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Emploi
Flickrcc kevin dooley

Écart salarial hommes-femmes :
la guerre des chiffres

Alter Échos n° 473 19 avril 2019 Julien Winkel

Le 8 mars dernier, Journée des droits des femmes, a failli nous rendre fous. En cause : des chiffres – très – différents qui ont circulé concernant l’écart salarial entre les hommes et les femmes en Belgique. 3,3 % ? 19,4 % ? Alter Échos a tenté d’y voir plus clair. Et a déniché un scoop : ils sont tous les deux corrects…

8 mars 2019, Journée de la grève des femmes. Sur les ondes de La Première, en cette fin de journée, les rires sarcastiques fusent. Walid, l’animateur de C’est presque sérieux, s’en paie visiblement une bonne tranche, comme les chroniqueurs et chroniqueuses de l’émission d’ailleurs. Il faut dire que les extraits sonores qui passent à l’antenne ont de quoi faire sourire. Depuis quelques dizaines de secondes, un florilège de clichés sur le féminisme et l’égalité hommes-femmes – collectés façon micro-trottoir auprès de malheureux passants – s’enchaînent à un rythme effréné. Avant que Walid, visiblement sonné, ne finisse par lâcher : « Eh oui, aujourd’hui, à même diplôme, le salaire n’est pas égal – NDLR : entre les hommes et les femmes. » Et que l’un de ses chroniqueurs ne renchérisse : « C’est vrai qu’il y a 19,4 % en moins… »

À l’écoute de ce chiffre, un doute nous envahit. 19,4 % ? N’avions-nous pas lu un article, il y a un an, expliquant que la Belgique était presque la meilleure élève de la classe européenne en matière de « gap salarial » ? Quelques clics plus tard, plus de doute possible, nous n’avions pas rêvé. Le 5 avril 2018, le quotidien britannique The Independent titrait en tête d’un article fouillé : « How Belgium is defeating the gender pay gap » (« Comment la Belgique est en train de vaincre l’écart salarial hommes-femmes »). Avant de citer un chiffre hallucinant : 3,3 % de différence « seulement »… Comment, en un peu moins de douze mois, notre pauvre pays a-t-il pu dégringoler aussi bas ?

« Les chiffres que l’on entend dans les médias sont grossiers, peu mis en perspective. » Arnaud Dorsimont, Université Saint-Louis.

L’impact du temps partiel

« Le titre n’est pas de moi. » Assis dans son bureau situé au troisième étage de l’Université Saint-Louis, à Bruxelles, Arnaud Dorsimont contemple un texte punaisé au mur. En en-tête s’affiche une phrase : « L’écart salarial entre hommes et femmes n’est pas dû au sexisme. » Si le titre n’est pas de lui – le jeune homme avait préféré « Une approche économique des discriminations salariales hommes-femmes » sans doute moins vendeur –, le contenu de cette « contribution externe » publiée dans les pages de La Libre Belgique le 9 janvier 2017 l’est bien. Le chercheur et assistant en économie publique et économie du travail y cite, lui aussi, différents chiffres : 9 %, 6 %. Avant de préciser : « Ces données cachent d’importantes disparités. » Des propos qu’il confirme aujourd’hui. « Les chiffres que l’on entend dans les médias sont grossiers, peu mis en perspective. Et cela ne permet pas de comprendre où se situent les enjeux. C’est cela que j’ai voulu dire dans mon article. » Comme toujours, avec les chiffres, il faut effectivement faire bien attention. Un détail, un paramètre, une source ou un institut de calcul peuvent les faire varier dramatiquement… Au point d’induire une différence de 16 % entre une émission de radio de 2019 et un article de 2018 ? Eh bien, oui.

