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Voies sans issue pour les Gens du voyage

Vivre nomade dans un monde fait par et pour les sédentaires semble bien compliqué. Rencontre avec les Gens du voyage à Hamme-Mille.

10-05-2010 Alter Échos n° 294

Vivre nomade dans un monde fait par et pour les sédentaires semble bien compliqué. Rencontre avec les Gens du voyage à Hamme-Mille.

Depuis deux jours, le village Hamme-Mille s’est agrandi d’une trentaine d’habitants. Ils ont garé leurs caravanes sur un carré d’herbe tendre qui jouxte le parkingdu supermarché local. Les femmes achèvent de défaire les bagages. La brise berce doucement les draps qui sèchent au grand air. Un garçonnet fait des allers-retoursénergiques sur son tricycle rouge.

Une journée ordinaire dans un camp tsigane. À part le petit qui pédale, tout est calme. Comme chaque matin, les hommes sont partis au turbin tandis que les femmes vaquentà leur ménage. L’activité économique des gitans a toujours dépendu de leur mobilité. Vanniers, canneurs ou rempailleurs, certains perpétuent desmétiers traditionnels. Mais c’est davantage en tant que fripier, forain, brocanteur ou ferrailleur qu’ils trouvent aujourd’hui quelques débouchés. Parfois, on fait aussi appelà eux pour des travaux de jardinage ou pour réparer un toit.

Françoise, jolie brune d’une quarantaine d’années, nous accueille avec un sourire chaleureux. Simples curieux, riverains ou journalistes, ici, les Gadjé, comme les Tsiganessurnomment ceux qui n’appartiennent pas à leur communauté, sont toujours les bienvenus. « Il y a beaucoup de préjugés sur nous, alors on est toujours contentsd’expliquer notre mode de vie aux gens », assure-t-elle d’un ton engageant.

Libres comme l’air

Les Gens du voyage vivent au rythme des saisons. L’hiver, Françoise et sa famille séjournent sur leur terrain privé dans la banlieue parisienne. Avec le retour des beauxjours, ils ont repris la route avec leurs amis. « Si on reste trop longtemps sur place, on s’ennuie. On vient de passer une dizaine de jours à Louvain-la-Neuve et jem’ennuyais déjà. C’est comme ça, je ne peux pas l’expliquer. C’est en nous. » Le petit cycliste arrive à notre hauteur. « C’est chouette devoyager, parce qu’on se fait plein d’amis. Là-bas, c’est la caravane de mon cousin », lance-t-il avant de filer aussitôt dans la direction qu’il vient de nous indiquer.« Vroum, vroum… »

Hamme-Mille ne correspond pas tout à fait à l’image romanesque que l’on peut se faire d’un camp tsigane en regardant les films d’Emir Kusturica. Les caravanesmodernes se sont substituées aux roulottes d’antan. Les GSM ont remplacé les poignées d’herbe jetées en bordure des carrefours pour indiquer la route aux autresvéhicules. Aucun accordéon en vue. Mais il y a bien quelque chose de romantique qui n’a pas changé, c’est la soif de liberté de ces fils du vent. Selon une vieillelégende, avant d’être des hommes, les Tsiganes étaient des oiseaux. Jaloux, les poules et les canards, les attirèrent sur la terre ferme en leur faisant miroiter delourds bijoux. Piégés au sol par le poids de l’or, ils perdirent leurs plumes, mais jamais le goût du voyage.

Nimby attitude

« Wallonie, terre d’accueil », peut-on lire sur le panneau qui marque l’entrée de Hamme-Mille. Accueillir, d’accord. Mais quand il s’agit des Gens du voyage,plutôt dans la commune d’à côté. De tout temps, le mode de vie des Tsiganes a inspiré nombre de craintes et de fantasmes. Au XXIe siècle, rien ne semble avoirchangé. « La semaine passée à Louvain-la-Neuve, nous campions tout près de la route. Plusieurs fois, nous avons été réveillés au milieude la nuit par des voitures qui klaxonnaient en criant « sales gitans » », raconte Françoise dans un haussement d’épaules résigné.

Contrairement à la grande majorité des communes, Louvain-la-Neuve a pourtant tout mis en œuvre pour accueillir les Gens du voyage dans les meilleures conditions possible. Pourautant que la demande ait été formulée à l’avance, l’échevine du Logement autorise quatre séjours de deux semaines par an. Comme tout autre citoyen, lesvoyageurs doivent payer leurs charges, leur consommation d’eau et d’électricité, les taxes pour l’enlèvement des déchets. Rien n’y fait. Il y a quelquesannées, des tracts accusateurs avaient été glissés dans les boîtes aux lettres. On pouvait y lire, lâchement tracé par une main anonyme : « Fermezvos portes, les voleurs de poules sont là. »

