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Economie

Traité transatlantique : le dessous des cartes

Europe et États-Unis négocient dans le plus grand secret un traité commercial. L’enjeu : mettre États et multinationales sur le même plan. Au risque de jouer au détriment de 800 millions de citoyens… et de réduire l’Europe à une simple zone de libre-échange. Quelques jours avant la publication du numéro spécial d’Alter Échos, le journaliste Jean-Michel Quatrepoint dévoile le dessous des cartes du Traité transatlantique. Interview.

20-06-2014
© photo C. Hélie

Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économiste. Il a travaillé entre autres au Monde et à l’Agefi, avant de diriger la Tribune et le Nouvel Économiste. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont La crise globale en 2008 qui annonçait la crise financière à venir. Dans Le choc des empires (Gallimard), il dévoile les coulisses d’un conflit économique implacable entre la Chine, les États-Unis, la Russie et l’Allemagne. Dans cette « guerre économique mondialisée », le Traité transatlantique servirait d’abord les intérêts des « empires » allemand et américain. Leur objectif : contenir la Chine et la Russie.

 

 

L’intérêt de Washington pour l’accord transatlantique est récent : auparavant, l’Amérique et ses multinationales ne juraient que par la Chine, délaissaient la Vieille Europe, négligeaient le Japon et caressaient le rêve d’une « Chinamérique ». D’où vient ce changement de stratégie ?

La Chine entend devenir un « empire » au même titre que les États-Unis. Et même le premier empire mondial… Il y a donc un rapport de force face auquel les USA ne peuvent rester impassibles. D’autant plus que le Japon, chasse gardée américaine, a failli basculer dans le giron chinois. Depuis 2011, les Américains sont donc entrés dans une stratégie de containment de l’expansionnisme chinois. Avec, pour premier outil, le « Traité trans-Pacifique » lancé par Hillary Clinton. Celui-ci doit créer une zone de libre-échange à travers tout l’Océan Pacifique. Du Japon à l’Australie, en passant par le Vietnam, l’Indonésie, le Chili, le Pérou et d’autres pays riverains, mais en excluant la Chine. En réalité, il s’agit d’offrir aux multinationales un marché unifié où les droits de douane seront inexistants. Et où les normes seront identiques. Non seulement en matière sanitaire, agricole, ou dans les industries dites culturelles, mais surtout au plan juridique. Les Américains veulent que leur droit s’applique à la mondialisation, qu’il finisse par primer sur les droits nationaux. Le « Traité transatlantique », quant à lui, est simplement le pendant européen du « Trans-Pacific Partnership » (TPP). Les deux ont un objectif politique et économique, voire militaire.

Les Américains veulent que leur droit s’applique à la mondialisation, qu’il finisse par primer sur les droits nationaux.

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Dans le cadre du Partenariat transatlantique, les craintes se cristallisent en particulier sur un mécanisme de protection des investisseurs, qui pourrait permettre aux multinationales de contester en justice des politiques publiques européennes. Le traité transatlantique signerait-il la fin d’un modèle social européen ?

Ce Traité marque non seulement la fin d’un modèle social, mais il impose surtout le modèle américain. Ce que l’on voit à l’occasion du conflit avec la banque BNP-Paribas est très révélateur de la puissance qu’exerce l’Amérique à travers le dollar, la jurisprudence et la réglementation. Pour avoir utilisé le dollar dans ses transactions avec des pays ennemis des États-Unis, frappés d’embargos économiques, dont l’Iran, le Soudan et Cuba, BNP Paribas est sous le feu des autorités américaines. Les Américains ont laissé l’Europe se développer à condition qu’elle reste à sa place, c’est-à-dire un cran en dessous, qu’elle reste une Europe atlantiste. Or, l’Amérique s’appuie sur ses lawyers. Elle estime que toute personne qui exerce des activités aux États-Unis, qui se fait coter en Bourse et utilise des dollars, doit respecter les réglementations américaines. Sinon, les mesures de rétorsion sont immédiates. Comme le dollar est la monnaie de transaction internationale, c’est le grand échec de l’euro. L’euro reste une monnaie intérieure, mais pas internationale. Les Chinois l’ont compris. C’est pourquoi ils mènent un travail haletant pour faire du yuan une monnaie de transaction internationale, concurrente du dollar. La Chine propose à un certain nombre de pays de libeller une part de leur commerce dans leurs monnaies respectives, en se passant du dollar.

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En Europe, deux pays poussent à cet accord : l’Angleterre et l’Allemagne. Avec des approches très différentes. Quels sont leurs objectifs respectifs ?

Londres espère tirer son épingle du jeu à côté de Wallstreet. La City entend jouer un rôle majeur dans le concert mondial et ambitionne de devenir la place ultime de la finance européenne. Pour cela, il lui faut l’aval américain. Les Allemands, eux, ont énormément investi aux États-Unis dans l’industrie automobile. Leur ambition n’est pas seulement de vendre leurs voitures aux États-Unis, mais de les y fabriquer pour les commercialiser sur le marché européen, voire le marché mondial. L’Amérique redevient compétitive pour l’Allemagne, parce que le dollar est faible, parce qu’elle a su robotiser ses usines et parce que le coût de la main d’œuvre américaine (8,50 $ de l’heure, ndlr.) est nettement inférieur.

 

 

Dans votre ouvrage, Le choc des empires, vous avancez un postulat intéressant : selon vous, l’Allemagne serait en train de reconstituer le Saint-Empire romain germanique. Quelles sont ses ambitions ?

