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Logement et territoires

L’habitat léger: en finir avec la brique dans le ventre

© creditDR
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  • Par Amélie Mouton
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Vivre en yourte, roulotte ou caravane: une lubie de bobos ou une solution valable à la crise du logement? Depuis deux ans, le Rassemblement brabançon pour le droit au logement milite pour une meilleure reconnaissance de ce type d’habitat, moins coûteux et plus respectueux de l’environnement. Un véritable changement dans l’art d’habiter, qui nécessite une évolution des normes. Car ceux qui choisissent ce type de logement aujourd’hui vivent quasi tous hors la loi.

Violaine s’est construit son petit coin de paradis, une cabane en terre-paille de 20 m2 sur un terrain à l’ouest du Brabant wallon. Il lui a fallu deux semaines de travail pour le gros œuvre, avec l’aide d’une équipe de dix personnes présente tous les jours. À part le bois, tout est récupéré: les bottes de paille chez le fermier d’à côté, les tuiles sur un chantier de démolition. Les fondations de la maison sont des pneus remplis de gravier et l’enduit, de la terre ramassée sur le site même. Le coût de ce micrologement: 10.000 euros. Cette maison miniature, Violaine ne l’a pas seulement réalisée pour y vivre, mais aussi pour montrer qu’il est possible, aujourd’hui, d’habiter autrement. «En toile de fond, il y a la crise économique et écologique. J’ai travaillé dans une association à Bruxelles, et je me suis rendu compte de la difficulté des gens à trouver un logement sain, décent et abordable.» Après six mois à sillonner la France avec son sac à dos, pour participer à des chantiers de construction en paille et ossature bois, cette architecte de formation s’est lancée dans sa propre aventure. «Avec quelques amis, nous avons eu l’idée d’une cabane témoin qui pourrait servir d’exemple de construction simple, rapide à réaliser, avec de faibles coûts de construction et de consommation. Son impact écologique est très léger. Le matériau est très isolant, donc je n’ai pas besoin de beaucoup de chauffage.»

Habitat léger

«On ouvre la porte et on est dans les champs. C’est une vraie impression de liberté.» Simone, habitante d’un camping à Ramillies

Violaine fait partie des invités venus témoigner, par un frais matin de décembre, à un colloque organisé par le Rassemblement brabançon pour le droit au logement (RBDL) (1). Le thème: l’habitat léger, un terme générique qui désigne des «habitats aisément démontables, transportables et/ou réversibles, voire évolutifs, dont le tonnage au mètre cube est bien plus faible que le logement traditionnel. Ils ont une emprise au sol réduite et une empreinte limitée sur l’environnement. En fonction des régions, leur prix peut s’avérer jusqu’à 10 fois moins élevé que le logement traditionnel moyen». L’habitat léger recouvre des réalités multiples, de l’habitat en yourte ou en roulotte à la cabane en terre-paille. Pour le RBDL, il concerne aussi les habitants de caravanes et chalets qui vivent de manière permanente dans les parcs résidentiels de loisirs.

C’est le cas de  Simone, un peu intimidée, qui est venue parler de sa vie dans un chalet en bois au domaine du Gestiaux, un camping situé à Ramillies, dans la campagne hesbignonne. Elle fait les louanges de son logement pas cher et de plain-pied. «On ouvre la porte et on est dans les champs. C’est une vraie impression de liberté. J’ai choisi cette habitation, c’est mon petit manoir à moi.» Elle s’inquiète qu’on l’oblige un jour à partir, car «c’est vraiment l’endroit où je veux terminer mes jours». Maryline, elle, vit à La Baraque, un quartier frondeur de Louvain-la-Neuve. Créé dans les années 70 par une bande d’étudiants rebelles qui refusaient de loger dans les bâtiments de l’université, La Baraque se compose de caravanes, roulottes, anciennes serres aménagées et autres dômes géodésiques. Après des décennies de relations chahutées avec les autorités locales, ce hameau un peu bohème est en voie d’être régularisé (lire ci-contre: «La Baraque, laboratoire de l’habitat léger»). Dernier témoin, Gaspar, qui vit dans une roulotte depuis trente-cinq ans. Comédien, metteur en scène, il est directeur adjoint des Baladins du miroir, une troupe de théâtre itinérant. «Il y a trois mois, j’habitais place Flagey. Puis j’ai déménagé à Paris», raconte-t-il avec un large sourire. Dans son habitat mobile de 50 m2, il a élevé des enfants et voyagé jusqu’au Maroc, au Niger et même au Québec. Gaspar a du mal à parler d’habitat léger en ce qui le concerne, puisque lorsqu’il se déplace, c’est avec un convoi de plusieurs tonnes. «Mais il y a la légèreté d’esprit, celle du nomadisme.»

