent encore – beaucoup plus de faits de violence que les autres habitants. Enfin, le troisième désavantage desinterfaces est le sentiment d’avoir un accès restreint à différents services de proximité (magasins, poste, loisirs, services sociaux, etc.). Ces désavantagestouchent tout particulièrement les enclaves.
Le Belfast Interface Project
De ces constats est né, en 1995, le Belfast Interface Project (BIP)1. Cette association s’est fixé trois missions : rassembler et diffuser des informations concernant les zones desinterfaces, essayer d’influencer la politique en travaillant avec les agences qui pourraient aider les communautés des interfaces, et fournir un support aux associations communautaires activessur les interfaces. Le BIP regroupe entre 25 et 30 organisations qui élisent le comité directeur.
En 1995, un processus a été entamé par différents travailleurs communautaires et citoyens actifs à propos de deux « interfaces » : l’enclavecatholique-nationaliste de Short Strand (Inner East) située à Belfast-Est, à proximité du centre, d’une part, et l’enclave protestante-unioniste de Suffolk (Outer West)à l’extrémité du quartier catholique de Belfast-Ouest, d’autre part. Le BIP a suivi de près ces deux initiatives2. Si à Short Strand, un constat d’échec estdressé pour le moment, il semble en aller tout autrement pour Suffolk.
Échec à Short Strand…
À Short Strand, les discussions pour régénérer l’interface séparant les deux communautés étaient très positives au départ. Ilétait même question de créer un « jardin de la paix ». Le projet de régénération n’a pu voir le jour à cause, d’une part, du manqued’expérience du groupe intercommunautaire (Inner East Interface Group) et de l’ampleur de la tâche. Dans le même temps, il y a eu un regain de violence au niveau local. D’autresfacteurs sont venus alimenter le conflit : des règlements de comptes entre les deux principaux groupes paramilitaires protestants (Ulster Volonteer Force [UVF] et Ulster Defence Association[UDA]) et l’élection d’un conseiller Sinn Fein dans l’enclave de Short Strand (aile politique de l’IRA, principal groupe paramilitaire catholique). Ces difficultés internes et externesont détérioré les lignes de communication entre les membres de l’Inner East Interface Group. Un nouveau groupe s’est constitué pour créer un forum incluant lesdifférents électeurs de la communauté de Belfast-Est. L’objectif était de trouver des gens qui pourraient travailler à Short Strand.
« Le travail a été très bon, très utile et très positif », commente Chris O’Halloran, directeur du BIP. « Ils se sont encore rencontrésl’an dernier et début de cette année pour commencer à discuter des modalités pour aller de l’avant. Ironiquement, une des conclusions après une annéed’expériences à travailler ensemble était que le travail de régénération à Belfast-Est et le travail relatif aux relations entre les différentsélecteurs de Belfast-Est (pas seulement protestants-catholiques, mais aussi protestants-protestants) étaient trop importants pour elles. Ils ont besoin d’impliquer les politiques, lesagences officielles, les travailleurs communautaires, les travailleurs du secteur de la jeunesse, etc. Cela ne peut être laissé seulement à un groupe de personnes locales. Lesproblèmes sont plus importants que ceux qu’ils peuvent prendre en mains. Dans les semaines qui ont suivi cette conclusion la violence a commencé à croître àBelfast-Est. C’était plus que ce dont ils pouvaient se charger… Et c’était plus que ce dont ils auraient été capables de se charger. » En juin 2002, laviolence était à son comble.
Et Chris O’Halloran de conclure : « J’espère seulement que la conclusion à laquelle ils sont arrivés leur permettra de rebondir. J’espère que les politiques et lestravailleurs d’agences officiels3 vont s’impliquer. J’espère que ces personnes vont commencer à reconnaître que l’on ne peut pas seulement laisser les personnes localesgérer ces problèmes. »
… Succès à Suffolk
À Belfast-Ouest, les choses ont évolué différemment. Les deux communautés locales possèdent chacune une coupole associative très importante : leSuffolk Community Forum (SCF), côté protestant, et le Lenadoon Community Forum (LCF), côté catholique. En décembre 1996, une première réunion futorganisée dans un hôtel situé dans une zone neutre. Les points de débat portèrent sur les points suivants : « les choses que nous avons en commun »,« les difficultés qui existent entre nous »
et « comment nous pouvons être de meilleurs voisins ». Les tensions étaient surtout localisées surl’interface de Stewardstown Road, où se situe la « peaceline » séparant les deux communautés. Là, il y avait de nombreux logements abandonnés et desmagasins vides.
Un projet de régénération économique a très vite vu le jour : créer un immeuble au bord de l’interface de Stewardstown Road, avec à l’étage desbureaux pour les différentes associations communautaires catholiques et protestantes et au rez-de-chaussée des magasins. Un autre objectif du projet est de développerl’attractivité de l’endroit pour d’autres investisseurs. Enfin, il était également prévu de créer un projet de Centre familial (crèches, etc.) au mêmeendroit.
Les représentants de chaque groupe communautaire se sont assuré du soutien des leaders politiques locaux afin de mener à bien la régénérationéconomique du lieu : Sinn Fein, côté catholique, et Ulster Democratic Party et Progressive Unionist Party (aile politique de l’UVF), côté protestant.
Peu à peu, le Stewardstown Road Project est devenu réalité. Une partie des logements abandonnés ont laissé la place à un magasin « Lidl » et unnouvel immeuble (« 124 Stewardstown Road ») a été construit pour abriter les locaux des organisations communautaires, à l’étage, et accueillir de nouveauxmagasins et un bureau de poste. Ce dernier est accessible depuis janvier 2002 et est utilisé. Il possède deux entrées : l’une côté protestant, l’autrecôté catholique. Il est qualifié d’« espace partagé » ou d’« espace mutuel ».