L’Allemagne, c’est en empire essentiellement économique. Quand Angela Merkel a été élue en 2005, son objectif était de faire de l’Allemagne la puissance dominante en Europe : elle a réussi. L’euro c’est le mark. C’était le deal. Maintenant il s’agit de façonner l’Europe à son image. Mais avec des contradictions : pour des motifs historiques bien compréhensibles, Berlin s’interdit de penser politique, Défense, diplomatie. L’Allemagne a reconstruit son économie parce qu’elle est restée un nain politique. Elle veut préserver de bonnes relations avec ses grands clients : la Chine, les États-Unis et la Russie. Le mercantilisme allemand, c’est le développement par l’exportation. Et, de plus en plus, le commerce de l’Allemagne se fera au travers de la nouvelle route de la soie, cette voie ferroviaire qui traverse la Chine, les anciennes républiques soviétiques, notamment le Kazakhstan, en passant bien sûr par la Russie. Volkswagen, Mercedes, Adidas ont été les premiers à délocaliser dans le centre de la Chine et à utiliser cette nouvelle route de la soie.

L’euro c’est le mark. C’était le deal. Maintenant il s’agit de façonner l’Europe à son image.

 

 

Vous dites que l’Allemagne fonctionne sur une forme d’« ordolibéralisme ». Quelles en sont les caractéristiques ?

L’ordolibéralisme s’est développé avec l’école de Fribourg, dans l’entre-deux-guerres (1919-1939). C’est une reprise des idées de Bismarck, qui a couplé le capitalisme industriel à la sécurité sociale. Pour ses tenants, l’homme doit être au service de l’économie. Et l’entreprise doit être libre de créer, de choisir ses clients, de rémunérer ses actionnaires, mais à condition d’utiliser cette liberté au service du bien commun. L’entreprise a donc un devoir de responsabilité sociale à l’égard de la collectivité ; elle ne peut faire n’importe quoi en matière de salaire, de protection sociale, etc. Au fond, dans cette approche, il y a quelque chose de kantien : l’enrichissement sans cause, et illimité n’est pas moral, il faut qu’il y ait rigueur et partage. Mais l’ordolibéralisme, c’est une économie sociale de marché : l’État ne doit pas se mêler de l’économie, mais doit rester à son service.

 

 

Si l’Europe est réduite à une simple zone de libre-échange, en se gardant bien de froisser les multinationales, qu’a-t-elle à gagner ?

On nous explique que l’accord euro-américain va créer 400 000 emplois de part et d’autre de l’Atlantique. Que cette zone de libre-échange va générer 119 milliards de dollars de PIB supplémentaire pour l’Union européenne, et 95 milliards pour les États-Unis. Mais ces chiffres ne sont que des éléments de langage… Or, si le traité profitera à l’Allemagne et au Royaume-Uni, les pays du Sud, la France et la Belgique ont beaucoup à perdre. La santé, la pharmacie, l’agroalimentaire sont déjà dans le viseur des multinationales. Mais la bataille se joue aussi sur l’économie numérique. La captation et l’utilisation des données, c’est la véritable marchandise du XXIème siècle. Or, dès qu’elles deviennent rentables, presque toutes les start-up européennes partent aux États-Unis ou sont rachetées par des multinationales. Le danger, c’est que les États-Unis souhaitent que les flux de données n’obéissent pas aux réglementations nationales… Mais soient soumis à une législation internationale, calquée sur le modèle américain. A partir du moment où l’Europe se met aux normes américaines, où les règles édictées par les États sont rendues caduques par des tribunaux arbitraux, la bataille est perdue.

La santé, la pharmacie, l’agroalimentaire sont déjà dans le viseur des multinationales. Mais la bataille se joue aussi sur l’économie numérique.

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Sous l’impulsion d’Hillary Clinton, les États-Unis ambitionnent aussi de devenir la première nation énergétique au monde. Le gaz de schiste n’est-il pas un des chevaux de Troie du traité transatlantique ?

L’énergie est la clé pour comprendre ce traité. Grâce au gaz et au pétrole de schiste, les industriels américains ont désormais une énergie beaucoup moins chère que les industriels européens, notamment allemands. Pour eux, l’objectif est de devenir non seulement indépendant, mais aussi exportateur d’hydrocarbures. Avec, pour idée, de détacher l’Europe de sa dépendance au gaz russe. D’abord, pour affaiblir Poutine, ensuite pour baisser le prix du gaz et finalement, pour incliner Moscou dans le sens d’une démocratie à l’américaine. Pour l’instant, les États-Unis entendent garder cet avantage compétitif. Ils se disent prêts à fournir l’Europe en gaz de schiste liquéfié à des prix inférieurs au gaz russe, mais moyennant des contre-parties… Et comme les Allemands se sont mis dans l’impasse énergétique en abandonnant brusquement le nucléaire, ils sont déjà forcés d’acheter du charbon aux Américains. Merkel a un plan : passer de la dépendance au gaz russe à la dépendance au charbon et au gaz américain, tout en ne froissant pas les Russes, qui restent avant tout des clients. À l’opposé de Schröder, elle est américanophile et russophobe.

 

Propos recueillis par Rafal Naczyk

 

Le choc des empires. États-Unis, Chine, Allemagne : qui dominera l’économie-monde ?, Jean-Michel Quatrepoint, éd. Gallimard, 2014, 272 p., 20 euros

Rafal Naczyk

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