Commençons notre petit jeu de piste explicatif. Premier constat : les chiffres cités par The Indenpendent sont corrects. Ils émanent des calculs de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiés dans une étude intitulée « Atteindre l’égalité hommes-femmes. Un combat difficile ». Dans ce document, le calcul du « gap salarial » se base sur les revenus mensuels des employé(e)s travaillant à temps plein. Deuxième constat : si on se rend sur le site Internet de l’OCDE et que l’on consulte les chiffres disponibles, ceux-ci grimpent déjà un – tout – petit peu pour atteindre 3,7 % d’écart. Pourquoi ? Parce qu’ici on ne parle plus de revenus mensuels, mais annuels…

Quoi qu’il en soit, dans ces deux registres, la Belgique est une bonne élève. En 2017, elle se situait ainsi en quatrième position, juste derrière le Luxembourg (3,4 %), le Costa Rica (3,0 %) et la Roumanie (1,5 %) pour ce qui concerne les revenus annuels. Pourtant, un détail coince. Ces taux ne concernent que les emplois à temps plein. Et devinez quoi ? C’est justement dans des emplois à temps partiel – le plus souvent mal rémunérés – que les femmes sont les plus représentées dans notre plat pays. Dans leur rapport 2017 intitulé « L’écart salarial entre les femmes et les hommes en Belgique », l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes ainsi que le service public fédéral Emploi, Travail et Concertation sociale notent ainsi que 43,9 % des travailleuses officient à mi-temps, contre 9,6 % des hommes…

Dès lors, si on se prend à introduire la « variable » temps partiel dans nos petits calculs, les chiffres de l’écart commencent à grimper… Sur une base horaire – toujours d’après le rapport de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes –, l’écart montait à 7,6 % en 2014, un chiffre en diminution depuis des années puisqu’il était encore de 9,8 % en 2010. « L’écart salarial en salaires horaires est principalement une conséquence directe de la problématique salariale : les femmes sont moins payées pour le même travail, les fonctions qui emploient de nombreuses femmes sont typiquement moins valorisées et en moyenne moins bien rémunérées », peut-on lire.

7,6 %, l’écart est déjà plus élevé que 3,3 %… Mais si on s’amuse à « allonger » la base temporelle sur laquelle on calcule le « gap », les écarts prennent des allures vertigineuses. En 2014, en Belgique, l’écart salarial sur base mensuelle des travailleurs et travailleuses à temps plein et à temps partiel s’élevait à 19,5 %. Un chiffre qui montait encore à 20,6 % en 20141 si on prenait en compte les salaires annuels… Comment expliquer un tel écart ? Parce qu’en moyenne, les femmes travaillent moins que les hommes. Selon le rapport de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, « les femmes travaillent plus souvent à temps partiel, et les femmes qui travaillent à temps plein prestent en moyenne moins d’heures que les hommes qui travaillent à temps plein ».

Ah bon ? Oui. Le constat est surprenant : même dans un couple où les deux partenaires officient à temps plein, la femme consacre à peine 28 heures et 54 minutes par semaine pour un emploi rémunéré là où un homme travaille 32 heures et cinq minutes. Paresseuses, ces femmes au travail ? Pas vraiment. Cette différence – comme le fait que les femmes travaillent davantage à temps partiel – s’explique parce que les femmes continuent à assumer l’essentiel des tâches ménagères et des tâches liées aux enfants. Elles prennent congé pour le dentiste du mercredi après-midi, pour gérer le gamin malade, etc. Au final, elles consacrent près de 27 heures par semaine à ces responsabilités contre…14 heures pour les hommes (selon une étude de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique2 en 2017). Du coup, côté salaire, calculer la prestation à l’heure ne permet pas de rendre compte de ces disparités et de leur influence sur les salaires des femmes. Cela donne l’illusion d’une égalité… toute relative. Calculer l’écart salarial sur une base mensuelle ou annuelle permet de mieux tenir compte de la situation réelle.

Femmes hors norme

49 %. C’est la proportion de femmes travaillant à temps partiel pour pouvoir combiner leur boulot avec la vie de famille. Contre 23 % des hommes dans le même cas. « Il y a encore une très forte influence des stéréotypes », constate Gaëlle Demez, responsable nationale des Femmes CSC. Cette situation a une conséquence simple : « Globalement les hommes ont plus de temps à consacrer à leur carrière », renchérit Eléonore Stultjens, chargée d’études chez les Femmes prévoyantes socialistes.