Hors-la-loi

Dans le public, certains ont fait des choix de vie similaires. À la pause, on rencontre une jeune femme enceinte qui vit en yourte, sur un bout de jardin prêté par des propriétaires ouverts à l’expérience. Ainsi qu’un futur papa un peu fauché, au chômage, qui réside dans une roulotte avec sa compagne et s’inquiète de l’illégalité de son habitat. Avec raison: presque tous ceux qui, aujourd’hui, décident de vivre dans ces logis non traditionnels sont en infraction avec la loi et risquent l’expulsion.

«Le frein majeur, c’est la reconnaissance comme logement», explique Julie Chantry, d’Habitat et Participation, une association spécialisée dans le logement collectif, confrontée à des demandes récurrentes de personnes désireuses de créer des habitats groupés avec des yourtes et des cabanes. «Dans le Code wallon du logement, la définition du logement ne reprend que les constructions en brique définitive.» L’habitat léger vient aussi buter sur d’autres obstacles réglementaires. Il y a les normes de sécurité et de salubrité, qui exigent une certaine hauteur sous plafond, une superficie au sol minimale ou encore un coefficient d’éclairage naturel. «Une yourte est considérée comme un logement insalubre, même si ses occupants s’y sentent très bien», note Julie Chantry. L’aspect aménagement du territoire peut aussi être problématique; certaines personnes vont s’installer sur des terrains qui ne sont pas reconnus comme zones d’habitat, par exemple des zones forestières ou agricoles. Impossible dans ce cas d’obtenir un permis d’urbanisme, même si les occupants en font la demande pour montrer leur bonne volonté de se mettre en règle. Enfin, l’installation en habitat léger peut aussi poser des problèmes de domiciliation, qui est un prérequis essentiel pour pouvoir exercer ses droits sociaux.

Au quotidien, l’application de ces règles dépend largement du pouvoir discrétionnaire des communes, pour le meilleur et pour le pire. Certaines ferment les yeux tant que l’occupation est discrète et, surtout, qu’il n’y a pas de dénonciation d’un voisin, principale raison des expulsions. Une commune a même récemment autorisé une domiciliation provisoire à une famille qui vit en yourte sur le terrain où elle est en train de rénover sa maison. D’autres se montrent plus intransigeantes. Il est vrai que leur responsabilité peut être engagée en cas d’accident; si un bourgmestre reçoit un rapport négatif des pompiers sur des manquements en matière d’électricité, par exemple. Les freins peuvent aussi être subjectifs, comme le souligne Julie Chantry: pour certains, une roulotte ou une cabane ne sont pas des logements dignes d’être habités. Mais même si elle le voulait, une commune a aujourd’hui très peu d’outils en main pour légaliser ces situations.

Un changement dans l’art d’habiter

© Flickrcc Yourte contemporaine

© Flickrcc Yourte contemporaine

Habiter léger aujourd’hui, c’est donc vivre avec l’angoisse d’une dénonciation ou d’une visite des services de l’urbanisme. «Ceux qui pensent que ces habitants éprouvent une jubilation à vivre dans l’illégalité ne les ont jamais rencontrés», appuie Thierry Toussaint, président du Réseau brabançon du droit au logement (RBDL). «L’habitat léger est un fait social, certes minoritaire, mais il est en croissance, chez nous et ailleurs. Qu’on le veuille ou non, il va se développer. Toutes ces normes rendent la situation invivable. Il faut donc faire évoluer le cadre.»

