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Regard critique · Justice sociale

Villes en transition : vers une économie résiliente

Des citoyens ont décidé de prendre leur avenir en main et d’œuvrer, au niveau local, à la construction de la société de «l’après-pétrole ». Leur obsession : réduire leur empreinte écologique.

03-07-2010 Alter Échos n° 298

Sans attendre des réorientations politiques et économiques qui tardent à s’opérer, des citoyens ont décidé de prendre leur avenir en main etd’œuvrer, au niveau local, à la construction de la société de « l’après-pétrole ». Leur obsession : réduire leur empreinteécologique. Et une recette commune : l’optimisme, plutôt que la culpabilisation.

Ils sont encore une minorité, disséminés aux quatre coins de l’Europe et des États-Unis. Ils sont apolitiques, mais conscientisés à la causeécologiste et forment de petites communautés résilientes. Tous ont compris une chose : il faut – vite – changer le mode de vie de l’Occident pour contrer le picpétrolier.

À leur manière, hédonistes ou radicaux, pragmatiques ou dans l’air du temps, les « transitioners » tracent leur route hors de la consommation de masse, latrinité « discount-malbouffe-gadgets technos » et les injonctions au « toujours plus ». Ils préparent les villes, quartier par quartier, à laflambée des prix du pétrole. Car le « Pic de Hubbert » est proche. Or, selon cette célèbre courbe en cloche, la production d’or noir devrait chuterbrutalement après avoir atteint son sommet.

Le réseau des « Transition Towns » est né en 2006 en Angleterre en réaction au phénomène du pic pétrolier (Peak Oil) et des changementsclimatiques. « L’approche Transition veut amener les citoyens et différents acteurs d’une communauté à prendre conscience du pic pétrolier et deschangements climatiques pour ensuite passer à l’action d’une manière créative, explique Rob Hopkins, ancien professeur de permaculture, initiateur du concept de »transition town » (« ville en transition »)1. En misant, entre autres, sur la production alimentaire et énergétique à l’échelle locale, le transport durableet l’efficacité énergétique, une communauté augmente son autosuffisance et réduit sa vulnérabilité aux contrecoups imprévisiblesreliés à ces phénomènes ainsi que l’instabilité économique. »

La ville en transition s’articule autour d’une vision alternative positive qui sert de fil rouge à l’élaboration d’un Plan d’action de descenteénergétique (Pade). La mise en œuvre de ce plan répond à trois mots d’ordre : autonomie (alimentaire, énergétique), relocalisation (de laproduction, des emplois) et solidarité. Ses promoteurs savent que c’est une démarche de longue haleine ; les objectifs portent sur le long terme, car on ne peut espérerchanger en quelques années l’ensemble des paramètres constitutifs d’une société. La notion de transition traduit ce travail sur la durée : on est enmarche vers un autre modèle, le changement est en cours mais loin d’être achevé.

Un élan citoyen

Pionnière de la démarche, Totnes, ville de 7 700 âmes située dans le Devon, à l’extrême sud-ouest de l’Angleterre est la plus avancéedans le processus et on y trouve un large éventail d’alternatives positives. Tout a commencé en 2006, quand quelques habitants se sont regroupés autour de Rob Hopkins pourmettre en œuvre le concept de « transition town ».
Pour Hopkins, il appartient à chaque communauté, à chaque entité locale, de construire la résilience qui lui permettra d’encaisser les bouleversementssociétaux générés par le pic pétrolier et la crise climatique. Il s’agit de préparer dès aujourd’hui un futur moins gourmand enénergie en élaborant des systèmes de production, de consommation et de vie en commun conciliables avec les contraintes écologiques, économiques et sociales quis’annoncent.

Et les initiatives éclosent. Une monnaie, la « Totnes pound », a été créée afin d’encourager l’économie et le commerce locaux.L’utilisation de cette devise s’accompagne d’une incitation à réfléchir aux dépenses et à en parler, élément important dans unedémarche de sevrage des habitudes de (sur)consommation. Un « garden share scheme », programme de partage des jardins privés, a été mis sur pied. Toute personnepossédant un terrain inutilisé est invitée à conclure un contrat avec des planteurs-jardiniers pour qu’ils cultivent cet espace. Objectif : développer laproduction de fruits et légumes sur le territoire. Côté mobilité, des pousse-pousse indiens ont été adaptés et équipés de moteursutilisant un carburant produit à partir d’huile de cuisine recyclée localement.

