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Argent liquide sous pression : l’inclusion financière en danger

Depuis quelques années, l’utilisation du cash se réduit dans notre société. La crise du Covid-19 et la peur du billet contaminé ont eu pour effet d’accélérer la tendance. Un mouvement qui inquiète les défenseurs des espèces mais surtout ceux qui en dépendent, redoutant «l’exclusion financière».

© Flickrcc César De La Hoz

« L’argent liquide, c’est ma seule solution pour subvenir à mes besoins. Malheureusement depuis quelque temps et avec l’arrivée du Covid-19, on se rend compte que c’est plus difficile de l’utiliser. » Au cours d’une réunion de la Coordination des sans-papiers, deux phrases suffisent à Tarik, 40 ans, sans-papiers et présent sur le sol belge depuis sept ans, pour résumer la situation : l’argent liquide a de mauvais jours devant lui, celles et ceux qui l’utilisent régulièrement s’inquiètent et notamment les personnes dépendantes du cash : « Il y a d’abord les personnes à qui on refuse l’ouverture d’un compte bancaire parce qu’elles ne peuvent pas prouver leur identité ou parce que les banques les jugent financièrement non attractives : de nombreux sans-papiers, des sans-domicile, des migrants, des réfugiés, explique Anne Fily, économiste en charge de l’inclusion financière à l’asbl Financité. Il faut également penser aux ‘interdits bancaires’, qui ne peuvent utiliser que du liquide pour cause de surendettement, et d’autres qui l’utilisent pour mieux gérer leur argent. »

« En comparaison avec la même période en 2019, de début mars à fin août 2020, les Belges se sont rendus 43 % moins souvent au distributeur de billets et y ont prélevé un montant 36 % moindre. » Charlotte de Montpellier, ING

Le cash, un outil également essentiel pour les personnes en difficulté face au numérique et à la digitalisation. Les personnes âgées d’abord : « Internet est arrivé trop tard dans leur vie. Certains manquent de matériel et de connaissances. D’autres sont atteints de handicaps qui affectent leurs mouvements ou leur mémoire », insiste Philippe Andrianne, secrétaire politique du mouvement social des aînés (Énéo). « Mais cela ne touche pas seulement nos aînés, intervient Danièle Bovy, experte en services bancaires et crédits chez Test-Achats. Selon le baromètre 2020 publié par la Fondation Roi Baudouin, 40 % de la population belge est à risque d’exclusion numérique. Pour toutes ces personnes, le cash est symbole d’inclusion financière. Et puis, au-delà des personnes dites ‘vulnérables’, ce sont tous les consommateurs qui sont concernés par l’argent liquide, ajoute-t-elle. Beaucoup d’entre eux nous demandent, pour des raisons diverses et variées, de nous battre pour que l’argent liquide reste disponible et utilisable pour tous. »

L’argent liquide en perte de vitesse

La situation du cash présente aujourd’hui deux visages paradoxaux. « D’un côté, la demande en billets augmente chaque année dans la zone euro et la Banque centrale européenne continue d’en émettre, explique Yves Timmermans, conseiller à la Banque nationale de Belgique (département de la monnaie fiduciaire). Aujourd’hui la totalité des billets en euros en circulation représente environ 1.400 milliards d’euros. C’est énorme. » Charlotte de Montpellier, économiste chez ING, ajoute : « L’argent liquide est encore très demandé comme moyen de paiement ou réserve de valeur. » Selon une étude de la Banque centrale européenne, en 2016 dans la zone euro, environ 79 % en volume et 54 % en valeur de tous les paiements aux points de vente étaient effectués en espèces. En Belgique, c’est un peu moins : 63 % en volume et 32 % en valeur.

Pourtant, l’argent liquide bat de l’aile. Depuis quelques années, il est petit à petit détrôné par les moyens de paiement et les services digitaux. Une tendance encouragée par les banques privées pour qui l’argent liquide est avant tout un coût. « C’est une demande des banques, mais aussi des clients », estime Charline Gorez, porte-parole de Febelfin. Bon point pour eux, la crise du Covid-19 est allée dans leur sens. La raison : la peur du billet contaminé. À l’heure où le simple fait de se serrer la main est déconseillé, l’idée de s’échanger des pièces et des billets a « foutu la trouille » à de nombreuses personnes.

Ainsi, dès le début de la crise, le gouvernement et la Fédération des commerces de Belgique (Comeos) ont recommandé de limiter au maximum la manipulation d’argent liquide et de se tourner davantage vers les paiements digitaux (via internet ou sans contact). Une peur envenimée notamment par Febelfin. La Fédération du secteur bancaire déclarait dans un article du Soir, le 11 avril dernier : « Les paiements sans contact peuvent contribuer à endiguer la propagation du coronavirus. Clairement, les billets de banque et les pièces de monnaie peuvent aussi porter des bactéries et virus s’ils sont passés entre les mains d’une personne malade ou infectée. » Une affirmation vite démentie et relativisée par plusieurs études. « Rien ne pouvait justifier une telle déclaration à part l’envie du secteur bancaire de nous éloigner un peu plus des espèces », dénonce Anne Fily. En effet, plusieurs banques centrales et autorités sanitaires concluent que le risque de contamination via l’échange d’espèces est très faible. « Ils n’offrent pas un environnement favorable au Covid-19, confirme Yves Timmermans. La durée de survie du virus sur un billet est beaucoup plus faible que sur d’autres supports, comme le plastique ou les surfaces métalliques. On conseille simplement de se laver régulièrement les mains. »

La Commission européenne considère qu’il est obligatoire d’accepter les paiements en espèces, sauf si les parties ont convenu d’un autre moyen de paiement. En Belgique, depuis peu, refuser un paiement en liquide est toléré « pour une durée déterminée ».