Les Gens du voyage ont pourtant le sentiment de faire des efforts pour être acceptés. « Avant, on était plus sauvages, on forçait les barrières pour rentrersur un terrain, on cassait des choses », reconnaît Françoise qui se tourne vers la grande surface toute proche. « Il y a 15 ans, on aurait sans doute laissé lesenfants jouer dans les rayons. Aujourd’hui, on leur demande de ne pas embêter les gens. » D’un geste du bras, elle me désigne la pelouse propre et les poubelles alignéesdans leurs sacs blancs réglementaires comme autant de preuves de leur bonne volonté. Une façon de changer leur image ? « Bien sûr, mais on l’a fait aussi pournous-mêmes. Ce n’était pas agréable de vivre comme ça. Vous savez, on est comme tout le monde, on est capable d’évoluer aussi ! Parfois, on a l’impression queça ne sert à rien, qu’on continuera toujours à nous rejeter. Alors, certains s’emportent. Ils disent que si c’est comme ça, autant continuer comme avant. On dit çasous le coup de la colère mais, vous savez, on ne le ferait pas. »

La caravane du pasteur

Complexe et fascinante, la culture tsigane s’est enrichie en route avec les différentes traditions des pays traversés. Au gré de leurs déplacements, ces éternelsvoyageurs ont adopté la religion des peuples qu’ils ont rencontrés, catholiques, protestants, orthodoxes ou musulmans. À partir des années ’50, un nombre important deTsiganes se sont tournés vers le pentecôtisme, mouvement inspiré par une interprétation fondamentaliste de la Bible, dont le caractère communautaire répondaità leurs attentes.

Comme les mariages ou les enterrements, les conventions religieuses catholiques ou protestantes sont l’occasion de grands voyages qui ravivent l’identité de ces nomades. ÀHamme-Mille, chacun se réjouit déjà à l’idée de participer au rassemblement religieux de l’église tsigane Vie et Lumière qui se tiendra à lafin du mois à Gien. Pour l’occasion, plus de 7 000 caravanes sont attendues sur les bords de la Loire. Au programme, prières, baptêmes et, pourquoi pas, quelquesguérisons miraculeuses.

Une adolescente en mini-short, qui nous observe déjà depuis un certain temps, vient timidement se mêler à notre conversation. Elle se présente comme la fille dupasteur. La position de sa caravane, au milieu du demi-cercle formé par les autres véhicules, reflète la place importante de sa famille. Son père joue non seulement lerôle de guide spirituel, explique-t-elle, mais c’est à lui &eacu
te;galement qu’incombe la lourde tâche d’organiser les déplacements. À une époque pas silointaine encore, la principale préoccupation de ces voyageurs était de trouver un coin d’herbe où ils puissent nourrir et abreuver leurs chevaux. Aujourd’hui, il faut bataillerauprès des administrations pour tenter d’obtenir des autorisations rarement concédées.

Juste être aimé

En Belgique, les Gens du voyage, dont les Tsiganes font partie, représentent environ 20 000 personnes. Pour faciliter les relations avec les autorités communales sur ladélicate question des terrains, un comité national a été créé il y a quelques années. « On ne demande pas mieux que de faire les choses dans lalégalité. Mais quand on adresse des demandes aux communes, personne ne nous répond. Ou alors, on nous relègue sur des terrains vagues à côtéd’une décharge. Ce qui n’améliore pas vraiment l’image que les gens ont de nous », s’indigne le président du Comité national des Gens duvoyage1. Manuel Charpentier est un homme en colère. Pour cette personnalité bien connue dans le monde des Gens du voyage, la situation est grave  : « On est desnomades et notre mode de vie est en danger. Pour nous, voyager est une tradition de père en fils. Je ne l’ai pas choisi, mais j’en suis fier. Nous, la seule chose qu’on demande,c’est d’être un peu aimés. » Et de pointer du doigt les expulsions pratiquées à toute heure du jour et de la nuit. « Il y a des comités poursoutenir les demandeurs d’asile. Mais quand on expulse des Gens du voyage de leur camp à minuit, comme ça c’est passé il y a un an à Bruxelles, personne ne cille. Pour lespersonnes âgées, se retrouver sur les routes comme ça, en pleine nuit, c’est dur. »

Fatigués par ces tracasseries incessantes, certains finissent par se résigner et introduisent une demande pour obtenir un logement social. Pour eux, c’est la fin du voyage.Triste, autant que révolté, Manuel ne manque pas de souligner le paradoxe de cette situation. « On nous accuse, on dit qu’il y a de la délinquance chez nous. Mais ceschoses-là, je vais vous dire, c’est quand on nous force à rester entre quatre murs qu’elles finissent par arriver. Quand la famille n’est plus là pour veiller les uns surles autres. Il ne faut pas oublier non plus que, pour nous, le voyage, c’est aussi le travail. Vous ne pensez pas qu’il y a déjà assez de monde comme ça au CPAS ?»

1. Comité national des Gens du voyage :
– adresse :rue d’Ascotte, 41 à 7090 Braine-le-Comte
– courriel : presidentcngv@hotmail.com

Sandrine Warsztacki

Sandrine Warsztacki

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