En 2013, le RBDL a lancé un groupe de travail pour faire bouger les choses. Composé d’occupants d’habitat léger et d’associations (Habitat et Participation, le Centre d’éducation et de formation à la citoyenneté du Mouvement ouvrier chrétien, ainsi que le Crabe, un organisme d’insertion socioprofessionnelle), il œuvre à une meilleure reconnaissance de ce type d’habitat, trop souvent perçu comme «de seconde zone, de piètre qualité, de pis-aller à défaut de pouvoir habiter dans des logements conventionnels, en dur». «Ce que nous revendiquons, c’est que l’habitat léger est une solution valable et viable à la crise de logement», insiste Vincent Wattiez, animateur du RBDL. «Mais c’est aussi très important de dire que c’est un changement dans l’art d’habiter. Pour comprendre ce phénomène, il faut dépasser certains automatismes de pensée, avoir un regard nuancé. Ce n’est pas seulement une réaction à une situation économique. C’est aussi la volonté d’avoir une autre vie, de ne pas s’endetter, de pouvoir éventuellement travailler moins. Les gens qui vivent en habitat léger veulent expérimenter un autre rapport au temps, à la famille, à l’environnement. La dimension sociale est aussi essentielle; ils veulent habiter un lieu, et pas seulement une maison. C’est une forme de remise en question du modèle de société actuel.»

Pas seulement pour les bobos

Julie Chantry, de son côté, insiste sur la dimension d’autoréalisation. «Ces personnes développent elles-mêmes leur solution d’habitat, ce qui est vraiment hyper-bénéfique, notamment parce qu’on sort de l’assistanat.» «Ils trouvent une solution à leur mesure, adaptée à leurs besoins. Cela montre leur capacité à penser à l’avenir, à réagir aux contraintes de la vie», approuve Vincent Wattiez.

Pour eux, c’est ce principe de Do it yourself (Fais-le toi-même) qui fait se rejoindre les réalités de ceux qui vivent de manière permanente dans des campings résidentiels et de ceux qui, par exemple, s’installent en yourte. «C’est de la fainéantise intellectuelle de dire qu’il y a, d’un côté, les occupants des campings résidentiels qui subissent leur habitat et, de l’autre, les bobos qui font un choix délibéré», estime l’animateur du RBDL. «Pour nous, ce clivage subi/choisi doit être dépassé. Plusieurs recherches ont montré que même si la décision a été inspirée au départ par la nécessité, de nombreuses personnes qui vivent dans des campings résidentiels souhaitent y rester. Notamment parce qu’elles apprécient le contact avec la nature et la vie en communauté» (2). Le groupe de travail du RBDL se compose ainsi aussi bien de gens qui vivent en habitat permanent que d’autres profils. «C’est vrai que ce n’est pas toujours facile de concilier les différences, mais c’est ça tout l’intérêt de la démarche», concède Julie Chantry.

Depuis l’année dernière, le RBDL a fait de la reconnaissance de l’habitat léger une de ses priorités. «On met le paquet sous l’impulsion de certains occupants. C’est dans notre mission d’éducation permanente de faire remonter leur voix», détaille Vincent Wattiez. En juin dernier, le groupe de travail a écrit aux élus wallons pour qu’ils inscrivent la problématique dans la nouvelle Déclaration de politique régionale. Sans succès, puisqu’il n’est pas repris de manière spécifique. En août, il s’est lancé dans un inventaire de ces habitations, dont on ne connaît pas réellement le nombre à l’heure actuelle (3). Il a aussi produit un mémorandum, avec des revendications à l’intention des responsables politiques. «Nous l’avons déposé au cabinet Furlan le 6 octobre dernier, pour la Journée mondiale de l’habitat», précise Vincent Wattiez. Il raconte avoir eu l’oreille attentive et respectueuse d’Ingrid Colicis, une des conseillères du ministre.