Mais peu importe, la méfiance demeure. Des messages pour privilégier le sans-contact ont été placardés sur les devantures de nombreux magasins et certaines grandes surfaces ont décidé de réduire le nombre de caisses autorisant les espèces. Nous aussi, consommateurs bancarisés, nous nous sommes éloignés du cash. Selon l’étude menée par Charlotte de Montpellier, les clients d’ING ont demandé beaucoup moins d’argent liquide. « En comparaison avec la même période en 2019, de début mars à fin août 2020, les Belges se sont rendus 43 % moins souvent au distributeur de billets et y ont prélevé un montant 36 % moindre. Et, même après le confinement, cette tendance est toujours présente. Notre étude montre également que plus de la moitié (59 %) des Belges interrogés déclarent utiliser moins d’argent liquide en 2020 qu’il y a un an. » C’est aussi ce qu’affirme Yves Timmermans : « Pendant la crise, beaucoup de consommateurs qui n’étaient pas familiarisés avec le paiement en ligne ou le sans-contact les ont adoptés, même pour verser de très petites sommes. »

Pression sur l’accessibilité

Mais où est le problème ? « En soi, il n’y en a pas, déclare Danièle Bovy pour Test-Achats. Bon nombre de consommateurs sont très satisfaits des services digitaux. S’ils souhaitent et peuvent utiliser moins d’argent liquide, c’est leur choix. Le problème de cette tendance réside dans le comportement de certaines banques privées. » Ce comportement que pointe l’experte concerne la suppression des distributeurs et des agences. Pour le moment la Belgique reste encore dans la moyenne européenne en nombre de distributeurs par habitant. Mais, en dix ans, le nombre d’agences bancaires a baissé de 38 % et le nombre d’appareils avec fonction de retrait a diminué de 8,6 % entre 2016 et 2018. « Ces fermetures s’expliquent par la forte utilisation des services digitaux et la baisse de fréquentation des agences et des distributeurs, justifie la porte-parole de Febelfin, Charline Gorez. Pour aider les personnes en difficulté face au digital, nous proposons également de nombreuses formations. » Mais ce mouvement inquiète : « Certaines zones se retrouvent sans distributeurs et sans agences. Les personnes habituées au cash se retrouvent démunies et n’ont souvent pas les moyens d’avoir accès aux formations de Febelfin, explique Philippe Andrianne. Avec la crise du coronavirus, il est probable que les banques continuent dans ce sens. »

Cette tendance pénalise aussi les personnes qui font la manche, avance Christine Vanhessen, directrice de la Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri (AMA). « Elles sont déjà dans des situations très précaires. Une grande partie de leur revenu dépend de ce que les gens leur donnent par solidarité. Sauf qu’aujourd’hui, avec la digitalisation des moyens de paiement, on a de moins en moins d’argent sur soi. »

Paiements en danger

Pour Danièle Bovy (Test-Achats), « l’argent liquide est un bien public. Une grande partie de la population souhaite avoir le choix et demande donc, par envie ou par besoin, d’y avoir accès. Les banques commerciales, responsables de la distribution de l’argent liquide, doivent respecter ce choix ». Or la crise sanitaire a ouvert une brèche. Au sein de l’Union européenne, les pièces et billets en euros constituent le seul moyen de paiement ayant cours légal. Une recommandation de la Commission européenne considère qu’il est obligatoire d’accepter les paiements en espèces, sauf si les parties ont convenu d’un autre moyen de paiement. Ainsi, en France, refuser un paiement en liquide est illégal. En Belgique, depuis peu et « pour une durée déterminée », c’est toléré. En effet, le SPF Finances et le SPF Économie ont déclaré « qu’un commerçant peut refuser des espèces pour autant que le consommateur en soit informé préalablement (affichage, par exemple) ».

« Si la possibilité de refuser l’argent liquide persiste, on va être encore plus marginalisés. » Mamadou Dialo, sans-papiers

« Moi, j’ai appris cela en renouvelant mon abonnement de transport à la Stib, raconte Mamadou Dialo, sans-papiers. Impossible de payer avec mes billets. Je suis resté bouche bée. » Ikea, Quick et d’autres entreprises ont pris la décision de suivre le mouvement et, chez Test-Achats, de nombreux appels de consommateurs ont confirmé ce phénomène. « Il faut savoir qu’une personne qui ne possède pas de compte bancaire ou une carte bancaire ou ne sait pas s’en servir, est déjà discriminée, rappelle Mamadou Dialo. Par exemple, nous n’avons pas accès aux achats en ligne. C’est devenu aussi plus difficile de payer ses factures en liquide, son loyer, ses abonnements, etc. Si la possibilité de refuser l’argent liquide persiste, on va être encore plus marginalisés. »

« Ce qui m’a d’abord étonnée, c’est que rien ne permet cela dans le droit belge, soupire Anne Fily, pour qui rien ne justifie une telle décision. C’est de l’exclusion financière. » Elle demande d’ailleurs au gouvernement de veiller à ce que tous les commerces acceptent le cash, avec des sanctions en cas de refus, et à ce que chacun puisse avoir accès facilement et de manière gratuite à du liquide.

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