Passages à l’acte

Après avoir essaimé en Grande-Bretagne et en Irlande, le concept de « transition Town » a fait des émules aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, auJapon et au Chili. Des projets sont en gestation en France et en Italie. Il y a aujourd’hui plus de 250 initiatives de Transition dans une quinzaine de pays2.

En Belgique aussi, les choses commencent à bouger3. Une dizaine de groupes sont déjà actifs, au Nord comme au Sud, et l’on compte une centaine de militantsdans les cellules les plus actives. Du côté néerlandophone, l’association Aardewerk a lancé, à l’automne 2008, les premières séancesd’information sur la démarche. En Wallonie, ce sont Les Amis de la Terre4 qui ont pris la main pour impulser des « Comités de transition » avec unepremière concrétisation à Ottignies-Louvain-la-Neuve, Grez-Doiceau, Amay, Floreffe, Nivelles et Bruxelles.

« Pour nous, nul besoin d’attendre les autorités, le passage à l’acte se fait ici et maintenant, localement et ensemble », sourit Dries Maes, Flamand de Schaerbeek,petite trentaine et look premier de classe. Ingénieur en construction, passionné par le biomimétisme, Dries travaille dans la consultance en durabilité pour lesentreprises – il a créé sa boîte avec quelques associés en 2007. Il est parmi les principaux instigateurs du mouvement « Villes en transition » àBruxelles. « La démarche transitionnaire se veut créative à l’initiative des personnes elles-mêmes, explique-t-il. Elle n’est pas subventionnée, etn’est supportée par aucune structure ni organisme politique. C’est une volonté : il s’agit de montrer qu’on n’a besoin de rien, qu’on a lesressources pour réaliser les choses nous-mêmes. Le but ultime du mouvement est de diminuer notre dépendance au pétrole, d’augmenter la résilience de lacommunauté locale et de créer du lien so
cial. »

Dans la capitale, un groupe temporaire de pilotage a été créé fin 2009 et a jeté les fondations de la démarche. Si le mouvement bruxellois est toujoursdans sa phase de sensibilisation, il se structure déjà autour de groupes de travail axés sur la mobilité, l’énergie, l’enseignement,l’alimentation, le logement… Leurs armes ? Apprendre aux citadins à moins puiser au robinet des énergies fossiles, à troquer l’importation de la nourriturepour les ressources locales. Avec l’appui de quelques enthousiastes, Dries organise la conversion de Schaerbeek. « Nous avançons lentement, car à Bruxelles, il est difficilede rassembler les gens par quartier. C’est une ville avec des communautés particulièrement éclatées », confie Dries Maes.

Des gestes simples

Certains groupes se sont attaqués au panier nourriture de leurs concitoyens, d’autres à leurs poubelles, d’autres encore ciblent leur voiture ou leur compteurélectrique. « Il s’agit aussi de faire réaliser aux gens que l’argent est à la source du problème. Que consommer à outrance alimente la croissanceet le changement climatique. »

Plus loin, Fabian Féraux, jeune trentenaire au visage rieur, a pris la tête du groupe de réflexion « Recyclage », enseignant aux gens l’art du compost etorganisant un troc d’objets entre voisins. À Schaerbeek, les « transitioners » ne carburent, selon lui, qu’à une seule philosophie : l’optimisme. «Les environnementalistes dépriment tout le monde avec leurs prévisions. Ils paralysent les gens plus qu’ils ne les encouragent. » À Schaerbeek, le troc ressurgit sousforme de monnaie locale dans le SEL (système d’échanges locaux) de la place Dailly. « Cela nous permet d’échanger des savoir-faire à travers un systèmede troc sophistiqué. Vous obtenez des services en rendant les vôtres à d’autres personnes. Avec pour principe qu’aucun service n’est meilleur qu’un autre. Vousapprenez à quelqu’un l’espagnol, et quelqu’un d’autre fera du baby-sitting pour vous. L’unité de l’échange est le Grain, qui a une valeur horaire. Une heure de travail = 60grains », explique Fabian.