Les stéréotypes genrés incitent aussi les femmes « à opter pour des emplois situés dans des secteurs moins bien rémunérés, ceux du social par exemple, alors que beaucoup d’hommes vont choisir des emplois mieux valorisés sur le marché de l’emploi », souligne Eléonore Stultjens. Pire : ils semblent avoir un impact sur toute une série d’autres éléments expliquant également l’écart salarial hommes-femmes : moindre accès aux avantages extra-légaux pour les femmes, moindre accès aux formations, aux promotions, influence du type de ménage (voir graphique). Dans tous ces domaines, les femmes sont désavantagées. Et ne dites pas à Isabella Lenarduzzi, fondatrice de « Jump ! » – une structure travaillant avec les entreprises dans le but de réduire l’écart entre les hommes et les femmes au travail –, que c’est parce qu’elles sont moins assertives dans les négociations avec leurs employeurs. « Une étude a prouvé le contraire », s’exclame-t-elle.

« L’écart salarial est la résultante de toutes les discriminations dont la femme est victime dans la société. » Isabella Lenarduzzi, Jump !

Effectivement, un « test » mené par « Catalyst » – une ONG américaine dont le but est d’« aider les organisations à augmenter les progrès pour les femmes au travail » – en 2011 avec 3.345 diplômés d’un programme MBA (Master of Science in Business Administration) a conclu que même lorsqu’elles utilisaient les mêmes stratégies de carrière que leurs collègues masculins, les femmes ne voyaient pas leurs avantages augmenter de façon équivalente. « On ne juge pas les femmes de la même manière. Elles font toujours partie de la ‘diversité’ alors qu’elles sont majoritaires dans beaucoup de domaines. Pourquoi ? Parce qu’elles ne font pas partie de la ‘norme’, qui est celle de l’homme blanc, que l’on privilégie », martèle Isabella Lenarduzzi. Avant de conclure : « L’écart salarial est la résultante de toutes les discriminations dont la femme est victime dans la société. »

Nous revient alors en tête le titre du papier d’Arnaud Dorsimont. Et l’on se dit que le titre, rédigé par la rédaction de La Libre Belgique, est effectivement mal choisi. Car, dans les lignes de la « contribution externe » écrite par le chercheur de l’Université Saint-Louis, c’est tout l’argumentaire développé plus haut que l’on retrouve. « À l’heure actuelle encore, des entraves sociales prévalent sur l’égalité hommes-femmes. Ce sont ces contraintes sociales qui doivent être prises en compte si l’on veut réduire les différences salariales », écrit le jeune homme. Comme quoi, dans la titraille d’un article, comme dans la lecture des chiffres, il importe d’être précis…

L’influence du taux d’emploi

Il y a parfois de quoi s’arracher les cheveux… Une étude publiée par la Commission européenne en 20181 a noté un fait intéressant : beaucoup de pays de l’Union européenne ayant un petit écart salarial hommes-femmes au niveau horaire ont aussi un faible taux de participation des femmes au marché de l’emploi. Ce qui est le cas de notre petite Belgique avec ses 63,6 % de taux de participation des femmes – 73,4 % des hommes – contre 79,8 % pour la Suède, par exemple (chiffres 2017).

D’après la Commission, l’explication de ce phénomène est simple : « Dans les pays où la famille et la carrière sont peu compatibles, par exemple en raison de la médiocrité des infrastructures publiques de garde d’enfants et de la rareté des horaires de travail, seules les femmes ayant un potentiel de gains élevés accèdent au marché. Mais après avoir franchi cet obstacle, elles accèdent apparemment aussi facilement à des emplois attrayants que des hommes. » Du coup, l’image de la Belgique se ternit un peu, même en salaires horaires. Ça fait mal…

1. « Gender pay gap in EU countries based on SES (2014) », Christina Boll, Andreas Lagemann, Commission européenne, DG Justice, 2018.

  1. Du côté d’Eurostat, dont le rôle est de fournir des statistiques aux institutions de l’Union européenne, il passait même à 6,6 % la même année…
  2. Égalité entre les hommes et les femmes en Wallonie (Cahier 2). Le genre et l’emploi du temps en Wallonie, Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps) 2017.

A propos de l'auteur(e)

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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