Cette dernière était d’ailleurs présente au colloque de décembre, ainsi que Nicolas Cordier, conseiller logement pour les cabinets Di Antonio, ministre de l’Aménagement du territoire, et Prévot (CDH), vice-président du gouvernement wallon qui a l’action sociale dans ses compétences. Julie Chantry se réjouit que des représentants des trois ministres wallons concernés par la question de l’habitat léger se soient déplacés ce jour-là. «Nous voulons que ces trois ministres traitent ensemble le dossier, à travers un groupe de travail intersecteur. La question ne doit pas être envisagée uniquement sous l’angle de la lutte contre la pauvreté, comme c’est le cas actuellement avec l’habitat permanent en zones de loisirs.» Ce dernier ne relève en effet que de la prérogative des affaires sociales.

Des normes mieux adaptées

Tant Ingrid Colicis que Nicolas Cordier ont montré que les différents cabinets étaient disposés à avancer sur le dossier, répétant que ce début de législature était un moment propice. «C’est un habitat qu’il va falloir défendre à condition de mettre des balises», a expliqué Ingrid Colicis, tout en précisant que la vision du cabinet était double. «Si l’habitat léger est un mode de vie choisi, nous devons le soutenir avec un accompagnement pour assouplir les normes. Mais si l’habitat léger est le dernier refuge des personnes précarisées, alors c’est à nous, pouvoirs publics, de les prendre en charge.» Nicolas Cordier, de son côté, a proposé que le RBDL vienne avec des propositions pour pouvoir avancer sur les questions sociales et d’aménagement du territoire. Le Code wallon de l’aménagement du territoire, qui est actuellement en révision et devrait sortir en octobre 2015, pourrait intégrer des évolutions permettant une meilleure reconnaissance de l’habitat léger. Le conseiller a toutefois insisté sur le fait que «ce n’était pas une solution miracle à la crise du logement».

Comment faire évoluer les normes sans créer des niches d’exception, qui seraient contraires à l’objectif de proposer un horizon commun à l’ensemble de la société? C’est là tout l’enjeu du délicat exercice à venir. Une chose est sûre: «Il y a un vrai problème quand la norme punit ceux qu’elle doit protéger, quand la société pénalise la débrouillardise de ceux qu’elle n’est pas capable d’aider», a rappelé Nicolas Bernard, professeur à l’Université Saint-Louis de Bruxelles, spécialisé en droit du logement, également présent au colloque de décembre. «L’habitat léger existe, il est amené à se développer, que la loi le reconnaisse ou pas. Donc, elle a tout intérêt à accompagner le mouvement plutôt que le briser.»

Un article intégré dans le nouveau Code wallon de logement et de l’habitat durable lors la précédente législature a éveillé quelques espoirs. L’article 22 bis prévoit d’accorder une aide aux ménages en état de précarité qui créent ou améliorent une habitation qui n’est pas un logement. «Cela pourrait éventuellement être une petite porte d’entrée pour des habitats non considérés comme des logements», analyse Julie Chantry. «Mais est-ce que cela va se concrétiser par une réelle ouverture? Difficile de le dire à ce stade. Il y a peut-être d’autres pistes à explorer.» La Wallonie doit-elle s’inspirer de ses voisins français, qui, avec la loi ALUR, ont introduit des dispositions relatives aux habitats non traditionnels, habitats mobiles et habitats démontables constituant l’habitat permanent de leurs utilisateurs? (voir encadré: «En France, la loi ALUR reconnaît l’habitat léger») «Nous sommes en train de la décortiquer pour voir s’il y a des choses transposables. En France, le changement est passé par une loi. Chez nous, nous n’avons pas encore identifié le moyen opérationnel.» Une partie du groupe habitat léger du RBDL travaille actuellement à des propositions politiques et réglementaires. Un grand événement public autour de l’habitat léger est prévu pour septembre 2015.

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