Côté nourriture, les transitioners font leurs courses localement, se fournissent en fruits et légumes bio à travers les réseaux de GASAP (Groupes d’achatsolidaires de l’agriculture paysanne) ou cultivent dans des jardins collectifs ou des jardins de toits. Pour l’énergie, ils ont choisi de s’approvisionner auprèsd’opérateurs verts de la région, cherchent l’autonomie énergétique à travers les biomasses ou les panneaux photovoltaïques et projettentd’améliorer l’isolation de leurs habitats. « On ne demande pas à tout le monde de faire partie du projet, confie Dries. Il suffit d’une poignée de genspour construire un pont que des centaines de personnes peuvent emprunter. »

Une dynamique solidaire

« L’humanité ne fonctionne pas sans lien social », embraye Ivan Markoff, quinqua, le cheveu hirsute, la barbe drue, vivant entre Saint-Josse et Namur. « Lenéolibéralisme a nié cet aspect des choses. Or même l’économie est essentiellement faite de lien et d’échange », observe-t-il. « Et unidéal de monde économique durable fonctionne comme un écosystème », postule Fabian Féraux, qui s’intéresse depuis plusieurs annéesà la dynamique transitionnelle. « Chaque espèce naturelle ou chaque unité économique travaille en balance avec les autres, aucune ne peut vivre enindépendance. » Une réflexion que les compères souhaitent transposer à l’échelle du quartier. « Plutôt que d’élaborer desstructures verticales, hiérarchiques, nos groupes de travail s’organisent sous forme de grappes éphémères. Au terme d’un projet, le groupe se dissout pour enformer un autre, avec de nouveaux membres. Cela permet aux idées de circuler de manière très organique. Et aux membres de se mélanger, comme des molécules »,explique Fabian Féraux. Ivan Markoff, lui, s’est penché sur la question après avoir remarqué que toutes les associations locales dans lesquelles il étaitimpliqué étaient liées d’une manière ou d’une autre, mais l’ignoraient. « À Bruxelles, il y a une richesse associative terrible, mais ellemanque un peu de cohérence. Chacun fait ses petites choses dans son coin : je voulais depuis longtemps trouver un moyen de fédérer les gens et les associations. Villes entransition est aussi une manière de se réapproprier son environnement, en commençant par manifester moins d’individualisme. »

Le mouvement peut-il aller plus loin, convaincre des bourgmestres, des ministres ? Ivan Markoff n’y croit pas. « Il ne faut pas attendre le gouvernement pour faire avancer les choses. Lesgouvernements, même locaux, font face à des situations qui les dépassent. Il faut agir dès maintenant, communauté par communauté. » À Totnes, lescousins britanniques ne disent pas autre chose.

Interview / Rob Hopkins

Mené par Rob Hopkins, un ancien prof de permaculture (une agriculture qui s’affranchit du pétrole), le mouvement de la Transition a pris corps en 2006 à Totnes, petite villeanglaise de 7 700 habitants, avant d’essaimer dans le monde entier. Hopkins est convaincu que « sans pétrole, nos sociétés s’effondrent ». En décortiquantnotre mode de vie, nos déplacements mais aussi nos assiettes, il est arrivé à cette conclusion : on peut se désintoxiquer, mais il faut du temps. Prêcher, c’est bien ; faire, c’est mieux.

Dans The Transition Handbook, vous développez l’idée de la résilience par opposition à la rupture prônée par les objecteurs de croissance.Qu’est-ce qui vous a conduit à cette réflexion ?

Pendant des années, tout mon travail a été axé sur l’idée que la durabilité signifie fondamentalement prendre le modèle de croissanceéconomique mondialisée et de modérer ce qui entre d’un côté et ce qui sort de l’autre. Et puis je suis entré en contact avec une manière de voir leschoses qui a profondément changé ça. Nous avons basé la conception de nos villes, nos modèles d’entreprise, nos plans de transport et jusqu’à l’idéemême de croissance économique, diraient certains, sur l’hypothèse que l’énergie tirée du pétrole serait intarissable.