D’autres projets sont en gestation en vue d’une seconde phase, à savoir : l’hébergement de services sociaux tels un service d’aide à la recherche d’emplois et de formations, ainsiqu’un centre de soins pour enfants. Leur aboutissement dépendra du succès de la première phase du projet. C’est apparemment le premier projet de ce genre à Belfast. Legroupe qui chapeaute l’initiative compte 12 directeurs : 4 ont été élus par la communauté de Suffolk, 4 autres par celle de Lenadoon, auxquels il faut ajouter 4directeurs indépendants, dont Chris O’Halloran.
Pour John Hoey, directeur du bâtiment « 124 Stewardstown Road »4, le succès actuel de ce projet résulte de la combinaison de plusieurs facteurs. D’une part, le LCF estune des plus anciennes organisations communautaires catholiques. D’autre part, l’enclave protestante de Suffolk est de petite taille (830 habitants en 1998) et elle n’est pas physiquementconnectée à des communautés loyalistes plus grandes, où l’influence des organisations paramilitaires est plus présente. Les habitants de Suffolkbénéficient également d’un niveau d’éducation élevé.
« Un autre élément clé, estime John Hoey, est que le projet est un processus, il n’y a pas de but futur prévisible, ni de méthode prévisible pourl’achèvement d’un but particulier dans le futur. Ces éléments changent et se développent en même temps que le projet se poursuit. » Il pointe aussi laconscience politique des acteurs locaux, sans pour autant qu’il soit lié à un appareil de parti ou quoi que soit de ce genre.
La capacité des habitants à se prendre en main est très efficace, entre autres, pour réduire, voire empêcher la violence des jeunes sur l’interface. John Hoey :« Grâce à la force des structures communautaires de chaque côté de l’interface, il est possible pour les représentants communautaires de parler aux jeunesconcernés et de leur expliquer qu’ils ne devraient pas se battre dans cet espace commun, parce qu’il s’agit d’un espace neutre. » Le terme d’« espace neutre » oud’« espace mutuel » rentre de plus en plus dans le langage courant des habitants locaux. Les gens ne parlent plus de « leur » territoire. « C’est un grandchangement et je ne pense pas qu’il devrait être sous-estimé », conclut notre interlocuteur.
Le coût total de la construction du « 124 Stewardstown Road » s’élève à 853.350 livres sterling : ± 55 : proviennent de l’International Fund for Ireland,15 à 20 % du Belfast Regeneration Office et les 25 % restants du Belfast European Partnership Board.
Conclusion
Le Stewardstown Road Project met nettement l’accent sur la régénération économique. Si aucun volet n’est consacré au logement, c’est tout simplement pour desraisons de sécurité. En effet, un logement appartient d’office à un catholique ou à un protestant, il devient donc une cible potentielle pour des actes de violence. Unconstat similaire semble avoir été dressé à propos de l’interface de Duncairn Gardens à Belfast-Nord. Cette interface sépare la communauté catholiquede New Loundge de sa voisine protestante Tiger Bay. Là, c’est un complexe d’entreprises qui devrait, à terme, remplacer l’interface et les habitations de Duncairn Gardens. L’objectifest d’en faire profiter les deux communautés en leur fournissant des emplois. À cette fin, un centre d’entreprises a été créé à cet endroit.
Enfin, l’implication des habitants s’avère primordiale lors de la mise en place d’un processus de régénération urbaine. D’autant plus que les préjugéscommunautaires sont très forts et l’attachement au concept de « territoire » est à la base de la plupart des conflits.
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Laganside
Le projet de régénération du Laganside5 (la rivière qui traverse Belfast) a été lancé en 1989. Il est mené par le Laganside Corporations, uneagence créée par le gouvernement. Sa mission est de transformer les berges de la rivière en une zone attractive aux niveaux économique, culturel et immobilier. C’est undes plus vastes projets de régénération urbaine sur Belfast. D’anciens immeubles industriels sont convertis en lofts, des appartements de luxe ont été construits aubord du Lagan, des quartiers historiques ont été remis en valeur (ex. : Cathedral Quarter), d’énormes infrastructures culturelles et sportives ont étéédifiées, etc.
Malheureusement, ce processus entraîne aussi une certaine « gentryfication ». De plus, les Belfastois n’apprécient pas toujours les initiatives de Laganside Corporations etse plaignent du manque de concertation de la part de cette dernière.
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1 Belfast Interface Project, 6 Murray Street, Belfast BT1 6DN, Northern Ireland (UK), tél./fax : + 44 (0)28 90 242828, e-mail : bip@cinni.org
2 « Inner East/Outer West : Addressing conflict in two interface areas », Belfast Interface Project, août 1999.
3 À Belfast, il y a un véritable manque de communication entre les travailleurs de terrain et les agences officielles. Cela a souvent contribué à l’aggravation desproblèmes de certaines personnes. Il semble toutefois que des lignes de communication commencent à se mettre en place.
4. Stew
ardstown Road Regeneration Project Ltd, 124 Stewartstown Road, Belfast BT11 9JQ, Northern Ireland (UK), tél. : + 44 (0)28 9050 7240, fax : + 44 (0)28 9050 7241, e-mail:info@StewardstownRoad.org
5 Website : http://www.laganside.com

Baudouin Massart

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