Mais avec le recul, l’intervalle pétrolier n’est qu’une brève période dans l’Histoire. Puisque l’époque du pétrole à faible coût tireà sa fin et que sa combustion contribue au changement climatique, on doit graduellement sevrer notre dépendance sur les énergies fossiles. Nous laissons derrière nous untemps où notre succès é
conomique, notre sentiment de réussite et de bien-être individuel est directement lié à notre consommation de pétrolepour entrer dans une période où notre degré de dépendance au pétrole devient notre degré de vulnérabilité. Pour quatre barils de pétroleque nous consommons, nous en découvrons un. Et cet écart continue à grandir. Actuellement, il y a 98 pays producteurs de pétrole dans le monde. Parmi ceux-ci, 65 ontdéjà dépassé leur pic. Il est donc grand temps de penser à l’adaptation ou la « transition » de nos communautés vers des solutionsdurables. D’où le concept de résilience, qui désigne la capacité à résister aux chocs, non par une solidité à toute épreuve, maispar la faculté à reprendre forme aisément après une perturbation importante. C’est l’opportunité pour l’humanité de construire un monde meilleur.

Comment se structure le mouvement des villes en transition  ?

Une ville entame sa transition lorsqu’un groupe d’individus se rassemble autour d’une question  : comment leur communauté peut atténuer les effets d’unepotentielle pénurie de pétrole et réduire drastiquement ses émissions de carbone pour contrer le changement climatique  ? Ou comment rendre leurs villesrésilientes par la quête de l’autarcie énergétique et alimentaire  ? Le projet remporte un tel succès que nous avons à ce jour 250 villes et citésen transition, avec un intérêt grandissant partout dans le monde.

Les villes en transition ont lancé des systèmes de troc comme les monnaies complémentaires ou l’échange de semences. Quelles autres initiatives ont-ellesimplémentées  ?

En Angleterre, les villes de Totnes et Lewes mettent en marche les premières sociétés énergétiques détenues et gérées par lacommunauté. L’antenne de Stroud a elle-même rédigé la stratégie alimentaire du conseil. En Écosse, un groupe a mis au point l’accèsà la propriété pour les nouveaux allotissements dans leur région.

Vous êtes sur le point de lancer un Plan d’action de décence énergétique pour Totnes. Qu’est-ce que c’est ?

Cette initiative part du constat que la manière dont on peut sortir de notre situation économique est de changer nos habitudes. Nous devons nous interroger surl’économie locale et prendre conscience de ce que seront nos villes dans vingt ans, quand le pétrole aura atteint son pic et que le changement climatique sera devenu uneréalité ontologique. Donc, la vision pour l’alimentation serait d’offrir aux gens une production agricole urbaine, qui mettrait à l’emploi des locaux. Noustravaillons sur les manières dont nous pourrions y parvenir. Par exemple, nous examinons les terres disponibles, comment elles sont utilisées et dans quelle mesure la régionpourrait être autonome.

Y a-t-il des caractéristiques spécifiques qui rendent une ville en transition le plus susceptible de réussir  ?

Nous avons quelque chose qui s’appelle « l’avertissement joyeux » – ce qui signifie que nous n’avons aucune idée si une idée sera efficace ou non. C’est uneinvitation à se lancer.

1. Site Web de Rob Hopkins : http://transitionculture.org
2. Liste officielle des initiatives et villes en transition :
www.transitionnetwork.org
3. Le réseau belge : www.entransition.be ; Listes de discussion en Belgique : http://lists.entransition.be/wws.
4. Formations/introductions : Veronika Paenhuyzen – Les Amis de la Terre-Belgique, pl. de la Vingeanne, 1 à 5100 Dave
– tél.  : 081 40 14 78.
– Permanence : du lundi au vendredi de 9 h à 12 h
5. The Transition Handbook : From Oil Dependency to Local Resilience, Rob Hopkins, Green Books, 2008, ISBN 9781900322188 (en anglais)

Rafal Naczyk

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